FRIEDLAND (JUIN 1807).--DÉCOURAGEMENT D’ALEXANDRE

L’empereur Alexandre disait qu’il était né pour une condition privée.

Et, en effet, les grands événements de son règne s’expliquent par sa vie

intérieure, les fluctuations de son âme, qui toujours a nagé entre

l’amour, le mysticisme.

Ce qui étonne dans cette âme allemande, où tout semblait devoir être

nuancé, autant que nuageux, c’est la brusque finale que prennent parfois

ses passions. Par exemple cette poésie romanesque, qui, de 1802 à 1807,

l’asservit aux intérêts de la Prusse, et que ses jeunes amis (Polonais,

Russes) lui reprochent courageusement dans la lettre (déjà citée) de

Czartoryski, cette poésie finit tout à coup. On verra que dans son grand

accord de Tilsitt avec Napoléon, il accepta, chose choquante, une

dépouille de la Prusse.

Et cela, immédiatement après la bataille de Friedland. Étonnant

changement moral qui aide à expliquer les événements militaires,

étranges, précipités, obscurs.

Le Hanovrien Bénigsen, jalousé et haï des généraux russes, avait certes

besoin que le crédit de la reine de Prusse durât encore[87]. Son crédit

finissait. C’est ce qui le fit sortir du sage système de temporisation

où il comptait d’abord «user, _limer_ Napoléon». Ajoutez que les Russes,

dans leur orgueil, leur grand courage qu’ils avaient montré à Eylau,

étaient indignés d’être réduits par cet Allemand à une position

défensive.

[87] Il avait fait vœu pour elle, pour sa santé, la reine étant malade

en ce moment. (Voir Fézensac.)

Et même d’une défense assez malheureuse: ils venaient de perdre Dantzig,

et la fin de ce siège donnait trente mille hommes de plus à l’armée de

Napoléon. Les soldats russes, ennuyés, découragés et mal nourris, se

voyant près de leur frontière, désertaient[88], chose rare, s’abritaient

chez les paysans.

[88] Hardenberg, t. IX, p. 416.

Bénigsen, n’ayant plus Dantzig, au défaut de places fortifiées, s’était

fait un camp retranché, très fort, à Heilsberg; mais n’avait pu le

garnir suffisamment de vivres. Alors, cet homme si prudent, adoptant une

méthode tout opposée, fit un coup à la Souvarow, mit les Russes à même

de montrer de l’audace.

Les deux armées suivaient en face les bords de deux rivières. Et

Napoléon, contre son usage, et sans doute se conformant aux localités

difficiles, faisait défiler les différents corps d’armée à d’assez

grandes distances. Les Russes en voient défiler un, à peu près seul.

Cela leur donne envie; ils croient le prendre, se précipitent. C’était

celui de Ney. Cet homme, si bouillant, montra un sang-froid

extraordinaire, reçut fermement l’avalanche, fut secouru bientôt. Les

Français à leur tour suivirent les Russes, mais furent repoussés avec

perte du camp retranché d’Heilsberg.

Le lendemain, c’est Lannes que les Russes entreprennent d’enlever, assez

étourdiment, ayant séparé leur armée, dont une moitié avait la rivière

dans le dos. L’empereur ne pouvait croire à une telle témérité, nulle

retraite que par les ponts de Friedland. Ney est lancé, et quoique la

garde russe résiste et l’ébranle un moment, Ney et Dupont s’emparent de

Friedland en flammes. Là un _sauve qui peut_ général, un affreux

pêle-mêle où nos ennemis s’écrasent en fuyant vers l’unique issue.

En tout vingt mille Russes hors de combat, avec dix mille Français.

Grand revers. Mais je crois qu’Alexandre s’en exagéra la portée. Il fit

border maladroitement la rive de son Niémen par ses Tartares, ce qui

aurait fait croire que la grande Russie était désarmée, puisqu’on avait

recours aux faibles armes, arcs et flèches, de ces barbares.

Il avait montré à Austerlitz la même promptitude à se décourager. Ici,

il était plus atteint. Les Anglais refusaient l’argent, et les six cent

mille hommes de la milice russe n’avaient pu se lever.

Tous ces malheurs lui venaient de la source indiquée par Czartoryski.

Appelé par la Prusse et invoqué par elle comme défenseur et comme

arbitre de l’Europe, il s’était laissé entraîner par une influence

personnelle, mais toujours avec peu d’efficacité. A Austerlitz, il était

venu tard, et avait combattu avant d’être au complet. De même à Iéna, il

n’était arrivé au secours de son alliée que fort tard, quand tout était

perdu. Et ses deux grandes batailles d’Eylau et de Friedland n’avaient

rien réparé; au contraire, elles ouvraient la Pologne.

Irrité contre lui-même et de sa maladresse, il en voulait aussi à

l’Angleterre, et même quelque peu à la Prusse, dont les malheurs avaient

causé les siens. Enfin, il en était à cet état bizarre où l’on rejette

violemment tout ce qui plut jadis, et où l’on aime moins ses amis que

ses ennemis.

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 59 / 108 题