(PASTEL DU MUSÉE DE DIJON)
La faveur qui aujourd'hui s'attache à toutes les productions de l'art
élégant du dix-huitième siècle a remis à la mode, avec La Tour et
Perronneau, à un plan seulement en arrière, leur heureuse émule comme
pastelliste, la Vénitienne Rosalba Carriera.
Et voilà des renommées qui reviennent, comme on dit, de loin. Car quelle
éclipse n'ont-elles pas subie!
Rosalba Carriera eut peut-être moins que les grands maîtres auxquels on
peut la comparer, sinon l'égaler, à souffrir des dédains d'une certaine
époque. On lui tint toujours équitablement compte de ce que, n'étant
qu'une «faible femme», elle ne se fût jamais évertuée vers la puissance
et la virilité, de la bonne grâce avec laquelle elle se résigna
simplement à la grâce.
Alfred Sensier qui, voilà tantôt un demi-siècle, à l'époque du pire
discrédit pour l'art des Watteau et des Fragonard, a publié, autour de
son _Diario_, du journal cursif de l'année qu'elle passa à Paris,
d'avril 1720 à mars 1721, un travail qui demeure la source première de
tout ce qu'on pourra écrire sur elle, a recherché les causes de cette
faveur relative dont elle continua de jouir, même en ces temps cruels à
ceux qu'on appelait les «petits maîtres».
«Son talent, disait-il, n'a ni les proportions, ni la naïveté puissante,
ni le sens psychologique perdu à son époque des grands portraitistes des
seizième et dix-septième siècles. Sa forme est affaiblie, et représente
comme un diminutif des artistes qui l'ont précédée, mais elle a une
personnalité bien distincte; ses peintures ont un charme tout féminin
auquel on se laisse aller.»
Se «laisser aller», c'était, en ces jours d'austérité, de passion pour
le style, tout ce qu'on pouvait faire en faveur de cette charmeuse,--car
Alfred Sensier est sévère, d'autre part, pour «Frago», pour Lebrun,
Largillière, Rigaud eux-mêmes: l'art était mort depuis Raphaël. Et à ce
moment-là, on pouvait acquérir un pastel de Rosalba Carriera pour des
prix variant de 47 à 820 francs (le portrait de la _Comtesse Labbia_ fut
payé 440 francs à la vente Piot, en 1864 et, en 1831, à la vente La
Mésaugère, on avait vu pis: six portraits, avec leurs cadres en cuivre,
pour 50 francs!)
_Le Printemps_, du musée de Dijon, que nous reproduisons ici, est
vraiment un morceau très représentatif du talent de la charmante
portraitiste: un visage aimable, sincère, candide même, sans sourire
équivoque, sans sous-entendus aux coins des yeux; une gorge fraîche,
jeune, un bras rond et doux qui ne pose point pour la ligne; une
allégorie accessible à tous; un brin de lilas, une rose dans un pli de
draperie... que souhaiter de plus?
Avec ces faciles moyens de séduire, la Rosalba fut tout un an l'idole de
Paris, où l'avait attirée le mécène Pierre Crozat, celui qu'on appelait
Crozat le Pauvre,--pauvreté relative, et qui ne l'empêcha pas de former
un cabinet d'art admirable dont les seuls dessins, la plupart
aujourd'hui au Louvre, «firent», à sa vente, pour parler comme à l'hôtel
Drouot, 400.000 livres! Voyageant en Italie, en 1715, il avait rencontré
cette femme séduisante et cette adroite artiste, et l'avait conviée à
venir en France, lui offrant chez lui, en son hôtel de la rue Richelieu,
une hospitalité princière: elle allait accepter cinq ans plus tard.
La renommée de la Rosalba alors était déjà consacrée en Europe.
Fille de braves gens pas très fortunés, mais dignes, Rosa-Alba Carriera
avait connu des débuts difficiles. Née en 1675, à Venise--où elle devait
finir ses jours chargés de gloire en 1757, à quatre-vingt-deux ans--elle
s'initia aux premiers principes de l'art en dessinant, pour seconder sa
mère, improvisée dentellière afin de subvenir aux besoins du ménage, des
points de Venise, alors dans toute leur vogue. Puis, la mode passa de
ces prestigieuses dentelles, aujourd'hui ornement des corbeilles
princières, quand ce ne sont pas pièces de collections ou de musée. Mais
le tabac fit fureur: la jeune fille se mit à peindre des miniatures pour
tabatières.
Enfin, un Anglais, Cole--ou Colle--lui révéla, vers 1704, le métier du
pastel, perdu, presque oublié. D'un coup, pour ainsi dire, elle saisit
admirablement toutes les ressources de cet art alerte et délicat. Et la
voilà devenue pastelliste!...
Sans doute, quand elle vint à Paris, sa place y avait été dévotieusement
préparée par Pierre Crozat, «le plus grand amateur d'art de l'Europe, le
plus riche et le plus passionné». Du jour au lendemain, elle y fut
l'idole de la ville et du théâtre.
Ses premiers modèles y sont Mlle d'Argenon, ou d'Argeneu, une amie de
Crozat, que Watteau a portraiturée aussi; John Law, le fils du fameux
auteur du «Système», alors dans tout son fugitif éclat; le prince de
Conti; des princesses de la famille royale, Mlles de Charolais, de
Clermont, de La Roche-sur-Yon; enfin, le roi, le petit roi Louis XV
lui-même (cette oeuvre est probablement celle qui figure aujourd'hui au
musée de Dresde);--et puis la duchesse de La Vrillière; la duchesse de
Richemond; la duchesse de Brissac; la duchesse de Lorge, Mme de
Parabère, l'amie du Régent; Mme de Prie; et, en passant, suprême hommage
rendu à son talent, Antoine Watteau lui-même demande à poser devant
elle... Elle était déjà membre de l'Académie de Saint-Luc, à Rome, de
l'Académie Clémentine de Bologne; l'Académie royale des beaux-arts se
crut honorée en lui expédiant son diplôme «gratis».
Tant d'heur et tant de gloire ne la grisèrent point. Dans son journal,
simple mémorandum plutôt, elle note d'un trait les commandes les plus
illustres, pêle-mêle avec les menus incidents de la vie, les visites,
les courses, ainsi qu'on dirait aujourd'hui. Rien ne semble l'éblouir,
rien ne l'attache et ne la retient dans cette ville où elle est adorée,
adulée, et, Crozat parti pour la Hollande, elle achève en hâte les
commandes qu'elle a encore, distribue quelques souvenirs; puis, quittant
le somptueux hôtel dont le magnifique financier lui a laissé pourtant la
jouissance, elle repart vers Venise.
Le succès l'y attend, fidèle.
Une clientèle d'admirateurs illustres guettait son retour: le cardinal
Albani, Auguste III, amateur d'art couronné, multiplient les commandes.
L'impératrice Elisabeth-Christine la demande à Vienne, empressée de
devenir son élève.
Et sa vie eût fini en apothéose si, en 1749, une infirmité cruelle,
menaçante de longue date déjà, ne se fût abattue sur elle: cette
amoureuse éperdue de la couleur, de la lumière, devint aveugle. Ainsi
l'étoile Rosalba s'éteignit soudainement au ciel vénitien où rayonnaient
dans un radieux crépuscule d'art Guardi, Canaletto, Tiépolo.
[Illustration: «Le Printemps». Planche illustrée en couleur]
[Note du transcripteur: L'autre supplément mentionné en titre ne nous a
pas été fournis]