Le mot célèbre de Sieyès sur la prétendue universalité de Bonaparte:--un
maître qui sait tout, qui peut tout, veut tout faire,--ne fut sans doute
qu’ironie, sauf le dernier mot sur l’aveugle et imprudente volonté qui
lui faisait multiplier de plus en plus ses embarras.
Au moment où la paix d’Amiens, si imparfaite, était difficile à
entretenir, on a vu comment il se créa mille ennemis non seulement en
affichant par l’affaire de Saint-Domingue ses prétentions coloniales et
maritimes, mais en irritant tous les souverains par la mort du duc
d’Enghien, par la réunion du Piémont, ce qui, avec sa violente médiation
suisse, avait l’effet réel d’une vraie _main mise_ sur les Alpes,
c’est-à-dire sur le cœur du continent européen.
En même temps, il commençait inconsidérément à remuer une chose énorme:
l’Allemagne. Ce gros corps, indigeste, faible par sa dispersion, lui
paraissait paralytique. Il avait vu pourtant avec quelle vigueur rapide
la petite Prusse sous Frédéric avait agité l’Allemagne du Nord. Et il
savait mieux que personne que la lenteur des Autrichiens dans ses
campagnes d’Italie tenait aux routines du conseil aulique, aux
directions des Anglais, qui souvent firent avorter les plans des
généraux de l’Autriche.
Dans l’impatience d’un homme du Midi, il n’appliquait à ces populations
qu’une grossière arithmétique. Avec Talleyrand à Saint-Cloud, ou sur le
Rhin avec Dalberg, il n’examinait rien que le calcul, ajoutait tant
d’âmes à la Prusse, et tant à la Bavière, au Wurtemberg, etc.
Ces populations allemandes peu mobiles, en effet, si on les laissait
dans leurs anciennes divisions et dans les habitudes inertes des vieux
gouvernements, il les remua étourdiment, comme une poussière humaine, et
leur donna une mobilité qui n’était pas l’activité encore, mais qui
devait la préparer.
Il faut le dire, dans ce grand corps, beaucoup de choses habituées
ensemble par une longue cohésion, quoiqu’en réalité hétérogènes,
paraissaient faire unité.
Si Bonaparte eût mieux su l’histoire, celle du passé de l’Allemagne, il
aurait vu que, malgré sa roideur apparente, c’est une race variable et
très flexible. L’Allemand, justement parce qu’il est fort disciplinable,
a été plusieurs fois, par exemple sous Frédéric, le premier soldat de
l’Europe. Pourquoi? C’est qu’avec la rudesse extérieure de l’individu,
il est né pour être _camarade_ et pour agir d’ensemble.
Voilà pourquoi des hommes, du reste pacifiques, casaniers d’instinct, et
par moments très enfermés dans la famille, se sont trouvés si aptes à la
discipline militaire, propres à marcher en corps d’armée.
Cette faculté d’association est une grande force, si une nécessité, une
émotion la réveille. Chose souvent assez lente chez cette race bien
moins impressionnable que d’autres. Mais si cette émotion arrive enfin,
elle est susceptible de prendre un crescendo prodigieux, une force
redoutable.
* * * * *
Cette force a plusieurs fois apparu en ce que la littérature a de plus
clair, dans les hautes formules qui résument tout. En présence de la
fatalité visible, de la tyrannie de Louis XIV, et de ses atteintes à la
conscience, Leibnitz (reprenant dans Aristote l’antique _philosophie de
l’énergie_), dit: _L’homme est une force active._
A quoi la basse Allemagne, Spinosa, oppose _la substance_ comme notion
universelle et fondamentale. Voilà les deux écoles, qui feront tour à
tour le développement de l’Allemagne. Leibnitz avec raison objecte à
Spinosa: «L’idée de _cause_ est la première en nous, et ce n’est même
que par elle que nous avons idée de la substance.»
Les deux philosophies l’emportent tour à tour. Si, dans ses moments de
langueur, l’Allemagne en paraissant grandir, s’étend dans le brouillard,
dans l’inertie de Spinosa, elle ne tarde pas à s’éveiller, par le retour
à la doctrine et au sens de la _force vive_.
On pouvait deviner que, par ces _ricorsi_ naturels de la logique et de
l’histoire, l’Allemagne aurait un retour héroïque sur elle-même,
qu’après son critique Lessing, et l’auteur de _Werther_, inspiré de
Spinosa, la thèse de la _cause morale_ et de la _force vive_ reprendrait
sa faveur, que le stoïcisme prévaudrait, et qu’alors l’Allemagne, les
quarante millions d’Allemands, comme un seul homme, se lèveraient contre
la France.
Pour obtenir cet effet violent, que fallait-il? Endurcir l’Allemagne, et
par une pression tyrannique et cruelle faire cesser l’état somnolent
qu’une vie plus douce eût prolongé. Le faux lien fédératif de l’empire
sous le césar allemand avait continué ce sommeil. L’association
religieuse opérée par Luther n’avait agi que sur une moitié de
l’Allemagne. Frédéric II, par l’association militaire qui réunit à ses
armées tant d’étrangers de toute nation, ne fut pas non plus pour elle
un suffisant unificateur. Napoléon eut cet effet, cette force par des
moyens barbares, moins encore par la guerre que par une pesante
oppression qui n’est ni guerre ni paix.
Avec ce cruel chirurgien, plus le patient criait de douleur, plus il
était serré; plus, contre sa nature et contre ses habitudes, il était
obligé de se durcir, de ramasser ses forces, de concentrer ses nerfs,
ses muscles. C’est en ce sens que Bonaparte a été le bienfaiteur de
l’Allemagne par des opérations qui réveillent et donnent envie à l’opéré
de poignarder l’opérateur.
* * * * *
Mais au moins, en détruisant la révolution en France, la propagea-t-il
en Europe?
En tout pays la tradition du XVIIIe siècle, la libération de l’idée qui
fait l’affranchissement de tout le reste, fut violemment outragée par
lui comme _idéologie_. L’Italie, qui, au dernier siècle, suivait de si
près la France, fut cruellement découragée quand il défendit aux
municipalités la vente des biens ecclésiastiques, et par cela même
maintint les couvents, toute la vieille crasse monastique; deuxièmement,
quand il expulsa notre clergé républicain, et que le pape, consentant à
marcher dans le sang d’un Bourbon, vint le sacrer et absoudre le
meurtre.
Le code Napoléon, énervant, détruisant la puissance paternelle,
établissant l’égalité des partages, fut d’abord reçu avec joie, et l’on
crut que l’activité augmenterait. Ce fut le contraire, tous les frères,
dans leur petite égalité, demandèrent des emplois et se firent des
commis, oisifs et serviles. La bureaucratie pullula.
Ces commis de l’empire, rogues et durs, avec une tenue demi-militaire,
et se croyant tous colonels, firent partout exécrer la France.
L’empereur, dans les consulats, mettait des hommes à lui pour observer,
surveiller le pays, faire outrageusement la police en pays neutre.
Souvent, même comme ambassadeurs, il envoyait de ses sabreurs farouches,
non pas méchants, mais violents, colères, terribles d’attitude, comme
était Lannes.
Les Français perdirent le renom d’urbanité et de douceur qu’ils avaient
eu toujours.
Même les pires de l’ancienne monarchie avaient cela du moins, qu’ils
changeaient peu les habitudes, suivaient volontiers les routines. Les
nouveaux commis, issus de la révolution, variables comme elle, et
absolus comme l’empire, étaient l’effroi, l’horreur de leurs
administrés.
Ce résultat éclata violemment quand Bonaparte entra vainqueur en
Allemagne. Mais, même avant, lorsqu’en 1803, sous le prétexte d’exécuter
le traité de Lunéville, il se chargea de régler les indemnités dues aux
princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin, ne consultant que
rarement et pour la forme la diète de l’empire, et la Russie, nommée
aussi médiatrice. L’empereur Alexandre, malgré son amitié pour le roi de
Prusse, en plusieurs choses, favorisait l’Autriche, la grande puissance
militaire qui avait été, pouvait être encore son alliée dans un conflit
européen. En le voyant ainsi flotter, les princes allemands
s’adressèrent à la France, qui ne flottait pas. Et tout se traita à
Paris.
La Bavière se détacha la première du grand corps germanique et se fit
notre cliente, comme elle avait été sous Louis XV; elle fut accueillie
de Bonaparte comme ennemie de l’Autriche, n’est-elle pas la voie qui
conduit à Vienne? L’idée de Napoléon, bizarre pour un ami du pape, était
de détruire les électorats catholiques, dont les cinq voix assuraient à
l’Autriche la prépondérance sur les quatre voix protestantes. De sorte
qu’il n’y eut plus dans l’Empire d’autre État ecclésiastique que
l’électorat de Mayence, qu’on transféra de Mayence à Ratisbonne et qu’on
laissa aux mains du coadjuteur Dalberg, le Talleyrand de l’Allemagne; il
flattait Bonaparte de l’idée d’un empire intermédiaire (la Confédération
du Rhin).
Ce fut un grand changement dans les habitudes allemandes, européennes,
que de voir ces antiques évêchés disparus. Les prélats souverains, jadis
despotes absolus et cruels[63], s’étaient fort adoucis; ils donnaient
refuge à ceux que la tyrannie militaire avait chassés d’ailleurs.
[63] Voy. ma _Sorcière_, au XVe et au XVIe siècle.
Bonaparte supprima cette zone pacifique du Rhin, et poussa les
populations peu satisfaites sous le joug des États militaires. Il
favorisait fort ceux-ci, spécialement la Prusse, que dans sa courte vue
et son imprévoyance, il voulait faire la protectrice de l’Allemagne du
Nord. Grâce à lui, celle qui, la première, nous avait attaqués, fut
récompensée de la neutralité servile[64] où elle s’était tenue depuis la
paix de Bâle. Évitant de mécontenter l’Angleterre, sans être tenue de
suivre franchement la France, elle avait étonnamment augmenté sa
population, de sept millions d’âmes l’avait portée à neuf. Attrapant
encore le crédule Napoléon, elle lui escroqua un demi-million d’âmes,
lui donnant pour ses arrangements italiens une garantie fort inutile.
Alexandre approuva, en considération de la belle reine de Prusse et de
la jeune aristocratie qui commençait à dominer dans cette cour.
[64] Hardenberg, t. VIII, p. 261.
Sous un ministère avili, sous un roi médiocre, peu estimé des siens, la
Prusse n’avait pas moins poursuivi une carrière d’améliorations qui lui
donnèrent d’abord trop de confiance, mais après ses malheurs,
contribuèrent à la relever. Elle entra particulièrement dans la voie de
cette éducation forte, mais strictement automatique, qui semble avoir
pour but de rendre tout homme semblable à tout homme, éducation qui a
fortifié l’État, mais qui a paralysé le talent, glacé le libre _genius_.
Les officiers devinrent une caste, ne pouvant se marier qu’avec un
certain revenu et des femmes d’une certaine naissance.
Enfin le gouvernement pénétra dans les arrangements même de la propriété
privée, de manière à en empêcher l’extrême morcellement.
Cette tendance aristocratique étonne d’autant plus que partout, en
Allemagne comme en Italie, c’étaient bien moins les nobles que les
paysans qui se déclaraient pour leurs rois et leurs anciennes dynasties
contre la France. Même sous Bonaparte, elle leur semblait identique à la
révolution.
Ces pauvres peuples de Souabe, du Palatinat, sans avoir l’idée nette de
la patrie allemande, y tenaient par leurs habitudes, leurs _lieds_ et la
musique, les airs nationaux, les légendes, ils en avaient un culte
instinctif et le pressentiment.
Leurs nobles maîtres au contraire se roulaient devant Bonaparte,
s’étouffaient rue Saint-Florentin chez Talleyrand, et demandaient
l’aumône à ce Méphistophélès au pied boiteux, mendiants insatiables, qui
disaient toujours: «Excellence, encore tant d’âmes, s’il vous plaît!»