Napoléon, suivant d’abord la politique de Sieyès et du Directoire, avait
cru la Prusse une alliée sûre, l’avait agrandie, enrichie étourdiment
des dépouilles de l’Allemagne. Il avait cru que cet État, si peu aimé
des Allemands, les contiendrait, lui répondrait de ceux du Nord.
Puis, quand il vit la Prusse tergiverser, il l’accusa de perfidie. A
tort. Si, en réalité, elle était double, elle l’était bien moins de
politique que d’incertitude entre les deux partis du roi, et de la
reine, qui la faisaient agir en des sens différents.
La Prusse n’est pas simple[79], mais très variée d’origines. Son petit
noyau slave, mêlé d’Allemands, a été de bonne heure un asile contre deux
tyrans, l’Autriche et Louis XIV, qui, par leurs ineptes persécutions,
ont doté ce pays stérile de populations patientes, résignées,
énergiques, courageuses à supporter tout. Ces populations abjurèrent la
France, mais n’acquirent pas les qualités allemandes, la douceur
imaginative, rêveuse et poétique, qui nous touche dans l’Allemagne.
[79] Non simple et une, comme l’a dit à tort M. Lanfrey.
Frédéric le Grand, élevé par nos réfugiés qui lui donnèrent une trempe
extraordinaire, aidé par les subsides anglais et attirant par son génie
les éléments les plus militaires de l’Europe, mordit les Slaves, et prit
d’abord la Silésie, puis proposa le partage de la Pologne.
La Prusse, composée ainsi d’éléments hétérogènes, s’unit par la pression
d’une éducation dure, qui, commencée de bonne heure, continuée
imperturbablement, et sans souci des diverses natures, pliant Cologne,
et écrasant Posen, fait des êtres qui semblent analogues. Mais, Dieu! si
vous ouvrez le cœur, quelle étrange diversité!
Cette opération contre nature laisse-t-elle à ces races leur fécondité
intérieure? J’en doute. On peut acquérir du dehors de grands savants,
même un grand général, un machiniste éminent de la guerre. Tout cela ne
vient pas du sol. Ce sont de pures importations.
Quant à la force totale, la solidité de cohésion, toutes les fois
qu’elle existe dans une création quelconque, cette belle qualité se
montre par la grâce dont cette création est douée. L’assimilation des
provinces de France a bien ce caractère. Et même aux îles Britanniques,
la basse Écosse s’est très bien assimilée à l’Angleterre, que ses grands
Écossais (Watt, Adam Smith, Walter Scott, etc.) ont tant glorifiée.
En Prusse, les éléments sont réfractaires et s’assimilent moins. Tout y
semble de fer. Mais est-ce en solide fer forgé, ou en fer creux de
fonte, qui est si casuel?
Pour revenir, Napoléon à Austerlitz avait été ému d’orgueil et de colère
contre ses ennemis. L’Autriche et la Russie, jusqu’à la veille de la
guerre, avaient cherché à l’amuser. La Prusse avait reçu et abrité tout
ce qui avait pu se sauver d’Ulm. Son armée s’avançait: était-ce contre
ou pour Napoléon? Les Français en doutaient, étaient fort indignés de
cette incertitude.
Pour lui, blessé de Trafalgar, il ne pensait qu’à la mer, à
l’Angleterre. Voilà pourquoi il fit trois choses. Il voulut s’assurer de
Naples, de la Hollande, ces deux grands postes maritimes; il les confia
à ses frères Joseph et Louis, fort incapables. De plus, il obligea la
Prusse de prendre aux Anglais leur possession continentale du Hanovre.
Acte très tyrannique qui lui faisait grand’peur et non moins aux
Hanovriens, qui ne l’ont jamais aimée.
La Prusse n’eut pas une heure pour se décider. Elle signa après
Austerlitz. Elle était jusque-là divisée entre deux partis.
Celui du roi, qui avec son ministre Haugwitz, avait longtemps suivi la
France, et docilement avait subi ses dons, son amitié dominatrice.
L’autre parti était celui de la reine, de la jeune cour. Parti encouragé
par la Russie et l’Angleterre. La reine, belle et audacieuse,
entreprenante, rêvait d’être un grand homme, une Marie-Thérèse, une
Catherine de Russie, ou comme la mère d’Alexandre si puissante sous son
fils. Les Allemandes, en ce siècle, affectaient les rôles virils,
montaient à cheval, passaient la revue des troupes. Et celle-ci posait,
adorée comme la blonde _Germania_, l’idéal de la patrie allemande.
L’originalité de la situation, c’est que ce parti qui devint à la longue
le parti patriote, ne soutenait alors que les vieilles idées.
Au contraire, le ministre tant détesté, Haugwitz, avec le roi, très
honnête homme, penchait pour les idées nouvelles contre les rétrogrades
Allemands. La sécularisation des évêchés du Rhin, la suppression de tant
de justices féodales, se firent sous lui. La bonté du roi s’étendit
jusqu’aux Polonais. Il élargit leurs prisonniers, et même leur témoigna
sa bienveillance en prenant l’uniforme polonais pour recevoir
Dombrowski, le célèbre général, et surtout en permettant le mariage
d’une princesse de son sang avec le prince Radziwill, réfugié à Berlin.
Sous ces rapports, le roi et son ministre Haugwitz représentaient le
parti libéral. La guerre de la France à l’Autriche, l’abaissement de
celle-ci parut à bien des gens la mort du moyen âge.
Telle fut l’opinion du célèbre Jean de Müller, le grand historien
suisse. La guerre d’Austerlitz dut lui apparaître comme la glorieuse
continuation des anciennes victoires de son pays sur les Autrichiens. Si
savant dans le moyen âge, dont il connaissait tant les mœurs, il
s’applaudit (disait-il) «de voir que tout ce qui était vieux, rouillé,
insoutenable, pérît, et pérît par la France».
Jean de Müller n’était pas traître, comme disaient les Allemands. Et
d’abord il n’était pas Allemand, mais Suisse. Et, comme le roi de
Prusse, il clignotait, ne voyait pas bien clair dans un temps si obscur.
Le roi eût voulu pouvoir fermer l’Allemagne aux deux partis. Mais la
reine comptant toujours sur Alexandre et son serment, poussa son mari en
avant et le mit en danger, sans réfléchir que peut-être Alexandre
arriverait trop tard.
Le roi était perdu s’il n’eût cédé à Bonaparte. Il lui fallut, sous
peine de guerre immédiate, accepter le Hanovre, au risque d’irriter les
Anglais.
On croit que le ministre prussien à qui Napoléon ingérait cette médecine
se flattait sourdement d’en avaler une autre, plus agréable. Il espérait
Hambourg, les villes hanséatiques, cette belle fenêtre sur les fleuves
et la mer, que le tyran le forcerait d’accepter.
Vain leurre. Napoléon n’en était plus à se fier à la Prusse, non
seulement il avait mis un de ses frères en Hollande, mais entre les
Pays-Bas et l’Allemagne, il avait posté Murat et son duché de Berg, un
petit État militaire qui semblait une avant-garde de la grande armée, et
qui, en effet, sur le territoire allemand, s’assura de maintes places
fortes.
Ce n’est pas tout. La Prusse avait aussi espéré que, s’il démembrait
l’empire, en séparant l’Allemagne occidentale, il la mettrait sous le
patronage de la Prusse. Pour le démembrement, il eut lieu en effet, mais
non à son profit. La Confédération du Rhin qui, outre le Wurtemberg,
Hesse, Nassau, Berg, etc. comprenait de plus le grand royaume
méridional, la Bavière, ne pouvait guère être mise sous la direction
d’une puissance si contraire aux Bavarois. Napoléon lui-même se fit chef
de la Confédération (juillet 1806), et se montra peu favorable à une
fédération des États du Nord, que la Prusse essayait de former à part.
Ses variations lui faisaient toujours douter si elle serait amie ou
ennemie.
Napoléon, à cette époque, se félicitait à tort d’un événement. Pitt
venait de mourir. Austerlitz et le chagrin, dit-on, l’enlevèrent à
quarante-neuf ans. Bonaparte, qui connaissait mal l’Angleterre, ne
savait pas qu’en elle il avait un Pitt éternel.
Elle dépensait beaucoup d’argent, peu d’hommes. De sorte que la guerre,
toute ruineuse et irritante qu’elle fût, la lassait peu, l’effrayait
peu. A la mort de Pitt, on essaya de le remplacer en créant un ministère
mixte qui eut en tête le grand orateur Fox, nom glorieux, faible
direction. Fox malade était près de sa fin.
Bonaparte imaginait, d’après les bons rapports qu’ils avaient eus à
Paris, que Fox faiblirait pour lui. Mais à tout ce qu’il proposait,
offrait, le ministre faisait même réponse: «L’Angleterre ne peut traiter
que de concert avec la Russie.»
Bonaparte, trop finement, imagina que, sous cette obstination, il y
avait une chose que l’on ne disait pas: «l’affaire du Hanovre, donné à
la Prusse». Il crut que Fox, en traitant, craignait de mécontenter le
roi, toujours épris de son duché.--«Qu’à cela ne tienne, dit-il, nous
l’ôterons à la Prusse, le rendrons au roi d’Angleterre.»
Cela dit tout bas; mais dans un pays de publicité, tout transpire, tout
est su. Au parlement, le parti contraire à la paix ne manqua de révéler
la chose et de la répandre à grand bruit.
Ce fut un tonnerre dans l’Europe. Bonaparte voulait pourtant si, pour la
paix du monde, il ôtait le Hanovre à la Prusse, l’indemniser ailleurs.
Mais ce don, naguère tant refusé, et infligé de force, maintenant était
cher à la Prusse, et elle y attachait l’orgueil national.
Elle fit ressortir la sauvage autocratie que Bonaparte s’arrogeait sur
l’Europe, prenant dans ses combinaisons nouvelles les indemnités
nécessaires chez des puissances amies.
Rien n’aboutit. L’Angleterre refusa le Hanovre, heureuse d’avoir créé à
la France, dans la Prusse, un ennemi éternel. Et la Prusse, qui n’avait
d’abord pris le Hanovre que malgré elle, n’en fut pas moins trahie,
délaissée des Anglais.
Alexandre, de même, se conduisit mal avec elle. Peut-être que ses
parents, petits princes d’Allemagne, qui aimaient peu la Prusse et la
reine, ralentirent son zèle. L’armée russe n’arriva pas. «La Russie,
dit-on, est si loin!»--Loin par terre, mais fort près par mer. La mer
était libre et facile. On eût pu envoyer au secours l’élite de l’armée.
Quoi qu’il en soit, la guerre devenait inévitable. L’irritation
nationale était montée à un degré étonnant de violence, et la jeune
noblesse prussienne se précipitait à l’aveugle.
Bonaparte, y contribuait de son mieux, provoquant, par sa tyrannie, ses
violences, une lutte si inégale. Il était, comme on a vu, infiniment
sensible aux piqûres des journaux, brochures, pamphlets de toute sorte.
La ville de Nuremberg, occupée par la Prusse, était le guêpier de ces
mouches irritantes. Elle s’était fort compromise elle-même avec
Bonaparte, ayant servi de refuge à tout ce qui parvint à s’échapper
d’Ulm. La cavalerie de Murat, ardente et rapide, ne le fut pas assez.
Elle les atteignit presque, parvenue aux portes de la ville elle les vit
avec fureur s’ouvrir aux fuyards Autrichiens, se fermer au nez des
Français.
Les pamphlétaires qui écrivaient ailleurs, à Berlin, à Vienne, comme
Gentz, dans sa véhémente brochure l’_Asservissement de l’Allemagne_,
s’imprimaient, se vendaient à Nuremberg, qui les expédiait partout. Le
libraire Palm et quelques autres faisaient ce dangereux commerce.
Napoléon, furieux, imita Louis XIV, qui, pour des attaques bien
moindres, avait fait enlever des gazetiers sur les places d’Amsterdam.
Le roi de Bavière intercéda pour un de ces libraires, le sauva. Mais
Palm fut condamné, jugé par une commission, fusillé.
Cet acte d’une tyrannie féroce mit le feu aux poudres. Et plus encore
les articles injurieux du _Moniteur_ contre la reine de Prusse. Le
prince Louis, cousin du roi, jeune homme ardent, fougueux, plein de
qualités héroïques, dit, hors de lui: «Cela, c’est la mort même.» Et il
courut se faire tuer dans un des combats qui se livrèrent avant la
bataille d’Iéna.
Il le fut un des premiers. A la tête de l’armée, dont les officiers
inexpérimentés étaient la plupart fort jeunes, on avait mis un
septuagénaire, le duc de Brunswick, homme éminent, qui avait pourtant
contre lui et le fameux manifeste qui irrita tant la France, et la
retraite de Valmy. Envoyé près d’Alexandre, il en avait obtenu la
promesse d’un secours de soixante-dix mille hommes qui n’arrivèrent pas.
La Prusse, réduite à elle-même, livra la bataille à l’armée infiniment
plus forte et plus aguerrie de Napoléon[80]. Le duc de Brunswick, tout
d’abord blessé à la tête, perdit les yeux, mourut bientôt avec d’atroces
douleurs. Il y eut proprement deux batailles. L’une gagnée à Auerstaedt
par Davout, quoique mal secondé du jaloux Bernadotte. L’autre bataille,
celle proprement d’Iéna, fut gagnée par l’empereur même[81].
[80] Elle comptait 130 000 hommes.
[81] L’empereur se montre aussi jaloux de Davout qu’il l’avait été de
Masséna. Il cherche d’abord par le silence à cacher qu’il y ait eu
deux batailles livrées en même temps; puis, il réduit celle que
livra Davout et qui fut l’action capitale,--que Bonaparte n’avait
pas prévue,--au rang d’un simple épisode. Ce n’est que tardivement,
lorsqu’il n’a plus à craindre que ce succès le diminue aux yeux de
l’armée qu’il accorde à Davout le titre de duc d’Auerstaedt. (Voir
les Mémoires de Davout et du général Philippe de Ségur.)
Ce qui est moins connu, mais certain, confirmé par le témoignage du
Prussien Hardenberg, c’est que la grande majorité de l’armée vaincue,
composée de bourgeois, s’en prit à ses officiers mêmes, accusant ces
jeunes nobles de lâcheté, quoiqu’ils ne fussent réellement coupables que
d’inexpérience et de forfanterie. Ils avaient dit qu’ils dédaignaient
les attaques partielles, qu’ils ne voulaient que de grandes batailles
rangées. Ce qui fit dire à Bonaparte: «Je les servirai à souhait[82].»
[82] _Mém. de Rapp_, p. 71.
Il voulut faire une _entrée_ en règle à Berlin, ce qu’il n’avait pas
fait à Vienne.
A Potsdam, il visita avec respect l’appartement du grand Frédéric, et
vit qu’en sa dernière lecture, il s’était arrêté sur le livre de
Montesquieu: _Grandeur et décadence des Romains_.
Ce qui le frappa fort et dut l’irriter, ce fut de voir que la reine de
Prusse, au moment d’Iéna, lisait les Mémoires de Dumouriez, ses plans
d’invasion de la France.
Il descendit au caveau de Frédéric. Sur le tombeau était toujours son
épée. Il la prit, dit: «Ceci est à moi.»
Ainsi, des deux côtés, la haine fut mêlée à la guerre, et la victoire
avait l’air d’une vengeance. Toutefois, l’armée victorieuse ne fut point
logée dans Berlin. La garde impériale eut seule cet honneur, et
peut-être même seulement les officiers de la garde.
Un d’eux se trouva par hasard adressé à une maison française de nos
anciens réfugiés. Il eut l’agréable surprise d’y être reçu par deux
demoiselles parlant très bien le français, mais peut-être trop bien,
dans une sévère correction. Il crut plaire et obtenir grâce en disant
qu’il remerciait le sort qui justement l’avait adressé à une famille
française. «Française? non, dirent-elles sèchement, mais Prussienne...
Nous sommes, nous restons Prussiennes.»
Cet officier lui-même m’a conté la chose, avec douceur, et sans rancune.