LE SACRE.--LE PAPE A PARIS.--TRIOMPHE D’HORTENSE ET JOSÉPHINE SUR LES
FRÈRES
Bonaparte avait dit à Volney, lors du Concordat: «Ce sera la vaccine de
la religion; dans vingt ans on n’en parlera plus.»
Ce mot et celui d’Égypte où parlant de Mahomet il écrit à Menou: «notre
prophète», ne doivent pas faire illusion. Par sa patrie, sa mère et sa
première éducation, Bonaparte fut un gentilhomme italien catholique.
L’impression des cloches de Rueil, qui, disait-il, réveillait en lui ses
souvenirs d’enfance, n’était pas un mensonge. Ces dispositions
augmentèrent à mesure qu’il s’entoura, lui et sa femme, des gens de
l’ancienne cour; qu’il tint à s’attacher les vieux noms historiques du
faubourg Saint-Germain; qu’il prit pour idéal, d’après madame de Genlis,
la cour de Louis XIV. Ce qui lui plaisait fort dans cette époque, c’est
que le catholicisme de Bossuet y fut un excellent _instrumentum regni_.
Il comprenait fort bien que cette religion de l’obéissance est devenue,
par la puissance croissante de la confession, une police très efficace.
C’est ce que disait effrontément Fouché à un évêque: «Monseigneur, votre
métier ressemble bien plus qu’on ne croit au mien.»
Après le Concordat, Joséphine, pendant deux ans, fit tout pour fortifier
en Bonaparte les dispositions religieuses, espérant par là obtenir le
comble de ses vœux: le _mariage religieux_, qui lui manquait et qui eût
été sa complète réhabilitation dans son monde du faubourg Saint-Germain.
Hortense ne put lui obtenir ce qui eût paru une rupture avec la
révolution même.
Mais à la mort du duc d’Enghien, il accorda une chose qui ne pouvait
manquer d’amener l’effet désiré; il invita le pape à venir à Paris pour
jouir du triomphe de la religion et sacrer celui qui l’avait restaurée.
Le pape, s’il venait et sacrait l’empereur, allait sans doute sacrer la
bienfaitrice de l’Église, et préalablement exiger le _mariage
religieux_.
Cela voulait du temps. Il fallait qu’on fût un peu loin de la tragédie
de Vincennes et de l’exécution des dix royalistes qu’on condamnait à
mort. Ce grand massacre juridique se fit au dernier jour de mai, deux
mois juste après la mort d’Enghien. Comment convier le pape à venir si
tôt dans ce Paris sanglant? Mais telle fut l’impatience de Bonaparte que
dès le 10 mai, avant que le sénat ne l’eût déclaré empereur[56] (18
mai), sans en parler à Talleyrand, il chargea le légat Caprara d’inviter
le pape à venir le sacrer. Le sang d’Enghien le brûlait apparemment. Il
avait hâte de masquer cette tache rouge en mettant par dessus l’huile du
sacre.
[56] Artaud, t. I, p. 452.
Le 10 juin, nouvelle insistance cette fois par une lettre du cardinal
Fesch[57], oncle de l’empereur. Deux fois, le cardinal ministre Consalvi
fait consulter une assemblée de cardinaux, sous le sceau du secret. Dans
cette consultation, que nous avons, on parle des droits de l’Église, sur
ses terres d’Italie et sur la question des évêques constitutionnels.
Mais nullement sur la question d’honneur, d’humanité, la honte qu’il y
aurait à tourner le dos aux Bourbons malheureux, dont l’un vient d’être
assassiné, pour suivre la fortune, consacrer l’usurpation, oindre le
meurtrier[58].
[57] Ce fut lui qui bénit le mariage de l’empereur et de Joséphine,
mais en secret, devant deux aides de camp.
[58] Artaud, t. I, p. 453.
Cette glace de prêtre fait frémir.
Pie VII, dans la froide note où il consent avec toute espèce de formes
modestes, n’insista pas moins sur les conditions les plus altières du
cérémonial, celles qui mettent le prince au plus bas devant le prêtre:
_le baisement des pieds_.
Il est évident que le pape avait des espérances qu’il n’osait avouer
(sous peine d’être accusé de simonie). Par de vagues paroles qui
n’engageaient à rien, on lui faisait croire que Bologne, les Légations,
Avignon, lui seraient rendus. Tout au contraire, Bonaparte, l’hiver même
et pendant le sacre, se préparait à changer ces pays qu’espérait le
pontife en un royaume d’Italie, à se sacrer lui-même à Milan de la
couronne de fer des rois lombards.
Il ne se fiait pas tellement au sacre qu’en même temps il n’ait voulu un
meilleur titre, plus décisif: une approbation, au moins simulée, de la
France. Partout, dans les départements, on ouvrit des registres, où,
sous les yeux des fonctionnaires, chacun était tenu d’exprimer son vœu
pour le nouvel empire.
Et en même temps, pour dons de joyeux avènement, il créa les droits
réunis, donna le code criminel et la grande loi sur la police générale.
Cependant le pape différait son voyage. Pour le décider, il fallut la
menace. Bonaparte lui signifia que, si dans cinq jours, il ne tenait pas
parole, on abolirait le Concordat, c’est-à-dire qu’on soustrairait la
France à l’obéissance de Rome.
En attendant Bonaparte semblait absorbé par ses mesquines disputes de
famille. Fort charmé d’avoir vu Lucien partir pour l’Italie, il voulut
apaiser Louis, le créa général et conseiller d’État. Il fit Joseph
colonel en attendant qu’il le nommât colonel général des Suisses. Il
donna même à celui-ci le vain titre de grand électeur avec un logement
au Luxembourg.
En même temps, il lui reprochait de voir les républicains, entre autres
le général Jourdan. En réalité, ce qui les brouillait surtout, c’était
le triomphe prochain de Joséphine.
Événement singulier en effet pour tous ceux qui la connaissaient, et sa
carrière si longue dans la galanterie. A seize ans, rejetée par son
premier époux Beauharnais, que de campagnes en ce genre elle avait
faites! Tous la connaissaient à Paris et ailleurs. Et il fallait un
grand courage au pape pour venir la marier, la sacrer. Une personne plus
réfléchie qu’elle eût triomphé modestement, et se serait fait pardonner.
Mais non: elle voulait humilier les frères de l’empereur.
Revenons au pape. Les variations singulières de Napoléon dans sa
réception n’indiquent ni ignorance, ni grossièreté soldatesque, mais la
dualité de deux esprits qui s’agitaient en lui. Certain défaut d’égards
qu’il marquait pour le pontife était vu volontiers par sa cour
militaire. Ses généraux disaient avec plaisir: «Il ne dépendra plus des
prêtres.»
Il alla au-devant, près de Fontainebleau, mais en habit de chasse. Il
monta le premier (c’est la politesse italienne qui permet de donner la
droite à celui qui monte le second). Son escorte, composée de mameluks,
ne dut pas plaire au pape, qui se voyait, pour entrer à Paris, entouré
de ces mécréants.
Le jour de la cérémonie, il fit attendre le pape une grande heure.
Arrivé à l’église, il se mit à genoux, mais sans se soumettre à
l’humiliante cérémonie stipulée par le pape: le baisement des pieds. Au
grand étonnement de tous, il se couronna lui-même et couronna
l’impératrice,--ce qui rendait le pape fort inutile, simple témoin,
figurant immobile. Cependant, à la fin du sacre, le pape récita
l’oraison qui demande que le souverain détruise l’infidélité, et
celle qui se montre, et celle qui se cache; c’est la base de
l’inquisition[59].
[59] Artaud, t. I, p. 510.
Napoléon paraissait fatigué, ne faisait que bâiller (dit de Pradt,
maître des cérémonies du clergé). Le soleil, longtemps obscurci, finit
par se montrer un peu dans cette froide journée. C’est tout ce que
remarque _le Moniteur_ du 3 décembre. Il se garde de dire l’accueil
bruyant que firent les troupes en ligne aux officiers du pape, qui,
montés sur des mules, en costume grotesque, le précédaient. Ce fut un
tonnerre de risées dont retentirent les Tuileries. Bonaparte, comme on
l’a vu, avait eu soin de les envoyer à Notre-Dame à l’avance.
Le 4 décembre et les jours suivants, rien, rien au _Moniteur_, qu’une
distribution des aigles, et un article sur l’iman de Moka, prince
absolu, religieux, militaire, à la fois.
Le pape se sentit joué, resta encore un peu à Paris, où sa douceur finit
par faire bonne impression, mais il refusa de voir à Milan le sacre
italien de Napoléon.
Celui de Paris s’était passé tranquillement, sauf un cri d’un jeune
inconnu, qui s’écria: «Point d’empereur!» Napoléon surpris qu’il n’y eût
pas d’autres désordres, dit: «C’est une bataille gagnée!»
Moi, qui étais sur le boulevard (j’avais six ans), je ne remarquai rien,
dans cette journée glaciale, qu’un morne et lugubre silence.
Il n’y avait eu de bataille que dans la famille de l’empereur. Joseph,
plutôt que de mettre sa femme à la queue de Joséphine, avait voulu se
démettre de tout, se retirer en Allemagne. Ce qui l’adoucit un peu,
c’est qu’il fut convenu que, dans le procès-verbal, on ne mettrait pas:
_porter le manteau_, mais _soutenir le manteau_.
Il obéit, et Napoléon en fut si charmé, qu’il lui déclara avec effusion
que, depuis leur dispute, il n’avait pas eu de repos. «Non pas que je
croie que vous seriez capable comme Lucien d’acheter la grandeur par un
crime, quelque avantage que vous trouviez à ma mort[60].»
[60] Miot, t. II, p. 237-238.
La soumission de Joseph avait été amenée par des menaces brutales, des
mots de capitan: «Je suis appelé à changer la face du monde... Vous êtes
mon ennemi si vous refusez de venir au sacre... Où sont vos moyens
d’attaque? votre armée contre moi?... Tout vous manque. Je vous
anéantirai[61]!»
[61] _Ibid._, p. 240-241.
Cette comédie ridicule n’était jouée que pour obéir aux deux femmes,
Hortense et Joséphine, qui voulaient terrifier les frères et leur faire
accepter leur éloignement de la France, pour laisser le trône à
l’enfant. Ils furent inébranlables. Joseph refusa la royauté de
Lombardie. Sur son refus, on l’offrit à Louis; mais il fut trop choqué
de l’idée de Joséphine, qui, sans pudeur, comme pour confirmer les
bruits qui couraient, voulait garder ici l’enfant près de Napoléon. Il
déclara que, s’il allait en Italie, ce serait à condition d’emmener
l’enfant et la mère.
Cette condition mit Napoléon dans une étrange fureur. Hors de lui, il
saisit Louis par le milieu du corps, et violemment le jeta hors de
l’appartement[62].
[62] _Ibid._, p. 257.