On ne voit pas que l’amiral russe ait été blâmé de son maître. Alexandre
n’osa. Il aurait déplu à sa mère, à sa cour et à tout le monde. Même
parmi les ministres, un seul osait être, comme l’empereur, pour
l’alliance française.
Les émigrés français et prussiens dominaient à la cour, avec
l’impératrice mère. La mort de Paul, accomplie par Palhen et ceux qui
avaient des confiscations de Pologne, pesait toujours à Pétersbourg,
avertissait le czar. M. de Maistre et autres émigrés dont les mots
insolents, spirituels, se répétaient partout, parlaient en plaisantant
du _grand remède asiatique_ qui, sous Pierre III et Paul, avait si bien
servi.
Alexandre alléguait aux Russes que l’alliance française lui avait servi
à prendre la Finlande, et bientôt les Principautés, cette porte de
l’Empire ottoman. D’autre part, aux hommes de Napoléon, à Savary, à
Caulaincourt, il disait qu’on devait se souvenir de Paul, et ne pas
risquer de mécontenter la Russie. Mais si l’on osait dire un mot de la
Pologne, à ce nom qui rappelait tant de confiscations, Alexandre ne
continuait pas l’entretien, gardait un silence prudent.
Dans la réalité, le czar incertain, était condamné à un rôle double, à
vouloir ou à simuler l’alliance française, et souvent à servir en
dessous la coalition.
Un grand nuage d’hypocrisie flottait sur toute l’Europe. Les Anglais
eux-mêmes, que madame de Staël appelle «les chevaliers des libertés du
monde», pourquoi ne favorisèrent-ils pas le projet de Palafox pour
appeler le prince Charles en Espagne, pour liguer à temps l’Espagne et
l’Autriche? C’est qu’ils avaient leurs visées sur l’Espagne, voulaient
surtout Cadix, ce grand port, ou plutôt ce pont vers l’Amérique. Ils
manquèrent le moment, attendirent que l’Autriche eût été écrasée à
Wagram.
Napoléon ne pouvait croire que ses maladroits ennemis lui accordassent
ces délais. Il savait que l’Autriche avait déjà des agents militaires à
Séville et croyait qu’il y aurait entente pour une grande et universelle
explosion.
Entre tant d’ennemis, il en voyait encore de flottants, d’incertains,
surtout en Allemagne; il jugea que, pour les faire retarder, hésiter
davantage, il fallait leur faire apparaître une grande fantasmagorie,
l’_alliance russe_, la montrer à Erfurth, à deux pas de la Prusse.
Il n’y avait pas un moment à perdre. La saison avançait. Et la reine de
Prusse, fort animée par nos malheurs d’Espagne, voulait se rendre à
Pétersbourg avec le roi, voir si le czar avait de la mémoire et, selon
son serment, la protégerait encore, s’associerait au réveil prochain de
l’Allemagne. Alexandre allait se trouver entre deux sirènes, la reine et
Napoléon, qui, au contraire, le tournait au Midi, vers les grands
projets d’Orient. L’Occident, avec les souvenirs d’Austerlitz, de
Friedland était triste pour le czar. La guerre de Turquie tentait plutôt
sa paresse. Il n’avait qu’à y assister de loin. Il était naturellement
conduit par les femmes, et sans doute c’est à ce moment que la princesse
*** commença sur lui son règne de trois années, règne fort paresseux:
«Étrangère à la politique, disait-elle, elle ne voulait être qu’une
simple La Vallière.»
Cette belle Russe prévint l’Allemande. De bonne heure, en septembre,
Alexandre alla à Erfurth. Et la reine de Prusse fit son voyage trop
tard, lorsque tout était arrangé.
Napoléon, grand comédien, se surpassa lui-même mais chargea trop son
jeu. Devant un homme aussi fin qu’Alexandre, il montrait trop combien il
était inquiet, avait besoin de lui. M. Lanfrey dit très bien: «Maître à
Tilsitt de la situation, à Erfurth il est dépendant.»
Il s’était fait suivre de nos grands acteurs. Il voulut voir les hommes
illustres de l’Allemagne, se fit présenter Gœthe, et lui dit un mot
simple et beau: «Vous, vous êtes un homme!» Avec les rois de la pensée,
il avait fait venir aussi tous les souverains d’Allemagne et je ne sais
combien de princes.
Pour éblouir ce haut public, il traînait après lui, à grands frais tout
le luxe d’alors, porcelaines de Sèvres, tentures des Gobelins, et les
raretés du garde-meuble.
Alexandre, qui était arrivé tout simplement avec quelques seigneurs,
brilla par les manières, la grâce et l’à-propos. Il saisit celui-ci dans
une tragédie: «L’amitié d’un grand homme est un bienfait des Dieux.»
Jusqu’où irait cette amitié? Elle valut à la Russie deux choses
inestimables: la Finlande, les Principautés, l’abandon de nos plus
anciens alliés, la Suède et la Turquie. D’autre part, Napoléon eut ce
qu’il voulait pour le moment, une fausse coopération dans sa guerre à
l’Autriche, laquelle, toute vaine qu’elle était, trompa l’Europe
pourtant, produisit l’effet désiré.
Quelque semblant que pût faire la Russie, Bonaparte eût dû mieux savoir
qu’Alexandre vivait dans un milieu hostile et implacable.
L’Impératrice-mère et l’épouse d’Alexandre, deux Allemandes, étaient si
Anglaises de cœur et si haineuses de la France que, pour nuire à
Napoléon, elles étaient prêtes à tout sacrifier.
En 1809, il fit à l’étourdie la tentative de donner à Alexandre une
maîtresse française, il lui envoya la beauté en renom, mademoiselle
Georges. Ce superbe morceau de chair fut accepté pour un moment à peine.
Elle n’avait nullement l’adresse qui eût pris un homme si fin. Les deux
impératrices, la mère, l’épouse, se mirent contre, la firent renvoyer,
préférant de beaucoup la maîtresse russe qui était en possession, ne se
mêlait de rien, disait-elle, mais qui était du parti des _honnêtes
gens_[102].
[102] Nous devons ces détails à M. de Maistre, à sa correspondance.
Combien les Anglais, en tout cela, étaient plus habiles, plus heureux
que Napoléon! A ce moment même où Alexandre semblait le plus éloigné
d’eux, ils l’entouraient, ou par eux-mêmes, ou par les seigneurs russes,
qui attendaient l’heure de reprendre le commerce avec l’Angleterre, ou
enfin par nos émigrés, qui composaient la cour intime des deux
impératrices.