Il y a, dans nos idées et dans nos sentiments, une périodicité
merveilleuse et fatale créée par les saisons. Chacune d'elles, à époque
fixe, ramène des pensées pareilles dont nous ne pouvons pas plus nous
défendre que l'arbre de ses bourgeons. Nous ne sommes pas maîtres de la
circulation de nos sèves. Dès la fin de mars, des feuilles sont en nous
qui veulent pointer et sortir. Et c'est pourquoi, tous les ans, nous
nous étonnons, avec une naïveté qui jamais ne s'épuise, d'éprouver la
même impression singulière en lisant un jour sur le calendrier ces deux
brusques syllabes: Printemps. Elles éclatent comme une coque.
Et, aussitôt, nous voilà pensifs, inquiets, tristes et gais tour à tour.
Printemps... Le passé nous fait regarder en arrière. Printemps...
L'avenir, au fond de ses bois, sonne du cor. Printemps... Que va-t-il
arriver? Qu'est-ce qui se prépare en nous et hors de nous? Des bonheurs
sont cachés qui nous guettent dans les buissons plus serrés. Il y a
quelqu'un d'attendu. D'où vient ce vent frais et léger, cet air vif qui
prépare et semble apporter déjà l'hirondelle? Entre les pleurs des
souriantes giboulées, le ciel montre un bleu de myosotis, et le nuage
animé court avec une hâte aimable comme pour nous dire de là-haut: «Je
ne fais que traverser. Je ne reste pas.» Le soleil, jusque-là si retiré,
si pâle et si déteint, nous pose tout à coup des pointes de feu qui nous
brûlent, et son éclat aveuglant devient insoutenable dans le miroir des
flaques de soufre laissées à terre par la récente averse. Ah! Printemps!
Printemps! Que me veux-tu donc? Pourquoi reviens-tu, tout seul jeune et
seul toujours pareil, seul ne bougeant pas, quand l'homme, en dépit des
fausses joies, des illusions d'une minute et des ardeurs d'une seconde
que tu lui rends, change et vieillit davantage à chacun de tes insolents
retours et cesse de plus en plus d'être printanier? Pourquoi lui
remets-tu à l'esprit et au coeur des désirs oubliés dont il n'a plus
l'orgueil, et des espoirs décevants dont tu n'es pas capable toi-même,
avec toutes tes excitations, d'assurer la suite? Est-ce pour le narguer?
le faire souffrir? Quel est ton but et ton calcul? Consoles-tu?
Désoles-tu? Parle, allons? Explique-toi. Abats ton jeu. Dis ce que
signifient tes sautes d'humeur et de vent, tes câlineries et tes
rudesses, ton âpre bise et tes tièdes rayons, tes douches de chaleur et
de froid, tes précoces maturités et tes gelées soudaines, ton
arc-en-ciel mal essuyé et tes aigres tempêtes... ta grâce féminine et
ton affreux caractère?
Car tu n'es pas du tout ce que le prétend et l'a indument établi la
molle légende; tu n'as rien de l'époque vaporeuse et suave que proclame
la poésie et qu'ont célébrée les chansons des Musettes. Tu t'écartes de
plus en plus de ta réputation romantique. Tu restes aigu, difficile. Et
je t'en loue, ô printemps! je t'en félicite! Combien tu me plais, saison
dangereuse, dans ta virginale et dure vérité! Tu as la rustique saveur
qui fouette et tonifie. Tes eaux semblent plus froides que celles de
l'hiver, tu maltraites la peau, tu poivres les yeux comme à l'automne,
tu pousses l'homme imprudent à se découvrir trop tôt pour te donner la
joie taquine de l'enrhumer, tu es perfide, vinaigrée, infernale de
malice et de ruse. On ne sait jamais avec toi de quel pied partir et sur
lequel danser. Tu ris, tu pleures, tu te fâches, tu boudes, tu vous
donnes un baiser... et une claque. Ton feuillage lui-même est d'un éclat
trop neuf qui manque d'habitude et qui paraît toujours prématuré. Tout
chez toi offre une acidité irritante et qui picote. Mais aussi quel ton!
quel montant! Quand on consent à te voir et à t'accepter telle que tu
es, dans ta résistante sauvagerie, tu procures d'inoubliables joies qui
ne s'attaquent pas à tous.
*
* *
Pour bien te goûter, printemps, et comme tu le mérites, il est
indispensable, d'abord, d'avoir fait ses classes, d'avoir parlé latin et
su trois mots de grec, et d'avoir feuilleté Ovide, Théocrite et Virgile,
et récité par coeur cinq petits vers d'Horace,... car devant plus d'un
rameau d'avril dressé comme le bras de la nymphe qui va être prise, et
au bout duquel jaillissent des glaives de verdure à la place des doigts,
il est impossible de ne pas se rappeler avec ravissement certains
passages des _Métamorphoses_. Le printemps est la saison mythologique de
l'année.
Et pour te bien comprendre et te pénétrer encore, printemps, il sera
nécessaire d'avoir l'âme un peu Renaissance, d'avoir aimé l'Astrée, les
tapisseries bleues où il ne fait pas très chaud, les roseaux courbés par
Éole, la coiffe de la Dame gonflée par le vent de la tour, et la rosée
du matin sur les étriers, et les jardins plats et frisquets du temps des
Valois où s'inspirait Ronsard.
Et ce n'est pas tout. Pour te garder, printemps, un souvenir fidèle et
qui jamais ne s'use, et qui, au contraire, se fasse plus tendre et plus
amoureux, il faut que très petit enfant, à l'âge où nous sont révélées
les divines beautés de la nature et des choses humaines, nous t'ayons
découvert non pas dans les villes, mais loin d'elles, à la campagne...
oui... que ce soit sous un arbre en train de déplier les papillotes de
ses feuilles, près d'une tige onglée de vert, les pieds dans l'herbe
humide et au chant d'un pinson, que nous ayons, pour la première fois,
salué ton arrivée et reçu ton bonjour guilleret.
Si nous avons eu ce bonheur, jamais en nous tu ne passeras. Tu nous
auras marqués pour toujours; nous resterons baptisés de ton charme et
parfumés de ton jeune lilas. Chaque année la vie, un instant,
recommencera pour nous à partir de la minute où nous avons fait
connaissance. Dans l'âge mûr et jusque dans la vieillesse, tu nous
ramèneras à l'entrée du jardin, en nous rendant l'odorat délicieux que
nous avions alors sous l'étourdissement de la première rose.
*
* *
Mais, malgré tout, quel que soit le jour, le lieu, l'instant où nous
t'avons appris, tu nous fais plaisir quand tu reviens, et l'on
t'embrasse sur les joues de celles qui sont _toi_, ton image vivante, le
printemps fait femme. Il t'arrive de nous attrister, de nous remplir de
regrets, nous ne t'en voulons pas. Nous te pardonnons la peine que tu
nous causes parce que tu nous émeus, que jamais tu ne nous laisses
indifférents. Nous ne te prenons pas au mot, nous sommes trop sages pour
cela, nous savons bien que tu n'apportes rien de plus à chacun de nous,
que tu ne lui donnes que ce qu'il a, c'est-à-dire le peu, le rien qu'il
a pu garder,... et que le printemps du voisin n'est pas le mien,...
cependant nous te sommes reconnaissants de nous faire croire, sans que
nous soyons dupes, de nous aider à être en quelque sorte les
illusionnistes volontaires de nous-mêmes. Tu séduis en effet notre
clairvoyance sans la troubler et tu fais de nous des chimériques d'un
moment, conscients et désolés,--et tout de même joyeux! Tu nous grises,
tu nous ressuscites, Lazares d'une aurore qui n'ignorons pas qu'avant le
soir le linceul nous rhabillera. Ainsi, quoique tu n'opères en nous
aucun gracieux changement, que tu accentues comme exprès le triste
acquis et les stigmates des années, que tu ne sois pas capable de nous
ôter une ride ni de blondir un seul de nos cheveux blanchis, tu nous
rajeunis quand même... oui... par le regret, par l'inutile et déchirant
désir, par la douleur de l'irréparable, par le mirage des amours
passées, par les fantasmagories de l'évocation, par les sourires et par
les pleurs que tu nous arraches, par le désespoir de notre tendresse
devenue plus ardente et plus riche, par la beauté de souffrance que tu
développes, par tout cela, printemps, tu nous fais jeunes, jeunes,
jeunes comme jamais nous ne l'avons été, comme nous ne l'étions pas
quand nous avions l'âge de l'être, et que nous respirions nos vingt ans,
sans savoir. A présent nous savons, nous sommes renseignés, mais nous
n'avons plus les splendeurs de notre adorable ignorance. Du moins
meurtris, frappés, privés chaque jour davantage, nous nous faisons de
tous nos plus chers souvenirs--auxquels, parfois, viennent s'en ajouter
de précieux encore--nous nous faisons en nous-mêmes un printemps, un
printemps intérieur, un printemps secret qui ne se voit pas du dehors,
pareil à ces petits jardins des châteaux en ruines, cachés derrière des
remparts. Et quand revient chaque année le printemps de tous,
l'universel, il nous invite à descendre nous promener dans ces allées
intimes, dans ces bosquets du coeur où brille un soleil plus chaud que
le vrai, où les fleurs jamais ne se fanent, où le ciel est d'un bleu que
je ne peux dire...