LE NOUVEAU GOUVERNEMENT.--PLUS DE LOIS; DES HOMMES.--LE CHOIX DES
FONCTIONNAIRES.
Le 18 brumaire eut l’effet d’une grande bataille qu’aurait gagnée la
coalition. Jusque-là les Anglais étaient effrayés de la situation. Après
leur capitulation de Hollande, et la défaite de Zurich, ils croyaient
que Masséna allait se jeter en Allemagne. Ils coururent après Souwarow,
le priant d’arrêter sa retraite rapide, lui offrant une armée qu’on
solderait pour lui. Mais il était trop mécontent, ainsi que son maître
le tzar. Il s’en alla jusqu’en Russie.
La saison était avancée, il est vrai. Mais les Français qui naguère
avaient pris Amsterdam et la flotte hollandaise en janvier sur la glace,
n’auraient pas été arrêtés, ils eussent poussé jusqu’à Vienne peut-être.
L’archiduc eût-il vaincu Masséna, cette jeune armée, bouillante de son
glorieux coup d’essai? On ne peut le savoir. Masséna, il est vrai, ne
recevant rien de la France, devait être affamé. Mais il pouvait pousser
de la Suisse en Bavière, dans des pays intacts encore. La nouvelle de
brumaire l’immobilisa.
Ce guet-apens eût été impossible, si les Anglais n’avaient gardé quatre
mois la lettre accusatrice que Kléber avait écrite le 24 septembre sur
la _fuite d’Égypte_ et l’abandon, le dénûment où Bonaparte laissait
l’armée. Cette lettre, surprise en mer, fut tenue secrète par les
Anglais tant qu’ils crurent que Bonaparte rétablirait les Bourbons et
que le Consulat n’était qu’une transition pour frayer le retour au Roi.
Gohier, si honnête homme, mais dont la femme était amie de Joséphine,
affirme que Bonaparte faisait des propositions à Louis XVIII (t. II,
73), sans doute pour amuser les royalistes dans les commencements.
Pitt n’était pas encore sorti du ministère, mais déjà Addington
gouvernait en réalité. Georges et Addington crurent que Bonaparte serait
trop heureux de la grande fortune qu’allait lui faire Louis XVIII.
Les Anglais étaient si loin de comprendre la France, ignoraient
tellement les siècles qui s’étaient écoulés en dix ans, qu’ils croyaient
la restauration une chose possible et toute simple. Les Français
n’ignoraient pas moins l’Angleterre, la prodigieuse révolution qu’y
faisait alors l’industrie. Bref, le monde n’y voyait goutte, allait se
battre dans la nuit.
Ce qui montre combien le 18 brumaire était un coup incertain, hasardeux,
c’est que, non seulement il dépendait ainsi de la volonté des Anglais,
et de la complaisance qu’ils auraient de taire l’accusation de Kléber;
mais en outre, de l’immobilité de Masséna, de la complaisance qu’il
aurait, lui et son armée patriote, de ne pas marcher sur Paris. Cette
armée de 80 000 hommes, presque toute sortie de la conscription, et qui
avait le feu de ses vingt ans, eût marché pour la république, du même
cœur que contre les Russes.
Bonaparte n’osa écrire, mais trompa Masséna par d’adroits envoyés qui
lui firent croire qu’on n’avait agi que pour sauver la France. Masséna
écrivit que «fidèle à la République, il mettait toute sa gloire à la
bien servir, attachait le plus haut prix à l’estime de Bonaparte[5].»
[5] Koch, _Mémoires de Masséna_.
Trois jours pour aller et trois pour revenir. Au bout de six ou sept
jours, Bonaparte put recevoir la lettre du simple et crédule Masséna,
apprendre qu’il restait en Suisse, et que Brune qui avait un peu marché
vers Paris, ne quitterait pas la Hollande. Alors, pleinement rassuré, il
accomplit ce qu’attendaient sans doute les Anglais et les émigrés, une
proscription de jacobins.
Dans cet acte, imposé sans doute, il fit une chose hasardeuse,
imprudente. Parmi une foule de noms peu connus, il proscrivit Jourdan.
Ce général, en quelque sorte antique et vénérable, par le grand souvenir
de Wattignies et de Fleurus, était resté un patriote de ces temps-là, et
il était singulièrement odieux aux coalisés et aux royalistes par la loi
de la conscription, proposée et obtenue par lui. Ce fut un grand
triomphe, car cette conscription, pour sa première année, avait donné
deux armées, deux victoires sur les Anglais, les Russes. Les premiers
lui gardaient rancune, et ce fut sans doute pour leur plaire que le
parti de l’émigration, plus anglais que français, dut demander à
Bonaparte cette proscription absurde, impolitique, d’un général malade,
vieilli avant le temps, esprit peu remuant et qui ne pouvait guère
inquiéter le nouveau pouvoir.
On mit sur cette liste avec Jourdan nombre de jacobins, qui rappelaient
des souvenirs sinistres, entre autres Fournier l’Américain, l’un des
massacreurs des fameuses journées de septembre. Outrage insigne pour
Jourdan et pour les grands souvenirs républicains que son nom rappelait.
Au reste, la désapprobation que Bonaparte trouva, même chez les siens,
le fit réfléchir que, par cet acte imprudent, il se proclamait royaliste
et donnait lieu de dire qu’il vengeait les coalisés sur l’auteur même de
la conscription.
Il effaça Jourdan, et dès lors songea mieux à jouer la neutralité, à
bien représenter son personnage d’arbitre impartial.
Jusque-là quelle contradiction dans ses débuts, si troubles et si
obscurs!... C’étaient ses frères, avec leur beau-frère Bernadotte, qui
avaient relevé le club jacobin du Manège, chassé La Réveillère-Lepeaux,
comme trop peu jacobin. Et voici que Bonaparte, au 18 brumaire,
n’alléguait rien que la nécessité de s’opposer aux jacobins, à leur
prétendue conspiration. C’était en réalité, Lucien, le jacobin, le
patriote, qui, disait-il, avait fait le 18 brumaire, pour arrêter une
conspiration jacobine.
Personne ne voyait clair dans cet imbroglio. Les royalistes croyaient
qu’on avait travaillé pour eux. En réalité, Bonaparte s’appuyait moins
sur les royalistes qui espéraient la restauration des Bourbons, que sur
les quasi-royalistes, c’est-à-dire sur la masse immense qui dominait
Paris, les riches, les amis intéressés de l’ordre, la banque et le
commerce; au total, une foule indifférente à tout gouvernement, mais qui
jugeait qu’une magistrature monarchique dans une ferme main militaire
donnerait plus de repos et plus de fixité. Beaucoup pensaient que
Bonaparte attacherait sa gloire à reproduire le grand Américain qui
mourait alors, Washington, et pour qui Bonaparte fit une fête funéraire.
Dans les commencements, dit Bourrienne, quoiqu’il aimât les royalistes,
il s’en défiait, et, pour les places, prenait plutôt des
révolutionnaires,--sûr au moins que ceux-ci ne voulaient point rappeler
les Bourbons.
Il est certain que Bonaparte, en supprimant toutes les garanties de la
constitution, parut avoir l’idée de justifier le mot d’un député: «Notre
constitution est la meilleure; elle est écrite _au cœur_ d’un grand
homme.»
Le choix des fonctionnaires était tout dans un pareil gouvernement,
chacun d’eux disposait d’un arbitraire immense.
Pour bien choisir, il eût fallu connaître parfaitement tous les hommes
publics des dernières années, par les listes électorales où le plan de
Siéyès faisait entrer le personnel connu de toute la révolution.
Telle n’était pas l’idée de Bonaparte. Se défiant des royalistes, ayant
horreur (il le disait) des jacobins, il ne pouvait manquer de se trouver
embarrassé. Il demanda des listes, des renseignements à tout son
entourage, généralement peu digne de confiance, médiocre et léger, comme
son secrétaire Bourrienne, qui nous a transmis quelques parties de ces
listes. On y voit, ce qu’on attendait peu, c’est que la plupart des
recommandés, lui sont présentés comme _patriotes_, même _républicains_,
mais républicains modérés, qui ont fait bien peu parler d’eux, de ceux
_dont la réputation n’effraye aucun parti_.
L’un, longtemps _commissaire_, a prouvé ce qu’il pourrait être dans une
place plus élevée (c’est Dubois, préfet de police). L’autre, à qui
Bonaparte confie la préfecture de la Seine, a tous les mérites du monde,
surtout celui d’avoir été l’intime ami, l’inséparable conseil du
ministre de la police Cochon de l’Apparent. Le royalisme ne nuisait pas
dans l’esprit de Bonaparte, puisqu’on lui recommande Chauveau-Lagarde,
et Regnault de Saint-Jean d’Angely, qui au 13 vendémiaire présidait une
des sections insurgées.
En réalité, beaucoup de ces hommes, et les rouges et les blancs, étaient
devenus incolores, ne tenant qu’à leurs places et aux traitements,
énormément grossis sous ce nouveau régime qu’on avait présenté comme
celui de l’économie.
L’insignifiance de ces fonctionnaires, leur douceur (dans les
commencements), la simplicité de la vie du premier Consul, semblaient
parfaitement calculés pour endormir le monde. Tous les bruits de la
République avaient cessé.
La majorité des marchands était plutôt ravie de la sourdine qui se
mettait à toute chose. Bonaparte était un modèle de la vie modeste et
toute bourgeoise que peut mener un homme public. Il allait passer les
dimanches à la campagne avec sa famille, sa femme et les enfants de sa
femme, Eugène et Hortense qu’il aimait beaucoup. Il couchait avec
Joséphine, qui, raccommodée avec lui, profitait volontiers de cette
intimité en faveur d’une cour de nobles mendiants, d’émigrés qui
s’attachaient à elle, et partout célébraient sa bonté.
Dans la semaine, l’unique récréation de Bonaparte était de se promener
le soir avec son secrétaire Bourrienne, Duroc, et autres dans un jardin
public ou dans les rues marchandes, d’entrer dans les boutiques où il
sondait l’opinion. Un jour, il s’avisa de dire: «Mais que fait donc ce
farceur de Bonaparte?» La marchande fut scandalisée de cette manière peu
respectueuse de parler du premier Consul, et le mit presque à la porte;
il fut ravi.
Avec ce grand apaisement, la lettre de Kléber que les Anglais lâchèrent
enfin n’eut pas le moindre effet. Venue à temps, elle eût enterré
Bonaparte dans un abîme de honte. Mais arrivant si tard, elle fut à
peine lue et connue, tandis qu’on put voir partout affichée, sur les
murs, la proclamation du premier Consul où il disait aux soldats
_d’avoir confiance en Kléber_. Par ce manège habile il se mettait à
couvert. La lettre d’accusation n’avait plus de sens.
Ainsi la crédulité niaise du parti royaliste et du nouveau ministère
anglais avait été amusée quatre mois. Pendant ce temps Bonaparte avait
pu à son aise lancer et faire jouer la honteuse machine qu’il appelait
la constitution de l’an VIII.
On avait tant parlé de _déficit_ et accusé le Directoire que tout le
monde désirait que le premier magistrat fût un comptable sévère, un
calculateur intraitable. Sa sèche figure y prêtait. Plusieurs de ses
portraits d’alors sont ceux qu’on imaginerait pour un avare, il ne
négligeait rien pour obtenir cette réputation d’âpre dispensateur de la
fortune publique. Il faisait croire que malgré tant d’occupations, il
refaisait les comptes, les calculs, découvrait des erreurs dans les
additions.
L’administration fut sévère, mais coûteuse, par les gros traitements, la
création des receveurs généraux, d’une foule d’employés. Il supprima
l’emprunt progressif qu’avait créé le Directoire, dégreva les riches de
sorte que le fardeau retomba sur le pauvre. Il autorisa les principaux
banquiers à créer la banque de France, qui, n’ayant qu’une mise de
trente millions, est autorisée, comme on sait, à faire des billets pour
soixante, et par là à primer tous les négociants qui n’ont pas ce droit
de donner leurs billets comme argent, le droit de faire une monnaie de
papier.
Toute l’administration financière fut organisée par le consul Lebrun, et
par Gaudin (duc de Gaëte).
Rien de neuf, ni d’original, dans la constitution nouvelle, rien qui ne
soit copié de Louis XIV ou de l’empire romain.
Les préfets de César, ou les intendants de Richelieu, de Colbert, s’y
trouvent aux préfectures de chaque département: «Partout, disait
Bonaparte lui-même, ces préfets sont des consuls au petit pied.»
Des écrivains d’opinions très différentes, Gohier, M. Barni et M.
Duvergier de Hauranne, ont parfaitement décrit et jugé cette
constitution. Elle se résolvait dans un individu, le premier Consul[6].
Les deux autres consuls, Lebrun, Cambacérès n’avaient que voix
consultative. Cambacérès était un de ces légistes prêts à soutenir tous
les pouvoirs. Lebrun avait été un des aides du chancelier Maupeou pour
manipuler le Brumaire de Louis XV, la banqueroute.
[6] Il avait mis une distance marquée entre lui et les deux autres
consuls... Dans les actes du gouvernement on ne voyait à la fin que
sa signature seule, il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit
à Saint-Cloud, recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées
chez les rois, etc. _Mém. de madame de Rémusat_, t. I, p. 174.
Voilà l’_exécutif_: en tout, le bras de Bonaparte.
Quant au _législatif_, vraie machine de Marly, il avait trois roues
superposées: un Tribunat qui discutait sans voter; un Corps législatif
qui votait sans discuter; ce corps était nommé sur une liste de
notables, qui pouvaient être réélus indéfiniment; enfin, un Sénat dont
les premiers membres furent nommés par les consuls.
Le plus fort, c’est que les juges criminels et civils étaient nommés par
le premier Consul, qui se trouvait dès lors l’unique arbitre des biens
et de la vie de tous.
Ainsi plus d’élection, plus de représentation nationale. Nulle
participation du peuple à la confection de ses lois. En tout, au lieu
d’un peuple, _un homme_.
Même néant dans l’organisation administrative. La loi partait de cette
idée que la commune, l’arrondissement, le département sont incapables,
non seulement dans les affaires de l’État, mais dans leurs propres
affaires; donc, il faut toujours les tenir en tutelle sous une sagesse
supérieure qui ne peut résider qu’au centre même du gouvernement. Plus
de vie locale. On attendra, on subira l’unique impulsion d’en haut,
transmise par des fonctionnaires dépendants et révocables.
Cette organisation supposait qu’au centre il y avait un esprit de
lumière et d’action, qui pouvait, à lui seul, agir, penser pour un grand
peuple, et répondre à la pensée exprimée par Siéyès, un peu ironiquement
peut-être; le lendemain du 18 brumaire, il dit: «Il ne faut pas s’y
tromper, Messieurs, nous avons un maître qui sait tout faire, qui peut
tout faire et qui veut tout faire.»
* * * * *
Dans cette superbe machine de génération anormale, des pouvoirs fortuits
s’engendraient les uns les autres sans droit, cause, ni raison d’être,
sans autre base que l’idée qu’on avait d’une grande force à laquelle nul
n’eût résisté. Cette force existait-elle ailleurs qu’en l’imagination?
L’armée la plaçait dans le peuple, et le peuple dans l’armée. Paris
croyait voir toujours Bonaparte entouré du pouvoir militaire, de nos
invincibles légions. Cependant si l’on eût fait voter l’armée de Brune
et celle de Masséna, il est sûr qu’elles eussent voté pour la république
et contre le pouvoir absolu. D’autre part, si l’on eût fait voter la
masse des royalistes et demi-royalistes après le meurtre du Vendéen
Frotté, certes, tous ces royalistes auraient voté contre Bonaparte.
De sorte que le 18 brumaire, appuyé sur le mensonge d’une prétendue
unanimité, n’avait pour lui aucun des hommes prononcés dans les deux
partis, mais en grand nombre les marchands et les marchands d’argent ou
banquiers, c’est-à-dire les partisans de la stabilité à tout prix, les
riches qui craignaient que la justice ne fût mise enfin dans l’impôt, et
que Bonaparte rassura en supprimant, tout d’abord, l’emprunt ou l’impôt
progressif.
Cette classe, uniquement préoccupée de son argent, ne s’aperçut
elle-même du rigoureux gouvernement qui s’était établi qu’en voyant
d’impitoyables proscriptions atteindre, non seulement après brumaire,
mais vers la fin de cette année, des masses d’hommes, soupçonnés de
conspiration, sans la moindre preuve.
Personne ne se souvint de ce que Lucien avait dit la nuit du 19 brumaire
aux quelques députés qui se rassemblèrent encore pour représenter le
Corps législatif: «Que, dans trois mois, les nouveaux magistrats
rendraient compte à la nation.»
Personne ne se souvint que, même pour obéir à la constitution, il
fallait que le peuple y donnât son approbation préalablement à toute
chose[7].
[7] Sur la constitution de l’an VIII, c’est-à-dire sur
l’asservissement de la France, l’auteur principal et excellent est
Gohier; ajoutez les modernes, MM. Barni, Duvergier de Hauranne,
Hamel, et M. Lanfrey, ici fort étendu et lumineux.
Cette misérable constitution, avant d’être faite, ni votée, était déjà
suspendue, en ce qui touchait l’Ouest, les départements de Normandie, de
Vendée, par une proclamation sauvage _qui attribuait aux soldats_ (et
aux habitants soumis) _les biens des communes insoumises_, et cela par
petits lots pour créer une foule de petits propriétaires (d’autant plus
tenaces). Bonaparte mit d’abord une ardeur terrible et toute personnelle
à poursuivre et frapper leur chef. Frotté, vaillant homme qui, du bocage
Normand, s’était souvent avancé avec succès en Normandie, avait fait
contre Bonaparte une proclamation satirique, et cruellement exacte,
accompagnée d’une gravure représentant le grand homme évanoui, et
retombant aux bras de ses grenadiers.
On attira Frotté par la promesse de sa grâce; il revint et fut fusillé.