Si vous parlez aux Russes de leur czar Paul Ier, vous trouvez en eux une
entente singulière pour continuer la même tradition, répéter les mêmes
choses. Cela n’est point étonnant. Les intérêts qui créèrent cette
tradition subsistent encore, et elle est soigneusement conservée par
tous les intéressés, je veux dire par la haute classe peu nombreuse qui
jusqu’ici a gouverné, possédé la Russie. Cette aristocratie, issue en
partie d’étrangers de tant de races, a de mystérieux liens que rien ne
lui fait oublier. Tous, dès qu’il s’agit de Paul, disent, répètent (de
père en fils) les mêmes choses.
«C’était un esprit bizarre, un sauvage, dont les constants changements
et le despotisme absurde, désespéraient tout le monde. Sa mort fut une
délivrance, et l’on bénit ses assassins.»
Hors de Russie, c’est autre chose. Plusieurs de ceux qui vivaient alors,
et virent les choses de près, sans nier les violentes disparates de ce
caractère, ont fait un surprenant éloge de sa bonté, de son grand cœur,
toute justice, toute pitié. On voit très bien que c’était peut-être le
seul souverain loyal, généreux qui vécût alors. C’est pourquoi on l’a
tué.
«C’était un barbare!» Sans doute. Et cela nous fait réfléchir sur l’âme
humaine, partout identique, et même souvent meilleure, excellente, chez
ceux que nous appelons barbares.
Chez les Russes, dans leur grand mélange, il y a souvent des types
physiques admirables, qui reviennent par moments avec toute la beauté
scandinave et slave, et d’autres types qui reviennent avec la laideur
tartare. Paul malheureusement fut de ces derniers[17]. Catherine, qui,
dans la confusion de ses mobiles amours, l’avait eu on ne sait de qui,
l’aima peu et le traita mal. La cour, qui s’en aperçut, imita
l’impératrice. Paul fut l’objet d’une aversion universelle. Et les
amants de sa mère la flattaient en avilissant son fils par le ridicule.
On se cachait peu du souffre-douleur, du fils en qui la marâtre
détestait son héritier.
[17] Son portrait du musée de Versailles est probablement une
caricature.
Elle meurt enfin, et ses indignes courtisans ne trouvent en celui qu’ils
outrageaient nulle haine, nulle amertume. Telle était sa grandeur de
cœur.
Mais ce cœur était trop tendre, trop sensible, et il s’y abandonnait. On
l’a vu pour nos émigrés. Quand ils affluèrent en Russie, et qu’ils
contèrent la tragédie de Louis XVI, de Marie-Antoinette, Paul, ignorant
leur trahison, leur appel à l’ennemi, eut un accès violent de pitié pour
le roi, de haine pour la révolution. Il prit un vif intérêt aux princes
que la révolution dépossédait, surtout au roi de Piémont, à la reine de
Naples, qui, pour ainsi dire, embrassait ses genoux. De là la campagne
d’Italie contre nos armées, alors faibles et manquant de tout.
Mais quand Paul, presque délaissé par l’Autriche, eut sa défaite de
Zurich, si cruelle pour la gloire des Russes, il laissa la coalition.
* * * * *
Une autre cause appelait alors son âme chevaleresque.
Cette fois il était imploré par les puissances maritimes, Suède,
Danemark, Hambourg, etc., indignement vexées, maltraitées des Anglais,
qui ne respectaient guère davantage même la Prusse, même l’Espagne.
Ainsi, devant le port de Barcelone, ils surprirent trois vaisseaux, par
un stratagème honteux en ne montrant sur le pont que des officiers
anglais déguisés en Espagnols.
Paul, obsédé par les victimes de cette indigne tyrannie, se ressouvint
qu’en 1780 la Russie s’était mise à la tête d’une ligue pour la
protection des neutres.
Cette question n’était pas moins que celle de la liberté des mers, tant
débattue déjà au XVIIe siècle, le _mare liberum_ des Hollandais, le
_mare clausum_ des Anglais: thèse qu’ils soutenaient d’abord pour leur
sûreté dans les mers étroites d’Europe; mais thèse cruellement
tyrannique lorsque, maîtres des Indes, ils l’étendaient à toutes les
mers, et prétendaient confisquer un élément. Ce prétendu droit de
naviguer seuls librement, qui implique celui d’aborder à volonté
partout, ne serait pas moins qu’un droit illimité sur les rivages mêmes,
c’est-à-dire un droit d’usurper la terre.
Paul, prenant en main cette grande cause, se trouvait par cela même
rapproché de la France, qui l’avait toujours défendue, et encore plus de
Bonaparte, qui, après brumaire, lui avait renvoyé les soldats russes
pris en Hollande avec les Anglais, renvoyé honorablement, avec des
habits neufs et avec leurs drapeaux.
Cette politique habile, généreuse et flatteuse toucha Paul. Bonaparte
avait envoyé à Pétersbourg une actrice et une autre femme spirituelle et
adroite qui intriguaient pour le parti français, sous la protection de
Rostopchine, homme très fin, à qui se fiait l’empereur, avec raison;
Rostopchine était un vrai Russe, et non pas sans habileté.
Toute cette cour était divisée par une grande question. Paul, haï par sa
mère et maltraité, était d’autant plus Russe de cœur, et ennemi de cette
succession flottante qui, admettant les femmes au trône, pouvait à
chaque instant y appeler une étrangère.
Sa marâtre lui avait fait épouser d’abord une Hessoise, galante et
perfide. Veuf bientôt, il épousa une princesse de Bade, vertueuse et de
grand mérite, qui eut d’autant plus d’influence sur ses fils.
Paul, vrai Slave, vrai Russe, changeant et violent, bon pour les
émigrés, n’était pas cependant le centre des étrangers, de la colonie
allemande, anglaise, hollandaise, si puissante depuis Pierre le Grand.
Elle devait regarder plutôt vers l’Allemande, qui peut-être régnerait un
jour comme Catherine avait régné. Règne infiniment utile au commerce et
aux étrangers en général, aux grands seigneurs à qui profitait le
commerce anglais. Après Paul, personne ne se fût soucié de la protection
des neutres et de la liberté des mers.
Le czar avait pris un parti décisif, qu’on trouva despotique, mais qui
était au fond d’un bon patriote. Il voulut que _les Russes régnassent
seuls en Russie_, et qu’on ne vît plus une étrangère, comme Catherine,
imposer à l’empire le joug des étrangers. L’aîné des mâles dut seul
régner. Cela excluait l’impératrice de la succession.
Se plaignit-elle? On ne le voit pas. Mais son parti inspira tant de
défiance à Paul, qu’il fit murer les portes qui, de son appartement,
conduisaient chez elle. Puis il se fit bâtir un nouveau palais, où les
communications étaient de même interrompues.