LE SOULÈVEMENT DE L’ESPAGNE (MAI 1808)

Ce fut Napoléon même qui libéra l’Espagne, donna le signal à son

affranchissement par le soulèvement et le massacre de Madrid.

Il a dit et souvent répété dans ses lettres que pour fonder une

domination nouvelle, il n’y avait rien de meilleur qu’une émeute

fortement réprimée. Le 13 vendémiaire, la révolte du Caire l’avaient

ancré dans cette opinion.

Le départ de deux princes de la maison royale qui étaient restés fut

l’occasion du soulèvement de Madrid. Mais, même sans cette cause, il eût

pu avoir lieu. Outre l’irritation, la surprise de l’étonnante perfidie

de Napoléon, le peuple de Madrid devait regarder comme la dernière

insulte qu’on lui eût donné pour chef un baladin. Tel paraissait Murat

avec tous ses costumes de fantaisie; ses habits rose ou vert-pomme, ses

riches fourrures en plein été, tout en lui paraissait absurde. Alexandre

avait été choqué de voir près de l’empereur ce comédien. Au milieu du

peuple espagnol, toujours en noir, cela paraissait davantage. Ajoutez la

variété singulière des costumes de son escorte, des lanciers, des

mameluks, figures étranges, et si nouvelles dans les rues de Madrid.

Au moment où les princes espagnols quittaient le palais malgré eux, l’un

d’eux pleura, refusa de partir. Cela émut le peuple amassé sur la place;

il faillit tuer un aide de camp qui pressait le départ. On s’attendait à

cette explosion. Murat avait pris ses mesures, il disposait d’une armée.

La petite garnison espagnole ne parut pas, sauf une compagnie

d’artillerie, dont les officiers se firent tuer. Cependant la cavalerie,

les lanciers, les mameluks poursuivaient les fuyards jusque dans leurs

maisons. 800 Espagnols, 400 Français, tel paraît avoir été le chiffre

des morts.

Le pis, c’est que Murat après avoir accordé amnistie à ceux qui

rentreraient chez eux, s’en repentit le lendemain, crut que la chose

était insuffisante, et fit prendre et fusiller encore une centaine de

ceux qui s’étaient retirés paisiblement.

Murat, de sa nature, n’était pas sanguinaire. Mais ce trône d’Espagne,

qu’il croyait toucher de la main, le changea, l’endurcit, et, comme le

dit très bien M. Lanfrey, «il se montra là vraiment Roi».

Le jour même de ces fusillades, Napoléon lui mandait de Bayonne: «Qu’il

ne serait point roi d’Espagne, mais Joseph.»

N’importe. Ses exécutions furent fort appréciées de Napoléon, qui

écrivait: «Le plus gros de la besogne est fait. La leçon de Madrid va

décider les choses, tout sera bientôt terminé.»

Ceci dans le courant de mai. Mais dès le 9, l’insurrection de l’Espagne

avait commencé. Les Asturies, la plus petite des provinces, cet antique

berceau de Pélage, se révolta, et le 24, déclara magnanimement la guerre

au maître de l’Europe.

Même grandeur à Londres, où ils dirent qu’ils se suffiraient à

eux-mêmes, qu’ils ne demandaient à l’Angleterre qu’un appui moral.

Il faut lire dans Torreno (et non ailleurs) le superbe tableau de ce

grand phénomène, l’étonnante unanimité de tant d’insurrections si

parfaitement concordantes entre des provinces si dissemblables de race

et de génie. Tout prit feu en un seul moment. La première explosion

avait eu lieu aux montagnes de l’Ouest. La seconde eut lieu,

sur-le-champ, à l’Est, au port de Carthagène. Elle retint la flotte

espagnole, qu’on eût envoyée à Toulon.

Seulement je remarque que dans son beau récit, très long, Torreno ne

nous peint que l’explosion patriotique, non celle du fanatisme

religieux, avouant lui-même expressément qu’il a tenu à démentir

Napoléon, selon lequel le soulèvement n’aurait été qu’une révolution

religieuse attisée par les moines.

Cependant, même sans être de l’avis de Bonaparte, il est bien difficile

de croire que la nouvelle de la captivité du Pape à Rome, nouvelle

répandue alors par toute l’Europe depuis le mois d’avril 1808, n’ait pas

eu quelque influence en Espagne, et qu’un massacre fait en partie par

nos mameluks n’ait pas confirmé le peuple dans l’idée que nous étions

des païens et des Sarrasins.

Je sais bien que d’abord Napoléon et Joseph eurent grand soin de

tranquilliser l’Église, de flatter l’inquisition, le haut clergé, qui

venaient à eux.

Mais dans Torreno même, la terrible histoire de Valence montre assez les

fermentations diverses qui s’agitaient dans le clergé.

Cette ville, renommée par son climat si doux et par ses aimables

cultures, fut le théâtre d’un massacre populaire ecclésiastique qu’on

put appeler le 2 Septembre d’Espagne.

Ce récit confond nos idées, en ce qu’on voit que le prêtre patriote

était un moine, un Franciscain nommé Ricci. Et le prêtre papiste et

massacreur était un honorable chanoine de la grande église de Madrid; il

s’appelait Calvo.

Le Franciscain avait fait la révolution à Valence et l’avait maintenue

pure, lorsqu’arriva de Madrid le chanoine papiste qui trouve la place

prise par le Franciscain. Le haut dignitaire de Madrid avait longtemps

fait effort pour amener au parti romain et jésuitique ce moine éloquent,

populaire; il n’y était pas parvenu, et il lui en voulait à mort.

Les commerçants français en vins, en soie, étaient fort nombreux à

Valence. Calvo imagina que si on pouvait amener le peuple à les

massacrer, on pourrait par la même occasion assassiner Ricci.

Cela semblait assez facile. La populace de Valence n’y voyait qu’une

juste représaille du grand massacre de Murat à Madrid. Un peu plus de

300 Français s’étaient réfugiés dans la citadelle. Calvo va les trouver,

les voit épouvantés des cris du peuple, et leur promet de les protéger.

Cette promesse les tire de leur asile, et aux portes ils sont massacrés.

Il y eut là une scène qui dépasse la Saint-Barthélemy elle-même. Des

gens humains, pour les sauver, avaient apporté des reliques révérées à

Valence. Les dévots massacreurs furent émus, et dès lors ne tuèrent plus

sans avoir vu leurs victimes confessées. On devine la scène, l’exécrable

mélange des admonitions charitables et des absolutions à des gens qui

râlaient sous le poignard. Calvo espérait bien que Ricci, réclamant pour

les victimes, périrait lui-même. En effet, le lendemain, comme Ricci

dénonçait aux magistrats les forfaits de la nuit, voilà les gens de

Calvo qui amènent encore huit Français dans la salle, et les tuent aux

pieds même des juges.

Ceux-ci, exaspérés, parvinrent à arrêter enfin ce terrible chanoine, et

le 3 juillet, à minuit, ils l’étranglèrent dans la prison. Superbe coup

d’audace qui glaça de peur les meurtriers. On profita de leur effroi,

dit Torreno, et en deux mois, 200 (?) furent étranglés.

On entrevoit par ce récit que les passions ultra-montaines se mêlaient

fort aux passions politiques, quelque soin que le narrateur mette à les

séparer[98].

[98] M. Hubbard, qui a vécu longtemps en Espagne et connaît ce pays, a

bien marqué la part que les dernières classes du peuple eurent aux

scènes violentes du soulèvement. A Valence, un vendeur d’allumettes

fut un des principaux acteurs; A la Corogne, un rempailleur de

chaises. Mais ce qui frappe le plus dans le récit d’Hubbard, c’est

son excellente remarque que, dans un pays si mal administré, les

contrebandiers et les brigands étant, dans tous les temps, comme une

classe, une profession presque avouée, l’élan général vers la vie

libre et irrégulière de la guerre de l’indépendance fut une chose

peu surprenante, une émancipation des ennuis de la vie sédentaire,

dont les jeunes gens s’empressèrent de profiter. L’insurrection

semblait le retour à la vie naturelle de l’Espagne.

Nombre de Valençais coururent à Saragosse, comme on faisait alors de

toutes les villes d’Espagne. Ainsi se créa un centre de résistance qui,

par deux fois, arrêta l’ennemi.

L’Europe regarda, admira, prit courage. La double résistance quelque

hétérogène qu’elle fût, libérale et papiste, soufflée des moines,

assistée des Anglais, fut d’un encouragement universel. L’Autriche

s’éveilla et obligea Napoléon à diviser ses forces, à partager son

effort.

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 70 / 108 题