LUTTE DE LA FRANCE ET DE LA RUSSIE.--NELSON ET SOUVAROW EN ITALIE

L’histoire offre parfois des discordances extrêmes, des contrastes

heurtés, et comme des caricatures, lorsque des peuples éloignés de

génie, d’habitudes sont fortuitement rapprochés par des hasards de

guerre, de politique. C’est ce qui arriva à la rencontre de deux siècles

(de 99 à 1800, 1801) lorsqu’au milieu du duel séculaire de la France

avec l’Angleterre et l’Allemagne, un nouveau personnage apparut, la

Russie.

Non la fausse Russie de l’Allemande Catherine. Mais la vraie Russie du

tsar Paul, de son général Souvarow.

Paul, caractère fantasque et discordant, mais bon, sensible, généreux,

ami du droit, de la justice, et voulant par tout sacrifice faire

triompher la justice en ce monde.

D’abord crédule à notre émigration, en qui il s’imaginait voir la vraie

France, il embrassa cette cause. La sœur de Marie-Antoinette, la reine

de Naples, Caroline réussit à l’intéresser, et quand déjà les Anglais et

Nelson la défendaient, Paul envoya en Italie cent mille hommes avec son

vaillant Souvarow, qui renversa tout devant lui jusqu’à ce que Masséna

le vainquît à Zurich.

Puis, dégoûté de ses alliés qui l’avaient fort mal soutenu, Paul regarda

la France, alors pacifiée; il regarda l’Europe, dont toutes les

puissances maritimes se plaignaient des Anglais.

Leur tyrannie sur mer, leurs violences aux Indes et dans tant de pays

lointains contrastent avec les habitudes singulièrement régulières,

ordonnées, que prenait l’Angleterre industrielle d’alors. C’est que,

dans ce pays de grands contrastes, des mœurs et une vie différente

avaient en réalité créé deux peuples différents, dont le second, sur la

mer et dans des régions peu connues, gardait une violence sauvage.

L’idée de pouvoir tout les enivrait, et leur arrogance ne s’adressait

pas seulement aux Indiens, mais à tous ceux qu’ils rencontraient en mer.

Malheur aux peuples faibles et désarmés sur lesquels les Anglais avaient

si facilement l’avantage qu’on n’a ailleurs qu’à force de courage et de

luttes mortelles! malheur aux petites nations européennes, qui, devant

un vaisseau anglais, étaient obligées de venir se soumettre à des

visites humiliantes, et souvent à mille avanies! Tout cela sous le

prétexte de la sûreté de l’Angleterre, mais exercé également dans les

mers les plus éloignées.

Nous avons vu de même que la nécessité de recruter, de garder à tout

prix des armées dans des climats mortels et naturellement corrupteurs

comme celui de l’Inde, impliquait non seulement des dépenses et des

exactions effroyables, mais beaucoup de licence en choses qui choquaient

le plus les indigènes. J’en ai parlé surtout dans une note du t. II. Ces

bacchanales militaires jusque dans les tombeaux, ces nocturnes banquets

dans des lieux révérés, la cavalerie prenant pour ses étables le vaste

sépulcre d’Akbar, toutes ces orgies se répétaient presque en Europe aux

fêtes effrénées qu’on donna à Nelson sur les ruines antiques des villes

ensevelies que l’on déterrait près de Naples.

Les portraits, et surtout une admirable représentation en cire, montrent

Nelson fort petit, l’air rogue et dur, ce qui est rare chez les vrais

héros.

Il était fils d’un ministre, et il resta toujours un parfait anglican. A

Aboukir, ayant reçu une blessure qu’il croyait grave, il appela les

secours spirituels, mais très expressément ceux d’un chapelain de son

église.

Puis, tout à coup, à Naples, il subit une étrange métamorphose.

On a cent fois conté cette scène, si l’on veut pittoresque, mais en

réalité honteuse et déplorable.

Au milieu de l’étourdissement de son bruyant triomphe, il tomba au piège

le plus indigne, pris par une fille, Emma, qui était connue dans la

prostitution par une exhibition publique. Elle avait quarante ans;

c’était une grosse femme, belle encore. Ses formes, rapprochées de

l’antique, avaient plu à l’antiquaire Hamilton, un Écossais bouffon, qui

trouva plaisant de l’épouser (quoique ambassadeur d’Angleterre). Elle

avait du talent pour la mimique, et le prouva, en jouant à l’arrivée de

Nelson une scène d’admiration, d’amour pour le héros, exagérant ce rôle

jusqu’à se trouver mal et tomber dans ses bras. Il fut pris, la suivit

comme un dogue suit son maître. Fort sage jusque-là, il fut d’autant

plus fou. Dans cette chaîne honteuse, comme un aliéné, il écrivait son

bonheur à tout le monde, même aux lords de l’amirauté, ce corps de vieux

marins, qui durent ne rien comprendre à ce dégradant esclavage.

On ne voit pas moins dans les lettres de Nelson le mépris que le rude

marin rendait à l’Italie en échange de son accueil, et comment il

jugeait ce peuple ingénieux. Il se montre indigné des mœurs de Naples,

la méprise profondément.

Il ne sait pas que la corruption de ces grandes villes du Midi, mêlée

d’art, même de haute culture est moins dégradante pour l’âme que

l’obscure et boueuse corruption du Nord, les vices des barbares.

Naples, et ce qu’on appela jadis la grande Grèce, outre l’art, a aussi

ses côtés sérieux, le génie juridique, métaphysique; c’est le pays

d’Archytas, Archimède, Pythagore, Vico, etc. Au XVIIIe siècle, les

Italiens, disciples de nos philosophes, n’en eurent pas l’ironie, mais

une extrême douceur qui attendrit quand on pense à leur sort. Et avec

cela un très rare équilibre, une harmonie de caractère merveilleuse[8].

[8] Elle apparaissait bien frappante dans un jeune homme qu’ils

élevèrent, qui ne put remplir son destin; je parle de Paoli, qui,

aux yeux des Anglais tout comme des Français, sembla un idéal de la

perfection humaine. Dans son pays de contrastes sauvages, quelle

patience résignée, quelle force de douceur il montra!

L’Italie n’exerça sur lui d’autre vengeance que sa séduction. Elle le

fit connaître dans sa brutalité sauvage et dans sa violence comprimée

jusque-là.

L’expédition du roi de Naples et de son général Mack à Rome, se portant

comme libérateurs de l’Italie est une chose burlesque sur laquelle tous

se sont égayés! Nelson, alors à Naples, put voir en ce moment qu’il y

avait en réalité deux villes en une, absolument contraires, et

qu’indépendamment de la _plèbe_ du port, dévote et corrompue, une grande

ville civilisée existait, fort opposée à la ville barbare.

Toutes contraires que fussent les deux villes, celle d’en bas regardait

ce que faisait l’autre, et quand elle la vit éloignée de l’Anglais,

elle-même s’en éloigna. Nelson se trouva seul.

Une poignée de Français sous Championnet était près de Rome, et sans

difficulté défit la grande armée de Mack. Le roi s’enfuit des premiers,

et Mack, menacé au retour par les lazzaroni, fut heureux de trouver

refuge au camp même de Championnet. Le roi et son trésor, la reine,

furent amenés par Emma sur les vaisseaux de Nelson, qui les mit en

sûreté à Palerme.

Là, on put voir la douceur italienne parfaitement d’accord avec la

générosité française. Quand à leur tour, les vrais Napolitains furent

maîtres avec leurs amis les Français, tout fut ménagé, respecté.

Championnet, ne recevant rien de la France et forcé (pour nourrir les

siens) de rançonner Naples, n’en était pas moins adoré.

La scène changea fort, lorsque d’une part les Anglais, d’autre part les

brigands de la sauvage Calabre, lancés par le cardinal Ruffo, ramenèrent

dans la ville la reine avec Emma, son mignon sanguinaire. Celle-ci

brûlait de se venger des moqueries que les dames italiennes faisaient

d’elle et de ses services honteux près de la reine. Les bustes que nous

avons de celle-ci effrayent par un mélange d’expressions vicieuses et

furieuses que n’ont pas ceux de Messaline.

Naples eut alors un cruel carnaval de désordres, de violences, où la

différence des races ajoutait des contrastes hideux. On vit des marins

anglais, protestants, associés aux brigands fanatiques offrir à l’amiral

dans des paniers de fruits des têtes de républicains[9].

[9] Voy. le _Nelson_ de Forgues, qui résume les documents anglais.

Emma exigeait des supplices et les ordonnait à Nelson. Les prisonniers

français, malgré une capitulation, y auraient passé sans l’amiral de la

flotte russe, qui ne le permit pas.

Alors les deux sanguinaires femelles se donnèrent le plaisir de tuer les

grands patriotes de Naples, l’élite de l’Italie, et elles le firent

lâchement, non pas sur la terre italienne, mais sur les vaisseaux

anglais, à la vergue de Nelson.

Au reste, celui-ci agissait comme un homme ivre, étranger à

l’Angleterre, n’obéissant même pas à ses chefs, qui l’envoyaient

ailleurs, disant qu’il resterait à Naples pour protéger la reine (juin

99).

Les succès passagers de Souvarow, sans résultat comme ceux de

Championnet qui avaient précédé, pourront être racontés par d’autres.

Souvarow, après Novi, où notre Joubert fut tué, se trouvait bien haut

dans la gloire, le héros des Russes, et celui du parti rétrograde dans

toute l’Europe, lorsque, mal secondé des Autrichiens, il eut de Masséna

sa sanglante défaite de Zurich. Cette bataille multipliée, qui se donna

sur tant de théâtres différents, ne peut être comprise sans cartes et

sans les commentaires des historiens militaires.

Tous disent que le héros barbare s’y montra grand autant que le nôtre

fut habile. Dans cette extrémité où il avait contre lui la faim, les

neiges, les Alpes impitoyables qui, de tous côtés, fermaient le chemin,

on raconte qu’il dit aux siens: «Creusez ma fosse, je n’irai pas plus

loin. Je veux mourir ici.»

Cela toucha les Russes. Ils tinrent ferme, emportèrent leur vieux

général, et malgré leurs pertes énormes, ils franchirent ces défilés

terribles et se retirèrent pas à pas.

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 12 / 108 题