Revenons à Napoléon.
L’entrevue de Tilsitt semblait lui mettre le monde sous les pieds. Dans
un accès d’orgueil, il fit deux choses absolument contradictoires: D’une
part, d’en venir avec le Pape aux dernières extrémités, et d’autre part,
de se lancer dans une guerre terrible pour conquérir les deux nations
les plus papistes de l’Europe. Le plus simple bon sens disait que, pour
cette dernière entreprise, il fallait ajourner la crise des affaires de
Rome, et n’avoir pas contre soi le Saint-Siège.
Dans les entretiens de Tilsitt, Napoléon parlant à Alexandre de ses
querelles avec le Pape, le czar lui aurait dit: «Je suis pape; c’est
bien plus commode.»
Ce mot frappa d’autant plus Napoléon qu’il répondait à ses propres
instincts. Élevé par les prêtres, grand admirateur de Louis XIV, il
avait senti de bonne heure qu’il n’y a de tyrannie forte que celle qui
s’appuie sur une base religieuse, sur la racine profonde d’une éducation
de servitude.
Dès qu’il fut empereur, il s’occupa du catéchisme impérial, du livre où
les enfants apprendraient, comme article de foi, la légitimité de son
pouvoir illimité.
Portalis lui disait de prendre le catéchisme de Bossuet. Mais ce qui
avait suffi à Louis XIV (_La recommandation d’obéir aux autorités_ en
général) ne suffisait point à Napoléon. Ce fut lui-même qui dicta au
légat Caprara le chapitre où l’enfant doit apprendre cet article de foi
impie! idolâtrique! la religion d’un homme[95]!
[95] Voy. d’Haussonville d’après Consalvi, Jauffret et autres.
Le pape n’apprit la chose que le 5 mai 1806 par un article du _Journal
de l’Empire_[96].
[96] «Il ne réclama pas, car des _affaires plus graves_ l’en
empêchèrent», dit froidement d’Haussonville; comme s’il y avait eu
jamais d’affaire plus grave que cet empoisonnement de l’enfance.
Ce qui achève de peindre tous ces honnêtes gens, c’est que les évêques
ne reprochèrent au catéchisme nouveau que l’omission d’un article que
Napoléon ajouta: _Hors de l’Église, point de salut._
Nous avons dit plus haut, et personne ne le conteste, que le pape,
allant à Paris, avait l’espoir de se faire rendre Bologne, les
Légations. Si glissant sur l’affaire spirituelle du Catéchisme, il fut
admirablement persévérant pour l’affaire temporelle des biens d’Église.
Il voulait, quand on reprit les États vénitiens après Austerlitz, qu’on
lui donnât une indemnité. Il réclama toujours son prétendu droit sur
Naples et sur les principautés du Midi, Bénévent, etc. Pie VII, peu
avide personnellement, était entouré d’une indigne cour, d’Antonelli,
dont M. d’Haussonville, lui-même, ne dissimule point le caractère.
Ces intrigues enfoncèrent le pape dans son ingratitude envers son
bienfaiteur qui l’avait réellement remis à Rome par la victoire de
Marengo, et qui depuis avait tant relevé le catholicisme par son
ascendant dans toute l’Europe.
La cour de Rome, toute anglaise, espérait avant Iéna. Depuis,
désespérée, elle fit à Bonaparte une très mauvaise guerre, en refusant
de consacrer les évêques nommés par l’empereur et le menaçant lui-même
d’excommunication, ce qui mit Napoléon en grande fureur. Dans une lettre
peu sensée qu’il écrivit au prince Eugène pour le Pape, il dit: «Que
veut-on donc? Me couper les cheveux? Mais qu’on le sache bien, je serai
Charlemagne, et non Louis le Débonnaire.»
Voilà donc la guerre déclarée entre ces deux puissances qui agissent
avec des armes, des moyens différents. Bonaparte prend au Pape Ancône,
dont les Anglais se seraient emparés, et de plus la grande route
militaire qui mène de Lombardie à Naples. De son côté, le Pape refuse de
reconnaître Joseph roi de Naples et d’envoyer la bulle aux évêques
nommés par Napoléon comme s’il eût voulu venger ses injures temporelles
aux dépens des âmes chrétiennes.
Bonaparte en plusieurs choses, touchait à l’encensoir. Il avait
sécularisé les évêques Électeurs du Rhin. En Italie, il créait des
chapitres nouveaux, des séminaires, réunissait plusieurs couvents en un.
Il avait affecté d’annoncer l’Université impériale comme une sorte de
pouvoir spirituel destiné _à indiquer le bien et signaler le mal_. Haute
fonction qui la constituait une sorte de sacerdoce, dont le chef (le
mondain Fontanes) eut le titre antique et vénérable de _grand maître_.
Du reste, le pouvoir moral, attribué à l’Université, lui est donné
précisément au moment où Napoléon croit que la papauté va bientôt finir
(25 janvier et 17 mars 1808).
Pour juger équitablement les rapports de Bonaparte envers le Pape, il
faut se rappeler que, depuis un siècle que le cardinal d’York et les
Stuarts s’étaient réfugiés à Rome, c’était une ville jacobite et
anglaise. La petite cour du Prétendant, augmentée des brigands de
Naples, et des furieux émissaires de Caroline, serrait de près le Pape
et le faisait agir.
Au moment de Tilsitt, dans la stupeur d’un événement si grand, si
imprévu, il avait écrit à Bonaparte une lettre d’une douceur angélique
où il l’invitait à venir à Rome loger chez lui au Vatican.
Mais aucun moyen de s’entendre. On rompit pour deux articles que
Bonaparte ne demandait plus.
Il y eut dans tout cela d’infinies variations. Pie VII avait dit
lui-même d’après ses conseillers: «Une persécution est nécessaire à
l’Église. S’il prend Rome, nous nous réfugierons aux catacombes.»
La fin de cette année, 1807, est prodigieusement trouble, pleine
d’embûches et de coups fourrés. Les Anglais inquiets de Tilsitt dont on
leur cachait les secrètes conditions, en prirent occasion pour tomber
encore une fois sur Copenhague, que Bonaparte, disaient-ils, voulait
prendre. Ils la prirent eux-mêmes (7 septembre), enlevèrent ses
vaisseaux et toute l’artillerie de sa côte, 3 500 canons.
Par représailles, Bonaparte s’empara des deux villes qu’il considérait,
non sans cause, comme villes anglaises: Lisbonne et Rome.
Lisbonne et le Portugal depuis 1701 étaient un entrepôt du commerce des
Anglais, et Rome un des grands centres de leur diplomatie européenne.
Au mois de janvier 1808, Napoléon écrit: «Si les Français qui entrent à
Rome, s’entendent tout doucement avec les Romains, la papauté aura cessé
d’exister sans qu’on s’en aperçoive.»
Mais n’était-il pas vraisemblable que les nations fortement catholiques,
l’Espagne, le Portugal prendraient parti.
Malgré les ménagements de l’empereur, l’occupation de Rome retentit à
grand bruit. La nuit même on cassa les Madones en disant que c’était
l’œuvre des Français. Le pape annonça à tous les ministres qui étaient à
Rome, ce qu’il appelait sa captivité, disant: «Je suis comme
prisonnier.» Bientôt, en effet, le temporel lui sera enlevé, les États
romains formeront deux départements de la France; Pie VII sera interné,
et le vrai pape sera l’empereur.