C'est dans la soirée de mardi que le ministère Briand, mis en minorité
au Sénat sur la question de la représentation proportionnelle, dut
remettre sa démission au président de la République. Le surlendemain,
jeudi, après les consultations d'usage, M. Poincaré a confié à M. Louis
Barthou, garde des Sceaux et vice-président du cabinet démissionnaire,
le soin de former le nouveau ministère qui a été définitivement
constitué vendredi soir à 11 heures. La crise aura donc été rapidement
et facilement résolue. Huit des ministres ou sous-secrétaires d'État du
précédent cabinet sont d'ailleurs demeurés dans le ministère actuel, qui
comprend douze députés et quatre sénateurs. En prenant la présidence du
Conseil, M. Louis Barthou s'est réservé le portefeuille de l'Instruction
publique. Les ministres de la défense nationale, MM. Étienne (Guerre) et
Pierre Baudin (Marine), conservent leurs hautes responsabilités. M.
Stéphen Pichon revient au quai d'Orsay, où il fit précédemment, et avec
distinction, un long séjour. M. Klotz passe des Finances à l'Intérieur.
Les autres membres du nouveau cabinet sont: MM. Antony Ratier (Justice),
Charles Dumont (Finances), Jean Morel (Colonies), Alfred Massé (Commerce
et Postes et Télégraphes), Joseph Thierry (Travaux publics), Clémentel
(Agriculture), Henri Chéron (Travail), Paul Morel (sous-secrétariat de
l'Intérieur), Paul Bourély (sous-secrétariat des Finances), Léon Bérard
(sous-secrétariat des Beaux-Arts). Pour M. Anatole de Monzie, enfin, est
créé un sous-secrétariat de la Marine marchande. Cette création enlève
une direction importante au ministère du Commerce, auquel, en
compensation, on a rendu les Postes et Télégraphes. D'où la suppression
du sous-secrétariat que M. Chaumet dirigeait depuis plusieurs années
avec une active compétence.
[Illustration: M. Ch. Dumont. M. St. Pichon. M. Ratier. M. L. Barthou,
M. P. Baudin. M. Klotz. M. Clémentel. M. Étienne. M. J. Thierry. M.
Massé. M. J. Morel. M. H. Chéron. (Finances.) (Aff. étrangères.)
(Justice.) Président du Conseil (I. P.) (Marine.) (Intérieur.)
(Agriculture.) (Guerre.) (Travaux publics.) (Commerce.) (Colonies.)
(Travail.) Le nouveau ministère, présidé par M. Louis Barthou.]
En se présentant, ainsi constitué, devant la Chambre, mardi dernier, le
nouveau conseil des ministres, par la voix de son président, a déclaré
avant tout faire sien le projet de loi, déposé par le précédent cabinet,
et qui porte à trois ans la durée du service militaire égal pour tous.
En ce qui concerne la réforme électorale, il s'est affirmé favorable à
une transaction.
Immédiatement interpellé par MM. Franklin-Bouillon et Maurice Viollette
sur la composition du ministère et la politique qu'il entend suivre, le
président du Conseil a obtenu de la Chambre, par 222 voix contre 162,
avec 164 abstentions, un premier vote favorable.
«LE SECRET»
Toute la presse a salué de ses enthousiastes éloges la belle oeuvre que
M. Henry Bernstein vient de faire représenter au théâtre des
Bouffes-Parisiens et, depuis, le public a ratifié et confirmé cet
éclatant succès. On a constaté que l'auteur de _la Rafale_ et de
_l'Assaut_, après avoir passé du drame de situation au drame social, en
était arrivé, avec _le Secret_, au drame de caractère, et' qu'il lui
avait, d'emblée, donné une vie extraordinaire. Pourtant c'était
assurément au caractère et, du même coup, au sujet théâtralement les
plus dangereux que M. Bernstein s'était attaqué là.
Aux époques de notre littérature où l'on intitulait des pièces _le
Menteur, l'Avare, l'Étourdi_, et où l'on faisait tourner leurs trois
actes ou leurs cinq actes autour d'un personnage, on aurait donné pour
titre à une telle oeuvre: _la Méchante_; mais ce titre eût été lui-même
aussi «ingrat» que le sujet et que le personnage qu'il désignait.
Tandis que M. Henry Bernstein a préparé, noué et développé son intrigue
avec une telle habileté, présenté, fouillé, éclairé ses caractères avec
une si sûre intuition, une si franche maîtrise, qu'il se trouve avoir
accru son succès des difficultés mêmes de l'entreprise.
[Illustration: M. Claude Garry (Constant Jeannelot). M. Victor Boucher
(Denis Le Guenn). LE SECRET.--Après la révélation.--_Dessin de J.
SIMONT._]
[Illustration: Mme Simone (Claire Jeannelot). Mlle Madeleine Lély
(Henriette Hozleur). LE SECRET.--Après l'aveu de l'amie
perfide.--_Dessin de J. SIMONT._]
Le caractère qui domine, en cette pièce, tous les autres et dont les
manifestations ont leur répercussion sur l'existence des êtres proches,
est donc celui d'une femme méchante, spontanément et foncièrement
méchante, envieuse, jalouse de tout bonheur dont elle n'est pas la
bénéficiaire ou la dispensatrice, mais non toutefois dénuée
d'aspirations nobles, capable de remords et même d'amour vrai. Cette
méchanceté est d'ailleurs subtilement dissimulée; c'est le «secret» de
cette âme... Auprès de cette jeune femme, Claire Jeannelot, aimée et
amoureuse de son mari, vit sa meilleure amie, une jeune veuve, Henriette
Hozleur, qui a aussi son «secret», mais qui est un secret de fait:
confiante en la parole de l'élégant Charlie Punta-Tulli, elle s'est
donnée à lui, au début de son veuvage, et la rupture est survenue.
Maintenant Henriette épouse le timide et délicat Denis Le Guenn et la
félicité des deux époux serait parfaite si Charlie Punta-Tulli ne
réapparaissait. Voilà le secret d'Henriette révélé: son union avec Le
Guenn va être rompue et ce sera un atroce déchirement. Or, ce n'est
point le hasard qui commit ces cruautés réitérées, et la découverte de
la faute d'Henriette fait par conséquence dévoiler la méchanceté innée
de Claire. Claire implore d'abord le pardon d'Henriette, puis se
confesse à son mari en sanglotant, et, par cet aveu et par ces pleurs
sincères, la monstrueuse créature nous devient presque pitoyable. Et le
triste Le Guenn est obligé de convenir que l'infortune de Jeannelot
égale si elle ne dépasse la sienne. Pour l'un comme pour l'autre
d'ailleurs le temps apaisera ces douleurs.
Les interprètes des quatre principaux rôles, Mme Simone, Mlle Lély, MM.
Garry et Boucher, ont contribué à l'incroyable impression de vie
profonde, intense qui émane de cette pièce. On les a acclamés.
[Illustration: LE NOUVEAU CYRANO.--M. Le Bargy dans son costume du
premier acte.--_Photo-Couleurs._]
Svelte, cambrant sur deux jambes maigres un corps nerveux mais souple,
le regard franc et ardent, la moustache et la barbiche en bataille, le
visage enlaidi seulement par le nez «cyranesque», tel apparaît d'abord
le nouvel interprète de la comédie héroïque de M. Edmond Rostand sur la
scène de la Porte-Saint-Martin.
M. Le Bargy étant le seul artiste qui ait pu, depuis la mort de
Coquelin, interpréter à Paris ce rôle éclatant et formidable,
personnifier le désormais immortel Cyrano il était inévitable qu'on le
confrontât avec la vision laissée par le «créateur» du rôle. Or, cette
dissemblance que le physique accuse, dès le premier regard, entre les
deux interprètes est celle même de l'esprit et de l'exécution des deux
interprétations. Moins de volume et d'abondance sonore chez M. Le Bargy
que chez M. Coquelin; mais, sans doute, chez M. Le Bargy, plus de
profondeur dans la tendresse et dans l'amour, de hauteur dans la
bravoure et dans la fierté. Ainsi connaît-on maintenant par lui, sous un
aspect nouveau, un peu différent et non moins juste, ce type admirable
de Français vaillant, généreux et spirituel qui se révéla il y a quinze
ans à peine sur cette même scène de la Porte-Saint-Martin et qui a déjà
pris sa place dans la galerie des héros dont s'honorent les littératures
de tous les pays et de toutes les époques.
[Illustration: Vue générale d'Okrida.]