Deux choses poursuivaient Napoléon, malgré toutes ses victoires:
Sa folie, que je viens de caractériser, c’était de se constituer le
geôlier de toute la terre, de contrarier toutes les nations en ce qui
change le moins, les habitudes de chaque jour;
Son péché, qui devait le mener à Sainte-Hélène, c’était d’avoir été _le
grand traître_, non seulement en brumaire, mais antérieurement à Léoben,
à Campo-Formio. Toujours il ménagea le despotisme, et l’Autriche, qui en
était comme la forteresse en Europe; à Léoben, à Austerlitz, où elle
était par terre, il la releva. A son grand coup de foudre, Austerlitz,
lorsque l’Europe reculait de stupeur, lorsque le czar ému prenait les
routes de traverse, disparaissait à l’horizon, le grand moment était
venu de tirer l’Aigle blanc de son tombeau, de le déployer derrière
l’Europe pâlissante, de montrer à la Prusse, à l’Autriche et à la
Russie, que leurs armées avaient pour arrière-garde un spectre.
* * * * *
«Même moment après Iéna?» Pas tout à fait le même. Victoire moins
éclatante. Puis, l’imprudence insigne d’enfermer le monde, l’orgueil
insensé de croire pouvoir enserrer dans ses bras le globe tout entier,
pour mieux en exclure les Anglais.
Il était tout à l’idée fixe qui lui cachait la route, et il ne vit pas
même la Pologne soulevée pour lui. Et non seulement la Pologne
prussienne, qu’il traversait, mais la plus lointaine Pologne. Il vint de
la Lithuanie, de Vilna, malgré la distance et les obstacles de tous
genres, l’horreur des boues profondes, si terribles en automne, il vint
douze mille hommes qui voulaient combattre sous Napoléon.
Et cela ne s’arrêta pas. Ce fut le commencement d’une religion. J’en ai
vu avec émotion la sublime et dernière extase dans Towianski, le
prophète, dans Mickiewicz, le grand poète. Mais il faut reprendre de
haut.
Jamais cœurs d’hommes ne battirent autant pour la France.
Ils prirent ses qualités, ses vertus, ses défauts, Versailles et le
grand roi leur firent un mal immense. Mais dans leur naufrage même,
l’espoir d’être secourus par nous les soutenait toujours, surtout
lorsque le Directoire, La Réveillère-Lepeaux, offrit héroïquement
alliance à tous les peuples qui s’émanciperaient (1796).
Alors à Paris même, deux Polonais, Trèmo, Laroche, eurent l’idée de
créer une Pologne errante, associée aux armées de la France, qui les
suivrait, combattrait avec elles. On n’avait pu démembrer que le sol.
Mais l’âme de la Pologne, l’Aigle blanc, allait voler, mobile et
affranchi.
La belle idée, si vraie, du Polonais Copernic, qui lança la terre dans
l’espace, pour rouler à jamais, fut imitée ici.
L’idée plut à Kléber, à Jourdan, à Championnet, Le politique Bonaparte
n’admit pas d’abord les Polonais dans l’armée française, mais dans les
troupes italiennes.
Ils le servirent fort en Égypte. Puis, ce qui restait d’eux, il eut la
barbarie de l’envoyer à Saint-Domingue, qui les dévora.
D’autres se présentaient, mais il les fondait dans ses troupes, les
laissait rarement combattre à part, pour ne pas voir leurs services, se
dispenser d’être reconnaissant.
Tout cela devait bien refroidir la Pologne? Nullement[85]. Notre arrivée
à Posen eut tout l’effet d’un cataclysme. Non seulement la population se
précipite, mais s’aligne pour marcher avec nous. En sortant de Posen, ce
sont quatre régiments de plus.
[85] Voy. plus loin, Somo-Sierra, 1807.
Bonaparte avait annoncé que Kosciuszko, allait venir de France. Mais ce
héros, qui le jugeait parfaitement, non seulement ne bougea pas, mais
démentit expressément le mensonge officiel.
N’importe. L’élan était donné. Le crédule Dombrowski était en avant.
Bonaparte ne craignait qu’une chose, l’enthousiasme qui le forcerait de
se prononcer. Il arrive à Varsovie, comme un coupable, dans l’ombre
d’une soirée d’octobre. Vu aux flambeaux, il était, non plus le
Bonaparte jauni et travaillé de flammes, des grandes batailles d’Italie,
mais blême et qui déjà tournait à la graisse pâle.
Tous pleuraient. Lui, il passe, sombre, silencieux. Descendu à l’hôtel
de ville, pour réponse aux harangues émues, il parle du climat: «Qu’il y
a de la boue dans ce pays!» Puis brusquement: «Messieurs, il me faut
pour demain tant de blé, tant de riz.»
A quoi il ajouta une parole terrible, qu’on a rapportée diversement,
mais qui serra le cœur: «Point d’excuses. Sinon je vous laisse au bâton
russe. Je mets le feu, et je m’en vais!»
D’autres assurent qu’il dit ce mot sauvage: «Il me faut votre sang!» On
frémit, et il répéta: «Ce qu’il me faut, c’est votre sang.»
Mot digne des barbares idoles du Mexique ou de Carthage. Alors une belle
Polonaise, épouvantée pour la Pologne, crut adoucir son cœur, se donna
au vampire.
Elle revint encore en 1814 à Fontainebleau quand il s’empoisonnait. Il
lui ferma sa porte. Et même à Sainte-Hélène, il a fermé son cœur aux
Polonais, ne reconnaît pas leurs services.
* * * * *
Mais que pensait l’armée? Les boues et l’aspect pauvre du pays lui
déplaisaient.
Et cependant plusieurs parlaient pour la Pologne. Non seulement Murat,
toujours à l’affût d’une royauté. Mais Davout, tête froide, esprit
pratique, qui voyait ce qu’on pourrait tirer d’un tel enthousiasme en
présence de l’armée russe qui s’avançait. Bonaparte alléguait qu’il ne
fallait pas s’attirer l’Autriche sur les bras en encourageant la
Pologne.
Dans la réalité, ce qu’il craignait, c’était en secouant la flamme de
laisser tomber une étincelle sur l’armée française elle-même.
Il croyait comme le czar, que la Pologne, était un foyer
révolutionnaire, mais ne négligeait rien pour persuader aux Français que
c’était un pays tout aristocratique: une noblesse, des serfs, point de
peuple.
Chose fausse, ou fortement exagérée. D’abord, il y avait un peuple
industriel dans les villes. Nous avons les Mémoires de Kilinski, le
héros cordonnier de Varsovie. Et de nos jours, madame de Choiseul a
peint l’effervescence patriotique des ouvriers de Vilna.
Pour la noblesse, c’était moins une caste qu’un grand peuple. Dans les
guerres turques, la masse des innombrables cavaliers polonais, tout ce
qui portait la lance avec sa petite flamme, était noble, sans
difficulté. Aujourd’hui la noblesse se trouve même aux moindres
conditions. Un de mes amis qui fit ce voyage, il y a dix ans, demanda
combien il y avait de nobles dans la province. Il y en avait douze cent
mille. Le valet d’écurie qui lui tirait les bottes était un noble.
Les gens même qui n’en sont pas là, qui ont un peu de terre, sont
souvent très pauvres, n’ont qu’un seul paysan, et s’ils
l’affranchissaient, mourraient de faim.
Les grands seigneurs ont toujours été fort généreux pour les
affranchissements. J’ai lu[86] un beau livre in-4º avec de belles
gravures (imprimé en Italie) à la gloire d’un Czartoryski du dernier
siècle qui avait affranchi 500 000 serfs.
[86] A la Bibliothèque polonaise.
D’autres, moins riches, ont voulu quelquefois suivre ce bel exemple.
Mais les nouveaux maîtres de la Pologne ne le permettaient pas,
prétendaient qu’ils s’adressaient aux masses pour les soulever. Voilà ce
qui a retardé l’affranchissement chez la plus généreuse nation du monde.
Il ne faut pas être dupe des mots. La Pologne, avec des millions de
nobles, était une démocratie. C’est ce que montre à merveille
l’antipathie de Bonaparte pour elle. Il y sentait la liberté.