DU SACRÉ AU PROFANE.

Les siècles se rejoignent, et voici que le treizième et le vingtième

voisinent aujourd'hui, sous le soleil indifférent et immuable, en un

rapprochement qui a quelque chose de bizarre et d'inattendu.

C'est l'élargissement de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois

qui, en dégageant une des façades latérales de la basilique et en

démasquant du même coup la haute coupole et une notable portion des

grands magasins de la Samaritaine, nous vaut ce tête-à-tête du sacré et

du profane, qui revêt sans doute aux yeux de l'artiste et du poète un

caractère d'irrespect à peine atténué par le nom biblique qui s'étale au

fronton de la maison de commerce.

Rien de plus naturel cependant que le contraste de ces deux

architectures, que personne ne songera à comparer entre elles, et qui

toutes deux sont admirablement appropriées au but poursuivi, et atteint.

Tandis que les purs artistes du moyen âge s'assignaient la pieuse

mission de ne laisser pénétrer qu'un pâle demi-jour, une lueur douce de

crépuscule, dans le sanctuaire parfumé d'encens où l'âme se recueille,

l'architecte du vingtième siècle, M. Frantz Jourdain, avait la tâche,

lui, de faire se déverser à flots la lumière, par de larges baies

vitrées, dans le vaste hall où tout un monde s'agite autour des

nouveautés de saison. Tout est donc pour le mieux. Et même sur la

gravure qui ne saurait reproduire les couleurs, les nuances, la patine

vénérable des pierres dont fut bâtie la vieille basilique, les

polychromies violentes dont s'adorne la coupole du grand magasin, le

contraste entre le monument sacré et le palais profane, n'apparaît que

d'une façon relative. Mais, s'il est permis de philosopher quelque peu à

ce sujet, on ne saurait nier qu'il y ait dans cette juxtaposition de

l'église et de la maison de commerce un signe des temps. Jadis la

basilique, souveraine des monuments, élevait vers le ciel sa masse

géante, tandis qu'à ses pieds, dans son ombre auguste, poussait

humblement, telle une fleur du pavé, la petite échoppe du marchand.

Aujourd'hui la petite échoppe s'est enflée, enflée, à faire craindre

pour elle le sort lamentable de la grenouille de la fable. C'est un

temple véritable, temple de la lumière, du mouvement et du bruit, qui se

dresse à côté de la maison du recueillement et de la prière. Ne nous en

plaignons pas et ne croyons qu'à moitié à la prédiction pessimiste de

Victor Hugo: «Ceci tuera cela!» Les deux temples gardent leurs fidèles,

qui d'ailleurs sont souvent les mêmes.

L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913 · 第 32 / 44 题