GRAINVILLE.--LE DERNIER HOMME

On n’a de ce livre qu’une ébauche en prose; l’auteur mourut lorsqu’il

avait à peine commencé à le versifier. Cette esquisse fut publiée

d’abord par le libraire Déterville, à qui Bernardin de Saint-Pierre

l’avait recommandée. Elle a été plus tard réimprimée par Nodier.

Cependant, comme ces deux éditions sont fort rares, j’en fis moi-même un

extrait en 1850, que j’insérai dans mes _Légendes de la démocratie_.

L’originalité de l’ouvrage n’est pas seulement sa sombre grandeur. C’est

sa conception, l’idée qui en fait le nœud même, idée de sublime

théologie que les plus grands génies n’avaient pas éclaircie.

Homère a dit que le monde, les dieux, les hommes, étaient suspendus à

une chaîne que porte la main de Dieu (Jupiter). Mais quelle est cette

chaîne? Personne ne l’avait expliqué.

Dante ne le put, avec sa théologie subtile et ses belles colères.

Shakespeare non plus, avec sa fantaisie flottante entre les brumes

d’Hamlet et l’iris nuancé de ses féeries.

Grainville a percé davantage. Et, dans un cœur profond, et creusé par le

désespoir, il a le premier vu la chaîne par laquelle le monde est

soutenu à la main de Dieu.

* * * * *

Dans l’hiver de 1804, le dur hiver du sacre, on pouvait voir à Amiens

une maison misérable dont personne n’approchait. Elle était interdite en

quelque sorte, frappée de réprobation et sous l’excommunication

publique.--On la montrait de loin.--L’herbe poussait librement dans

l’humide ruelle où elle se trouvait, et devant la porte presque toujours

close. Sans le clapotement des eaux sales du canal qui passe derrière et

qui apporte les légumes des jardiniers des environs, nul bruit n’eût

averti que cette solitude maudite se trouvait au milieu d’une grande et

populeuse ville.

Les hôtes de cette maison de malheur étaient un homme, une femme, du

même âge, d’à peu près soixante ans. L’un ou l’autre sortait le matin,

et l’on pouvait les voir: ils allaient chercher près de là du pain; un

peu de tourbe, triste chauffage du pauvre; puis rentraient vite, comme

des ombres qui craignent le jour et le soleil.

Rien pourtant, à les voir, n’expliquait l’anathème sous lequel ils

passaient leur vie. La figure douce de la femme inspirait plutôt

l’intérêt; celle de l’homme, singulièrement noble, dans son extrême

misère, étonnait par un caractère habituel de distraction et de rêverie.

Quelle malédiction pesait donc sur cet homme? Pourquoi le fuyait-on?

Avait-il les mains souillées de crimes? Était-il marqué du signe du

meurtre? Ou bien encore était-ce un de ces violents patriotes qui firent

à la liberté de sanglantes hécatombes, et que la réaction poursuivit si

cruellement à son tour? Non, c’était au contraire une victime de la

Terreur.

Prêtre avant la révolution, Grainville (c’était son nom) avait cherché

sa sûreté dans le mariage. Il épousa une parente pauvre, mais d’un

esprit cultivé, d’un caractère résigné et doux; union austère, formée

sous les auspices de la nécessité, et qui n’eut pas de fruit.

Grainville avait eu quinze cents livres de rente et les avait perdues.

Il ouvrit une petite pension qui, dans la destruction de tous les

anciens établissements, réussit d’abord à le faire vivre. Bientôt,

revinrent tous les ennemis de la révolution, amnistiés par elle,

implacables pour elle. Les prêtres reprirent leur ascendant. Un nouveau

terrorisme en sens inverse, s’exerça sur tous ceux qu’on croyait

révolutionnaires.--On ne guillotinait pas, on affamait. Les femmes

furent en ceci les violents auxiliaires des prêtres, les instruments

impitoyables de la persécution. La grande dame dit qu’elle n’enverrait

plus aux boutiques des gens sans religion. La bourgeoisie suivit; elle

n’eût pas fait mettre une planche, une vitre, un clou, par des ouvriers

mal pensants. Qu’on juge de la guerre qu’on fit au prêtre marié! Son

école devint un désert; les élèves partirent un à un, le maître resta

seul.

Seul, littéralement seul, et sans voir un visage humain. Amis et

connaissances, mal notés à cause de lui et participant au même interdit,

s’éloignèrent peu à peu; à regret, mais ils ne pouvaient se faire

absoudre et rentrer dans le monde qu’en fuyant l’homme condamné. Sa

solitude fut profonde, celle du captif au cachot. Supplice étrange d’un

homme libre en apparence, et en réalité tenu au secret, à qui la société

dit: «Tu peux aller, venir, d’accord; toujours tu seras seul, tu ne

trouveras personne qui échange un mot avec toi... Tu ne parleras plus et

tu n’entendras plus.» Grainville, dans ses douloureux écrits, a célébré

comme la première des félicités _le bonheur de voir des hommes et

l’entendre la parole humaine_.

Celui qui avait au cœur un si tendre sentiment de l’humanité, on l’a

fait mourir solitaire et comme une bête sauvage!

Quand on sait ce qu’étaient alors les villes de province (et la plupart

n’ont pas beaucoup changé), on comprend sans peine les effets d’une

telle conspiration. Pour Amiens, quelques changements extérieurs qu’ait

pu y faire le mouvement industriel, il est resté le même. C’est toujours

l’antique Amiens, pesamment assis sur la Somme, avec sa forte cathédrale

qui plane et domine tout. Maisons, jardinages et tourbières, tout le

reste est au-dessous, dans les eaux et le brouillard. Peu, très peu de

mouvement. Ce qu’il y a de librairie est ecclésiastique. Dans une courte

promenade, j’y trouvai trois imprimeurs, le premier celui de l’évêque,

le second celui de la _Gazette du clergé_, la boutique du troisième

n’étalait que des Sacrés-Cœurs.

Il n’y a guère de populations plus misérables au monde que celles du bas

Amiens. Les femmes qui cousent les sacs travaillent seize heures pour

dix sols et encore elles fournissent le fil et la lumière. Tout cela est

entassé dans des ruelles misérables, d’étroites habitations, dont

chacune est divisée entre plusieurs ménages. Des canaux dormant le long

des ruelles s’élève une brume éternelle, qui, dans la mauvaise saison,

doit moisir, transir ces tristes demeures, monotones autant que

malsaines. Ces brumes semblent l’ennui même palpable et visible. Je me

disais en passant: «Si le dégoût de la vie doit venir aisément à

l’homme, c’est ici...» Qui soutient ces populations? L’eau-de-vie, tout

en les abrutissant. Elle leur donne des moments d’oubli, et cette mort

passagère leur fait attendre en patience le bienfait désiré d’une mort

définitive.

Grainville résista longtemps à cette attraction de la mort. Il lutta par

le travail, s’obstina à l’espérance, se dit, se redit qu’une âme où

couvait une grande pensée ne pouvait mourir. Il lutta par la tendresse

et le cœur, se reprochant de laisser sans ressource cette femme, cette

sœur, cette personne innocente et résignée, qui ne se plaignit jamais,

n’accusa jamais, ne versa jamais que des larmes muettes. La situation

d’un homme forcé de vivre uniquement parce qu’il aime, rivé par le cœur

à la vie devenue intolérable, est précisément ce qui influa sur le génie

de Grainville; s’il n’en tira pas la force de résister au suicide, il

lui dut l’inspiration du poème qui l’immortalisa.

Le sujet de son poème, c’est _le Dernier homme_, ou si l’on veut, la

mort du monde; c’est le récit de la lutte suprême du génie de la Terre,

parvenu à la fin des temps, épuisé, condamné, qui, contre sa sentence,

s’obstine à vivre, et s’efforce pour vivre, de continuer l’amour entre

les hommes, de faire qu’on aime encore; car, dit le sublime poète, tant

qu’il reste un couple ici-bas pour aimer, la terre ne peut finir.

Grainville avait couvé toute sa vie ce poème de la mort.

Né au Havre, comme Bernardin de Saint-Pierre, (qui avait épousé sa

sœur), il eut de bonne heure l’Océan sous les yeux; son action

destructrice sur les côtes, la démolition, la décomposition successive

qu’il fait de nos falaises. Tristes ruines où l’on croit voir les os de

la terre arrachés et tirés au jour par l’éternelle morsure de l’élément

sauvage. Il n’avait pas seize ans que déjà, frappé de cette fin future,

infaillible, du monde, il dit à la terre: «Tu mourras.»

Né noble, Grainville appartenait à l’ancienne société, qui allait périr;

il était de la classe qui en représentait la triste caducité. La

noblesse de France (c’est M. de Maistre qui en fait la remarque) était

une classe physiquement dégénérée, dégradée, amoindrie.

Noble, mais pauvre, Grainville fut fait d’Église, affublé d’une robe,

condamné à l’hypocrisie. Jeune homme ardent, passionné, il avait trop

visiblement une tout autre vocation. Pour briser la nature, la faire

taire et la démentir, il eût fallu la foi, une foi fixe et forte.

Grainville ne trouva dans l’Église qu’une école d’incrédulité. Son

camarade au séminaire de Saint-Sulpice était le moins croyant des

hommes, un calculateur politique, le muet, le sournois Sieyès. Ce

personnage étrange, qui devait formuler la révolution comme victoire du

nombre, vit dans les hommes des chiffres ou des atomes, voulant toujours

de ces atomes édifier géométriquement les froids sépulcres qu’il

appelait des constitutions. Vrai politique de la mort.

Voilà Grainville prêtre, prédicateur, déclamant à grand bruit ce qu’il

tâche de croire, parlant haut, criant fort, pour se persuader lui-même.

Le voilà, comme les autres, aboyant contre les philosophes, et niant la

raison. Il répond en ce sens à une question posée par une académie; il

imite tristement Rousseau.

Un matin, cette vie fausse et ce rôle convenu lui deviennent

insupportables. Sa franchise naturelle l’emporte. Il se lasse d’être une

robe, au lieu d’être un homme. Il déchire cette robe, laisse la chaire,

ses petits succès, les coteries de corps et de pays, abandonne Amiens,

court à Paris et fait un drame. C’était à la veille de 89.

Étrange destinée de cet homme! A peine il frappe aux portes de cette

société, à peine il y entre, elle s’écroule; ce n’est plus que

poussière.

Et le jeune géant qui sort de ses ruines, la Révolution, dans son

inexpérience enfantine, croit qu’en brisant le trône on pourra conserver

l’autel. Elle rétablit les élections des premiers siècles de l’Église,

elle abaisse le prélat et relève le prêtre; les meilleurs prêtres, elle

les appelle, leur fait prêcher l’égalité en Dieu. Grainville retourne à

l’Église purifiée, il entre dans la chaire, il y parle... La chaire fuit

sous lui; l’Église lui tombe sur la tête... La Révolution elle-même la

brise, la démolit, elle la met en poudre. Il lui faudra tout autre

chose, quelque chose de fort, de profond, une réforme intime, non dans

la discipline, mais dans l’esprit et dans la foi.

Tout cela pour l’avenir. Et 93 éclate, sur la tête de Grainville. La

Terreur le retrouve prêtre et elle met sur lui sa main pesante.

Il y avait à Amiens un proconsul violent, mais habile; cruel d’aspect,

terrible, implacable en paroles; il usait de cette terreur pour se

dispenser de verser le sang. Il fait venir Grainville: «J’ai promis, lui

dit-il, la tête de soixante-quatre prêtres; tu en es, et tout des

premiers. Tu as des talents que j’honore; mais si j’épargne ta tête, je

payerai de la mienne. Sauve-nous, marie-toi: sois patriote et citoyen.»

Ce mariage, acte innocent en soi, légitime, honorable, l’était-il,

lorsqu’on l’imposait au nom de la nécessité? Le vœu du célibat, ce vœu

impie, contre nature, maudit cent fois par Grainville, comme la tyrannie

du vieux monde, il lui redevint respectable lorsqu’il fut contraint de

le violer par la tyrannie du nouveau. C’était au plus intime de l’homme

qu’on s’attaquait ici, à ce qui lui restait seul (dans l’affaiblissement

de ses croyances), je veux dire à la volonté. Il n’y consentit pas. Il

réserva sa volonté entière, n’accorda à la force qu’une obéissance

extérieure, épousa une parente d’âge mûr, et crut pouvoir continuer le

célibat dans le mariage; il espéra qu’un tel hymen, semblable à ceux que

les chrétiens contractaient dans les temps de l’Église primitive ne

serait autre chose qu’un lien fraternel.

État bizarre! plein de souffrances, de combats, de luttes secrètes. Plus

de paix au foyer, le lieu même où tout homme cherche le repos et l’oubli

est le centre de l’agitation et le champ de la guerre.

Beaucoup d’hommes qui vivent encore peuvent, en recueillant les

souvenirs de leur jeunesse, se rappeler sans peine la tristesse infinie

de ce temps. L’immensité des ruines, la perte de tant d’illusions, le

deuil de tant de victimes, le deuil des principes même immolés et

trahis, l’immense Saint-Barthélemy législative des meilleures

institutions de la Révolution, la République elle-même jetée par les

fenêtres de Saint-Cloud; tout cela mettait dans les âmes qui

conservaient quelque valeur un abîme de tristesse... Qu’était-elle

devenue, cette lumière de 89, devant laquelle le monde tomba un moment à

genoux? Où était-il l’autel de la Fraternité, où nos Fédérations

amenèrent en un jour tant de milliers d’hommes, l’autel où tout un

peuple mit son cœur, et qu’il trempa de larmes... Tout cela, disparu!...

Un éclair dans le ciel!... Et le ciel s’était refermé!...

La gloire ne manquait pas, la gloire infatigable, meurtrière et

terrible. Le temps des grandes destructions d’hommes avait commencé;

l’on ne devinait pas comment il finirait. De victoire en victoire, de

carnage en carnage, le monde s’acheminait sur la pente du néant. Plus

d’un y avait goût, érigeait la mort en doctrine. De Maistre nous

enseignait que l’extermination est le procédé favori de Dieu. Senancour

écrivait sur la pierre d’une tombe son livre désolant de l’_Amour_.

C’est le moment où Grainville prit la plume. Son livre fut pour lui un

ajournement du suicide. La première pensée de sa jeunesse, pensée amère

et sombre, lui revint cette fois. Ici, ce n’était plus la mer et ses

destructions qui lui dictaient la fin du monde; c’était cette mer

d’hommes, écoulée sous ses yeux. Et combien les générations

passaient-elles devant lui plus orageuses et plus rapides que les vagues

aux falaises du Havre!

Lui-même, flot vivant, écoulé tout à l’heure, que pouvait-il contre la

destruction? une seule chose, mais grande, qui est la vengeance de

l’homme et sa victoire sur elle: La dominer et la décrire; lui dire: «Tu

m’emportes, c’est bien... Quoique tu puisses faire, tu es si peu

victorieuse que c’est de toi-même que je tirerai l’inspiration, l’âme

nouvelle, et la vie d’avenir...»

Si l’on en croyait l’ingénieux éditeur du poème, Nodier, qui n’en a

nullement senti l’immense portée morale, mais qui a su très bien, et de

la première source, les détails de la vie de l’auteur, ce poème, conçu

de bonne heure, mais négligé longtemps, aurait à la fin jailli tout

entier dans une des dernières heures de désespoir. Sa femme, dit-il, m’a

souvent raconté la soirée où le dernier élève de Grainville s’éloigna de

sa maison. Les deux vieillards étaient assis au coin du foyer, et de

temps en temps arrêtaient l’un sur l’autre un regard abattu. Les yeux de

la femme roulèrent enfin quelques larmes qu’elle ne pouvait plus

dissimuler. Grainville s’empara de sa main, et frappant son front comme

pour fixer une illumination soudaine: «Rassure-toi, lui dit-il.

Donne-moi ce papier inutile, cette encre, dont ils ne se serviront

plus... Je te réponds de l’avenir!» Son poème était dès lors dans son

esprit; il écrivit d’un trait, et sans rature. (Voyez à la fin de ce

troisième volume.)

L’ouvrage de Grainville, tel que nous l’avons, n’est qu’un plan étendu,

un simple canevas du grand poème, qu’il rêvait. Le résumé que j’ai donné

est, pour ainsi parler, l’ébauche d’une ébauche. Nous craignons bien

qu’on n’y trouve plus rien de la grandeur de l’original.

Ceux, pourtant, qui ont un cœur, nous en sommes convaincu, sauront, sous

la faiblesse de ce résumé, reconnaître et retrouver des idées fortes et

grandes, des situations d’un pathétique sublime, telles conceptions

éloquentes par elles-mêmes, de quelques mots qu’on les exprime.

La force du cœur est tout dans cette œuvre. Elle ne doit rien aux

machines toutes faites du merveilleux convenu. Grainville n’emprunte

rien au paganisme classique, rien au merveilleux chrétien. Le premier

homme, le jugement, n’appartiennent pas au christianisme; ce sont des

idées communes à une foule de religions.

Nous ne voulons point comparer cette ébauche aux grands poèmes achevés

de Dante et de Milton. Nous devons cependant remarquer, pour être

justes, que l’un et l’autre, dans leur conception générale, sont dominés

par la tradition. Milton l’a suivie pas à pas. Dante, qui la renouvelait

de son puissant génie, emprunta cependant beaucoup, on le sent aisément,

aux légendes perdues, beaucoup aux _Divines comédies_ populaires qui,

depuis tant de siècles, se jouaient aux portes des églises.

Grainville n’a rien dû qu’à lui-même, à son temps, aux douleurs trop

réelles de l’époque où il vécut. De tous les livres d’alors, le sien est

le plus historique, en ce sens qu’il donne avec une vérité profonde,

l’_âme même du temps_, sa souffrance, sa sombre pensée.

Cette pensée, il faut le dire, sortie de la douleur physique aussi bien

que morale, n’en a pas moins en elle une âpre et sauvage poésie. Elle

n’est autre que la faim et la famine, la terreur que produisit vers la

fin du dix-huitième siècle l’apparent épuisement de la terre. Cette

terreur, plus forte que celle des échafauds de 93, se retrouve à chaque

ligne de l’histoire de ces temps. Nous avons dit ailleurs les causes qui

depuis Louis XIV avaient insensiblement stérilisé le sol, jusqu’à ce que

la Révolution rompit l’enchantement fatal, délivra la nature en même

temps que l’homme, et recommença la fécondité. La terre se remit à

produire sous la rosée de la justice. Malheureusement ce bienfaisant

effet de la Révolution ne se fit sentir qu’à la longue; elle ne porta ce

beau fruit que lorsqu’elle-même allait disparaître, et les bénédictions

de la fécondité due à ses lois furent pour le gouvernement qui ne les

avait pas faites. Tout le souvenir qu’elle laissa, fut, au contraire,

celui des maux accidentels que l’on avait soufferts. La disette et le

_maximum_, les sanglantes émeutes des grains, de longues nuits d’attente

passées à la porte des boulangers, voilà ce qui est resté dans

l’imagination populaire.

Cette terrible préoccupation de la famine n’est pas, au reste,

particulière à la France de ce temps. L’année même où Grainville semble

avoir commencé d’écrire son poème (1798), un autre poème non moins de

fiction, sous forme abstraite et sérieuse, paraît en Angleterre, un

livre qu’on pourrait appeler l’_Économie du désespoir_. Je parle du

livre de Malthus.

Cent voix répondirent à Malthus. Une littérature tout entière est sortie

de ces voix gémissantes, qui furent le cri de la nature. C’est ce qu’on

peut appeler les _poètes de la faim_.

Remarquable contraste. Le fond du livre de Malthus, son corollaire

impie, c’est que l’amour est de trop en ce monde; que, pour lui

continuer à ce monde sa froide et misérable vie, _il ne faut plus qu’on

aime_. Tout au contraire, le sens du poème de Grainville, ce qui en fait

un livre aimable et bon, d’une lecture sacrée, c’est l’idée sublime et

tendre (aussi spiritualiste que l’autre est matérielle et basse) que

l’_amour est la vie même du monde_, toute sa raison d’être, _que le

monde ne peut mourir tant que l’homme aime encore_; tellement, que, pour

obtenir que le monde se repose et meure, Dieu est obligé d’obtenir de

l’homme _qu’il permette cette mort en cessant d’aimer_.

Combien Grainville aurait-il eu le droit de dire de son poème le mot

qu’on a prodigué à des livres moins originaux: _prolem sine matre

creatam_ (fils engendré sans mère)!

Cette mère, s’il fallait la chercher, ce serait la douleur. Sous cette

noble poésie qui relève tout et ne descend jamais à pleurer pour

elle-même.

Grainville, pour se faire imprimer, s’était adressé à Bernardin de

Saint-Pierre, qui avait épousé sa sœur, et il lui avait envoyé son

livre. L’auteur de _Paul et Virginie_ le lut probablement, car il se mit

en quête, il recommanda le livre. Il trouva un libraire, mais non pas un

public. A peine quatre ou cinq exemplaires sortirent du magasin.

Pour saisir l’attention du public, l’arracher un moment à ses

préoccupations, il eût fallu, du moins, un livre ridicule, comme avait

été celui d’_Atala_, dans la première édition qu’a supprimée l’auteur.

Grainville échappa entièrement à l’attention de la critique. Personne ne

blâma, ne loua. Tous négligèrent également le seul livre du temps dont

la composition fût originale.

Cet oubli, ce silence, furent, pour l’auteur le coup de grâce. Il se

tint condamné sans appel par le sort. Son poème, son espoir et sa

consolation dans ses sombres et dernières années, ce fidèle compagnon,

ce noble ami, qui l’avait souvent relevé, dont la flamme le réchauffait

encore à son foyer glacé, son poème, dis-je, l’avait quitté; il était

parti, hélas! pour faire naufrage!... Il faut avoir produit soi-même

pour savoir la tristesse de l’écrivain qui, son livre achevé, s’en

sépare pour toujours et reste solitaire, privé du fils de sa pensée.

Toutes les réalités odieuses de sa situation le ressaisirent alors. Il

recommença à sentir la faim, le froid. Il se retrouva vieux, dénué,

misérable, seul. Que dis-je? non, pas seul. La chétive habitation que la

pension, l’école avait remplie, n’était plus occupée par le seul

Grainville. Elle était divisée, comme la plupart des maisons du bas

Amiens, entre plusieurs ménages d’une population indigente, bruyante,

sale, presque toujours ivre. Grainville, relégué dans un rez-de-chaussée

humide et sombre, à travers les faibles cloisons, avait tous les bruits,

les échos, les contre-coups de cet enfer, cris des enfants, querelles

des parents, commérages des femmes. Si différent de ses voisins, il

devenait un objet de risée. On se moquait du vieux. On le singeait, on

l’épiait. Il le croyait du moins. Il supposait que ses voisins

rapportaient à ses ennemis tout ce qu’il pouvait dire ou faire, en

amusaient la ville. Au coin même de son foyer, il ne se croyait pas en

sûreté; il disait à sa femme: «Parle bas, on écoute.»

Dans cette vie intolérable, qu’il eût quittée cent fois, sa femme le

retenait encore. Peu à peu, cependant, autant qu’on peut conjecturer, il

se dit qu’après tout, seule, peut-être, elle serait moins malheureuse,

qu’elle échapperait mieux à la dure malédiction qui avait pesé sur lui.

Prévision très juste. Madame de Grainville, aimable et cultivée, trouva,

après la mort de son mari, de faciles moyens d’existence.

Grainville, depuis longtemps, avait la fièvre et ne dormait plus: «Le

1er février 1805, à deux heures du matin, pendant une froide nuit, sous

un vent glacé de tempête, il se leva pour rafraîchir sa tête ardente aux

intempéries de la saison. Il traversa le misérable jardinet abandonné,

ouvrit doucement la porte: la referma doucement et en mit la clé dans la

poche de son seul vêtement. Des jeunes gens attardés qui passaient de

l’autre côté, revenant d’une des folles soirées du carnaval, virent

alors un spectre assez étrange qui se glissait sur le revers opposé, et,

un instant après, ils entendirent un bruit pareil à celui d’un corps qui

tombe. Le lendemain, quand les bateliers arrivèrent à leurs travaux, ils

remarquèrent quelque chose qui flottait entre les glaces brisées, et ils

le ramenèrent du harpon qui arme leurs longs pieux. C’était Grainville.»

Le mort fut, sans cérémonie, mené au cimetière.

On en parla le jour. Le soir, dans les salons, les dames s’accordèrent à

dire que l’événement était triste, mais qu’enfin c’était à une juste

punition de Dieu. Ce fut toute l’oraison funèbre.

Peu après, un étranger, un antiquaire anglais, chercheur infatigable des

curiosités littéraires, le chevalier Krofft, vint résider à Amiens. Il

connaissait le _Dernier homme_. Il demanda avidement à voir l’original

et puissant créateur du poème qu’il considérait comme la seule épopée

moderne. Hélas! il n’était plus!... Krofft pleura amèrement: «Ah!

dit-il, je l’aurais sauvé!»

Sort cruel! on quitte la vie la veille du jour peut-être qui l’aurait

rendue chère!

Krofft n’eut pas de bonheur. Il arrivait toujours trop tard, et

seulement pour enterrer les morts. Déjà en Angleterre, il avait

découvert, admiré les poésies de Chatterton, lorsque ce jeune poète

venait de s’ôter la vie.

Aujourd’hui bien inconnu, Krofft, vivra par cette larme que seul il

versa sur Grainville, lorsque personne en France ne s’était intéressé

encore à l’homme ni au poème. Dans ses notes sur Horace, l’Anglais

enthousiaste, s’élevant au-dessus de tout amour-propre national, a dit

ce mot sur le poème français: «Il ira jusqu’au dernier homme, jusqu’à la

fin du monde, plus sûrement que celui de Milton.»

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 24 / 108 题