LE CRIME DE LA RUE DU CIEL

_A Alexis Lauze._

Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans sa rue!

Le fantomatique feuilleton se créait là.

Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute la journée, au bruit

de l'aiguille, de quoi enfiévrer les heures mornes! La couture

s'en allait brodée d'or et soutachée de sang, et les fièvres du

jour émanaient dans la nuit des transes frissonnantes de morgue et

d'échafaud.

C'était terrible et c'était bon.

L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards crevaient les

bourses et les ventres, ça pantelait, ça ruisselait. Ah! on se

sentait vivre! Et le cœur? Être aimé aussi! Ah! Ah! Ah! L'heure du

déjeuner s'évaporait.

Un matin les draps sont lourds comme des suaires.

Rien de rare: une de ces faiblesses où défaille la chair des

filles anémiées aux pâles nourritures; l'aveuglement dès que

le pied droit s'avance devant le pied gauche; les menottes qui

tremblotent comme la feuille menue.

L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! Plutôt aller voir tout de

suite si le pavé est loin de la fenêtre!

Les camarades du quartier défilèrent:

«Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus de pain qu'elle n'en

mangera.

«--Allez-vous-en vous tuer le corps pour en arriver là!

«--Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.

«--Il y en a d'autres qu'elle qu'en passeront par là.»

Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne qui entrait, à la

muette, avec deux sous de lait et le sucre de son café dans un

coin de journal:

«Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus qu'une fois. Ça

galope, pa-ta-tan, pa-ta-tan... Il y en a deux, ma chère, de

chevaux! Tiens, ils s'arrêtent,... Ah!...»

Plus personne.

Victorine ouvrait la porte.

«Retourne! La voilà évanouie! Tâche de ramener un curé. Elle est

finie.»

Deux trous noirs s'ouvrirent dans le masque blanc. Une voix

lointaine soufflait:

«Tout de même, en voilà un qu'est canaille.--_Et Paolo, montrant

le cadavre, leur dit: Un homme en blouse, entré et sorti par

cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené l'ouvrière._ LA FIN A

DEMAIN.» Ah! je ne veux pas mourir. LA FIN, LA FIN! Mon Dieu! que

je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au jour! Dis, Jeanne, tu

me feras vivre jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite chérie,

écoute bien! quand ça serait ma dernière heure, ma dernière

minute, tu me le lirais, n'est-ce-pas le feuilleton de LA FIN,

comme tu m'as lu tous les autres? Dis, tu me le jures? Dis, dis?

LA FIN! LA FIN!

--Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès la porte, demandez

pardon à Dieu de vos fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde

infinie, n'attend qu'un mot, un signe, une pensée de regret, un

acte de foi et de soumission à sa divine volonté pour vous ouvrir

ses bras cléments!»

«--LA FIN! LA FIN! Je veux savoir. Non, non, pas mourir encore!

«--Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement: Seigneur,

pardonnez-moi, parce que j'ai péché! Si vous saviez comme il est

bon, comme il aime ses créatures même pécheresses! Bientôt vous le

saurez, si le repentir... Vous saurez...

«--Je saurai, je saurai! Là haut je saurai LA FIN?

Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux flammes du désir. Le

vent d'outre-vie la coucha disant:

«Alors, je puis mourir.»

Proses moroses · 第 37 / 59 题