Ce fut Napoléon même qui libéra l’Espagne, donna le signal à son
affranchissement par le soulèvement et le massacre de Madrid.
Il a dit et souvent répété dans ses lettres que pour fonder une
domination nouvelle, il n’y avait rien de meilleur qu’une émeute
fortement réprimée. Le 13 vendémiaire, la révolte du Caire l’avaient
ancré dans cette opinion.
Le départ de deux princes de la maison royale qui étaient restés fut
l’occasion du soulèvement de Madrid. Mais, même sans cette cause, il eût
pu avoir lieu. Outre l’irritation, la surprise de l’étonnante perfidie
de Napoléon, le peuple de Madrid devait regarder comme la dernière
insulte qu’on lui eût donné pour chef un baladin. Tel paraissait Murat
avec tous ses costumes de fantaisie; ses habits rose ou vert-pomme, ses
riches fourrures en plein été, tout en lui paraissait absurde. Alexandre
avait été choqué de voir près de l’empereur ce comédien. Au milieu du
peuple espagnol, toujours en noir, cela paraissait davantage. Ajoutez la
variété singulière des costumes de son escorte, des lanciers, des
mameluks, figures étranges, et si nouvelles dans les rues de Madrid.
Au moment où les princes espagnols quittaient le palais malgré eux, l’un
d’eux pleura, refusa de partir. Cela émut le peuple amassé sur la place;
il faillit tuer un aide de camp qui pressait le départ. On s’attendait à
cette explosion. Murat avait pris ses mesures, il disposait d’une armée.
La petite garnison espagnole ne parut pas, sauf une compagnie
d’artillerie, dont les officiers se firent tuer. Cependant la cavalerie,
les lanciers, les mameluks poursuivaient les fuyards jusque dans leurs
maisons. 800 Espagnols, 400 Français, tel paraît avoir été le chiffre
des morts.
Le pis, c’est que Murat après avoir accordé amnistie à ceux qui
rentreraient chez eux, s’en repentit le lendemain, crut que la chose
était insuffisante, et fit prendre et fusiller encore une centaine de
ceux qui s’étaient retirés paisiblement.
Murat, de sa nature, n’était pas sanguinaire. Mais ce trône d’Espagne,
qu’il croyait toucher de la main, le changea, l’endurcit, et, comme le
dit très bien M. Lanfrey, «il se montra là vraiment Roi».
Le jour même de ces fusillades, Napoléon lui mandait de Bayonne: «Qu’il
ne serait point roi d’Espagne, mais Joseph.»
N’importe. Ses exécutions furent fort appréciées de Napoléon, qui
écrivait: «Le plus gros de la besogne est fait. La leçon de Madrid va
décider les choses, tout sera bientôt terminé.»
Ceci dans le courant de mai. Mais dès le 9, l’insurrection de l’Espagne
avait commencé. Les Asturies, la plus petite des provinces, cet antique
berceau de Pélage, se révolta, et le 24, déclara magnanimement la guerre
au maître de l’Europe.
Même grandeur à Londres, où ils dirent qu’ils se suffiraient à
eux-mêmes, qu’ils ne demandaient à l’Angleterre qu’un appui moral.
Il faut lire dans Torreno (et non ailleurs) le superbe tableau de ce
grand phénomène, l’étonnante unanimité de tant d’insurrections si
parfaitement concordantes entre des provinces si dissemblables de race
et de génie. Tout prit feu en un seul moment. La première explosion
avait eu lieu aux montagnes de l’Ouest. La seconde eut lieu,
sur-le-champ, à l’Est, au port de Carthagène. Elle retint la flotte
espagnole, qu’on eût envoyée à Toulon.
Seulement je remarque que dans son beau récit, très long, Torreno ne
nous peint que l’explosion patriotique, non celle du fanatisme
religieux, avouant lui-même expressément qu’il a tenu à démentir
Napoléon, selon lequel le soulèvement n’aurait été qu’une révolution
religieuse attisée par les moines.
Cependant, même sans être de l’avis de Bonaparte, il est bien difficile
de croire que la nouvelle de la captivité du Pape à Rome, nouvelle
répandue alors par toute l’Europe depuis le mois d’avril 1808, n’ait pas
eu quelque influence en Espagne, et qu’un massacre fait en partie par
nos mameluks n’ait pas confirmé le peuple dans l’idée que nous étions
des païens et des Sarrasins.
Je sais bien que d’abord Napoléon et Joseph eurent grand soin de
tranquilliser l’Église, de flatter l’inquisition, le haut clergé, qui
venaient à eux.
Mais dans Torreno même, la terrible histoire de Valence montre assez les
fermentations diverses qui s’agitaient dans le clergé.
Cette ville, renommée par son climat si doux et par ses aimables
cultures, fut le théâtre d’un massacre populaire ecclésiastique qu’on
put appeler le 2 Septembre d’Espagne.
Ce récit confond nos idées, en ce qu’on voit que le prêtre patriote
était un moine, un Franciscain nommé Ricci. Et le prêtre papiste et
massacreur était un honorable chanoine de la grande église de Madrid; il
s’appelait Calvo.
Le Franciscain avait fait la révolution à Valence et l’avait maintenue
pure, lorsqu’arriva de Madrid le chanoine papiste qui trouve la place
prise par le Franciscain. Le haut dignitaire de Madrid avait longtemps
fait effort pour amener au parti romain et jésuitique ce moine éloquent,
populaire; il n’y était pas parvenu, et il lui en voulait à mort.
Les commerçants français en vins, en soie, étaient fort nombreux à
Valence. Calvo imagina que si on pouvait amener le peuple à les
massacrer, on pourrait par la même occasion assassiner Ricci.
Cela semblait assez facile. La populace de Valence n’y voyait qu’une
juste représaille du grand massacre de Murat à Madrid. Un peu plus de
300 Français s’étaient réfugiés dans la citadelle. Calvo va les trouver,
les voit épouvantés des cris du peuple, et leur promet de les protéger.
Cette promesse les tire de leur asile, et aux portes ils sont massacrés.
Il y eut là une scène qui dépasse la Saint-Barthélemy elle-même. Des
gens humains, pour les sauver, avaient apporté des reliques révérées à
Valence. Les dévots massacreurs furent émus, et dès lors ne tuèrent plus
sans avoir vu leurs victimes confessées. On devine la scène, l’exécrable
mélange des admonitions charitables et des absolutions à des gens qui
râlaient sous le poignard. Calvo espérait bien que Ricci, réclamant pour
les victimes, périrait lui-même. En effet, le lendemain, comme Ricci
dénonçait aux magistrats les forfaits de la nuit, voilà les gens de
Calvo qui amènent encore huit Français dans la salle, et les tuent aux
pieds même des juges.
Ceux-ci, exaspérés, parvinrent à arrêter enfin ce terrible chanoine, et
le 3 juillet, à minuit, ils l’étranglèrent dans la prison. Superbe coup
d’audace qui glaça de peur les meurtriers. On profita de leur effroi,
dit Torreno, et en deux mois, 200 (?) furent étranglés.
On entrevoit par ce récit que les passions ultra-montaines se mêlaient
fort aux passions politiques, quelque soin que le narrateur mette à les
séparer[98].
[98] M. Hubbard, qui a vécu longtemps en Espagne et connaît ce pays, a
bien marqué la part que les dernières classes du peuple eurent aux
scènes violentes du soulèvement. A Valence, un vendeur d’allumettes
fut un des principaux acteurs; A la Corogne, un rempailleur de
chaises. Mais ce qui frappe le plus dans le récit d’Hubbard, c’est
son excellente remarque que, dans un pays si mal administré, les
contrebandiers et les brigands étant, dans tous les temps, comme une
classe, une profession presque avouée, l’élan général vers la vie
libre et irrégulière de la guerre de l’indépendance fut une chose
peu surprenante, une émancipation des ennuis de la vie sédentaire,
dont les jeunes gens s’empressèrent de profiter. L’insurrection
semblait le retour à la vie naturelle de l’Espagne.
Nombre de Valençais coururent à Saragosse, comme on faisait alors de
toutes les villes d’Espagne. Ainsi se créa un centre de résistance qui,
par deux fois, arrêta l’ennemi.
L’Europe regarda, admira, prit courage. La double résistance quelque
hétérogène qu’elle fût, libérale et papiste, soufflée des moines,
assistée des Anglais, fut d’un encouragement universel. L’Autriche
s’éveilla et obligea Napoléon à diviser ses forces, à partager son
effort.