L’empereur Alexandre disait qu’il était né pour une condition privée.
Et, en effet, les grands événements de son règne s’expliquent par sa vie
intérieure, les fluctuations de son âme, qui toujours a nagé entre
l’amour, le mysticisme.
Ce qui étonne dans cette âme allemande, où tout semblait devoir être
nuancé, autant que nuageux, c’est la brusque finale que prennent parfois
ses passions. Par exemple cette poésie romanesque, qui, de 1802 à 1807,
l’asservit aux intérêts de la Prusse, et que ses jeunes amis (Polonais,
Russes) lui reprochent courageusement dans la lettre (déjà citée) de
Czartoryski, cette poésie finit tout à coup. On verra que dans son grand
accord de Tilsitt avec Napoléon, il accepta, chose choquante, une
dépouille de la Prusse.
Et cela, immédiatement après la bataille de Friedland. Étonnant
changement moral qui aide à expliquer les événements militaires,
étranges, précipités, obscurs.
Le Hanovrien Bénigsen, jalousé et haï des généraux russes, avait certes
besoin que le crédit de la reine de Prusse durât encore[87]. Son crédit
finissait. C’est ce qui le fit sortir du sage système de temporisation
où il comptait d’abord «user, _limer_ Napoléon». Ajoutez que les Russes,
dans leur orgueil, leur grand courage qu’ils avaient montré à Eylau,
étaient indignés d’être réduits par cet Allemand à une position
défensive.
[87] Il avait fait vœu pour elle, pour sa santé, la reine étant malade
en ce moment. (Voir Fézensac.)
Et même d’une défense assez malheureuse: ils venaient de perdre Dantzig,
et la fin de ce siège donnait trente mille hommes de plus à l’armée de
Napoléon. Les soldats russes, ennuyés, découragés et mal nourris, se
voyant près de leur frontière, désertaient[88], chose rare, s’abritaient
chez les paysans.
[88] Hardenberg, t. IX, p. 416.
Bénigsen, n’ayant plus Dantzig, au défaut de places fortifiées, s’était
fait un camp retranché, très fort, à Heilsberg; mais n’avait pu le
garnir suffisamment de vivres. Alors, cet homme si prudent, adoptant une
méthode tout opposée, fit un coup à la Souvarow, mit les Russes à même
de montrer de l’audace.
Les deux armées suivaient en face les bords de deux rivières. Et
Napoléon, contre son usage, et sans doute se conformant aux localités
difficiles, faisait défiler les différents corps d’armée à d’assez
grandes distances. Les Russes en voient défiler un, à peu près seul.
Cela leur donne envie; ils croient le prendre, se précipitent. C’était
celui de Ney. Cet homme, si bouillant, montra un sang-froid
extraordinaire, reçut fermement l’avalanche, fut secouru bientôt. Les
Français à leur tour suivirent les Russes, mais furent repoussés avec
perte du camp retranché d’Heilsberg.
Le lendemain, c’est Lannes que les Russes entreprennent d’enlever, assez
étourdiment, ayant séparé leur armée, dont une moitié avait la rivière
dans le dos. L’empereur ne pouvait croire à une telle témérité, nulle
retraite que par les ponts de Friedland. Ney est lancé, et quoique la
garde russe résiste et l’ébranle un moment, Ney et Dupont s’emparent de
Friedland en flammes. Là un _sauve qui peut_ général, un affreux
pêle-mêle où nos ennemis s’écrasent en fuyant vers l’unique issue.
En tout vingt mille Russes hors de combat, avec dix mille Français.
Grand revers. Mais je crois qu’Alexandre s’en exagéra la portée. Il fit
border maladroitement la rive de son Niémen par ses Tartares, ce qui
aurait fait croire que la grande Russie était désarmée, puisqu’on avait
recours aux faibles armes, arcs et flèches, de ces barbares.
Il avait montré à Austerlitz la même promptitude à se décourager. Ici,
il était plus atteint. Les Anglais refusaient l’argent, et les six cent
mille hommes de la milice russe n’avaient pu se lever.
Tous ces malheurs lui venaient de la source indiquée par Czartoryski.
Appelé par la Prusse et invoqué par elle comme défenseur et comme
arbitre de l’Europe, il s’était laissé entraîner par une influence
personnelle, mais toujours avec peu d’efficacité. A Austerlitz, il était
venu tard, et avait combattu avant d’être au complet. De même à Iéna, il
n’était arrivé au secours de son alliée que fort tard, quand tout était
perdu. Et ses deux grandes batailles d’Eylau et de Friedland n’avaient
rien réparé; au contraire, elles ouvraient la Pologne.
Irrité contre lui-même et de sa maladresse, il en voulait aussi à
l’Angleterre, et même quelque peu à la Prusse, dont les malheurs avaient
causé les siens. Enfin, il en était à cet état bizarre où l’on rejette
violemment tout ce qui plut jadis, et où l’on aime moins ses amis que
ses ennemis.