MITHRIDATE[33]

Des trois frères Reinach, l'aîné, Joseph, a marqué dans la politique,

comme publiciste et comme député; le second, Salomon, est un archéologue

justement estimé pour l'ardeur et l'exactitude de son esprit; le plus

jeune, Théodore, après avoir promené sa curiosité en divers domaines,

s'est établi dans l'histoire. Je ne rappellerai pas les étonnantes

victoires scolaires qu'il remporta dans les années 1875, 1876 et 1877.

De tels succès, bien qu'ils révèlent sans doute une intelligence précoce

et facile, ne me semblent point enviables. Ils ont l'inconvénient de

mettre l'adolescent dans une lumière trop forte et de lui créer une

supériorité insoutenable.

C'est un danger que de se montrer d'abord prodigieux, puisqu'il n'est

donné à personne de le rester constamment. Il y a là une situation

difficile. Mais on en souffre peu si l'on est un savant, c'est-à-dire un

homme laborieux et modeste. Il est impossible au vrai savant de n'être

point modeste: plus il fait, et mieux il voit ce qu'il reste à faire. Et

je crois reconnaître en M. Théodore Reinach une âme vouée tout entière à

la science.

Ses couronnes scolaires étaient encore toutes fraîches quand il

entreprit de traduire _Hamlet_ en employant alternativement, à l'exemple

de Shakespeare, la prose et le vers.

L'idée semble excellente et naturelle. Je ne crois pas qu'elle ait été

réalisée de la manière la plus heureuse par M. Théodore Reinach. Je

doute même qu'elle soit réalisable. On pourrait essayer peut-être, pour

une étude de ce genre, d'un vers très souple et sans entraves, alternant

avec une prose rythmique comme celle de la _Princesse Maleine_. Mais

cela même est-il bien possible? Est-il possible de repenser un poète

assez vivement pour le transcrire avec son chant et toutes ses

harmonies? Au reste, ce n'est point la question. Si j'ai rappelé cet

essai de M. Théodore Reinach, c'est parce que le savant s'y révèle déjà

par le bon établissement du texte, par la précision des notes et par la

sûreté d'information dont témoigne l'intéressante introduction qui

précède l'ouvrage. À cet égard, peu de traducteurs, en France, ont aussi

bien compris leur devoir que M. Théodore Reinach, et il serait heureux

que son exemple fût suivi.

Il a donné, un peu plus tard, une _Histoire des Israélites depuis la

dispersion jusqu'à nos jours_, ainsi que plusieurs mémoires dans la

_Revue des études juives_. Il s'est beaucoup occupé d'antiquités

helléniques et d'antiquités orientales. Il a étudié dans un ouvrage

spécial, _Trois royaumes de l'Asie Mineure_ (1888), la numismatique des

rois de Cappadoce, de Bithynie et de Pont. Et cet ouvrage doit être

particulièrement signalé ici, parce qu'il fut pour l'auteur une sorte de

préparation à l'_Histoire de Mithridate_ et, si je puis dire,

l'échafaudage du monument.

Mettons, pour être tout à fait exact, un des échafaudages, car il en

fallait d'autres. Les sources de l'histoire de Mithridate sont de trois

sortes: 1° Les médailles, qui, étudiées dans le livre que je viens de

citer, ont fourni à l'auteur les éléments d'une chronologie. Elles lui

ont donné, en outre, quelques indices sur l'état des moeurs et des arts,

ainsi que sur le gouvernement des provinces. Enfin, c'est sur quelques

beaux tétradrachmes frappés dans le Pont, à Pergame ou en Grèce, qu'on

trouve le portrait de Mithridate. 2° Les inscriptions. M. Théodore

Reinach en a réuni vingt et une, tant grecques que latines. 3° Les

auteurs. Cette source est de beaucoup la plus abondante. Mais les

documents qu'elle fournit devaient être soumis à une critique

rigoureuse. On sait que les ouvrages des écrivains qui ont raconté

l'histoire de Mithridate à proximité des événements ne nous sont point

parvenus.

Nous n'avons ni les Mémoires de Sylla, ni ceux de Rutilius Rufus, ni

l'ouvrage de Sisena, ni les histoires de Salluste, ni le poème

d'Archias, ni les parties de Tite-Live concernant la guerre

mithridatique. On en est réduit à consulter des ouvrages postérieurs de

cent cinquante à trois cents ans au règne de Mithridate et qui, par

conséquent, empruntent toute leur autorité historique aux documents

d'après lesquels ils ont été composés. Mais les anciens n'indiquaient

guère les sources où ils puisaient, et c'est par des recherches très

attentives et des observations très délicates que Théodore Reinach est

parvenu à reconnaître les textes que Plutarque, Appien, Dion Cassius

avaient sous les yeux quand ils composaient leurs récits. Je n'entrerai

point dans le détail de ces procédés, qui ne relèvent que de la critique

érudite. Le peu que j'en viens de dire m'a été inspiré par ce goût

naturel qui porte chacun de nous à s'intéresser aux bonnes méthodes de

travail.

Les ouvrages de pure érudition ne sont point de ma compétence et ne

peuvent faire la substance d'une de ces causeries littéraires qui

veulent des sujets faciles et variés. Le spécial et le particulier ne

sont point notre fait. Par bonheur, il n'est pas rare qu'un véritable

savant soit amené par le progrès de ses recherches à ces généralisations

dont les esprits curieux peuvent tirer tout de suite agrément et profit.

Je ne manque point alors de me pénétrer des idées de ce savant et de

rapporter ce que j'en ai pu saisir. Je ne suis jamais si heureux que

lorsqu'il m'est donné d'entretenir des travaux d'un Renan ou d'un

Darmesteter, d'un Gaston Paris ou d'un Paul Meyer, d'un Oppert ou d'un

Maspero. Or, si le _Mithridate_ de M. Théodore Reinach relève de

l'érudition pour la méthode, il appartient à la littérature historique

par la grandeur du sujet, l'intérêt du récit et l'abondance des vues.

C'est un beau livre, d'une lecture facile dans presque toutes les

parties et, par endroits, attachante et passionnante plus que je ne

saurais dire. C'est qu'en effet M. Théodore Reinach a bien choisi son

sujet. Il l'a pris neuf et fécond. L'histoire de Mithridate, qui n'avait

jamais été traitée à part, est, entre toutes, grande et tragique.

De nos jours encore, les paysans et les pêcheurs d'Iéni-Kalé montrent,

près de Kertch, l'antique Panticapée, un rocher qui se dresse en forme

de chaise sur le bord de la mer. «C'est, disent-ils, le trône de

Mithridate!» L'homme que la légende a mis comme un colosse sur ce siège

énorme et sauvage garde aussi dans l'histoire une grandeur farouche.

Perse d'origine, issu de ces Mithridate qui mouraient au delà du terme

ordinaire de la vie humaine, laissant dans leur harem des enfants en bas

âge, Mithridate, qui fut nommé depuis Eupator et Dionysos, était nourri

dans Sinope, sa ville natale, et touchait à sa treizième année quand son

père, Mithridate Evergète, périt dans une de ces tragiques et ordinaires

intrigues de sérail qui réglèrent de tout temps la succession des

despotes de l'Orient. Sa mère, la Syrienne Laodice, qui, dans l'ennui du

gynécée, avait songé qu'Evergète durait trop, devint sultane par le

droit oriental du meurtre. Le jeune Mithridate, victime d'inexplicables

accidents de chasse et flairant sur sa table des mets suspects,

s'aperçut bientôt que sa mère trouvait qu'il grandissait trop vite. Il

s'enfuit dans les forêts épaisses du Paryadris, où il mena, seul,

inconnu, la rude vie du chasseur et du bandit. On raconte que, semblable

aux géants de pierre sculptés dans le palais de Sargon, il étouffait des

lionceaux entre ses bras. Après sept ans passés nuit et jour dans les

bois et dans les rochers, il reparut à Sinope, où on le croyait mort,

réclama son héritage, l'arracha de force et de ruse à la Syrienne, qui

l'avait aux trois quarts dissipé, territoires et trésors. Rapidement, il

se refit un royaume et «soumit à sa domination, ou tout au moins à son

influence, tout le bassin de la mer Noire».

Ce n'était pas un empire, mais une multitude de peuples. On y parlait

vingt-deux ou vingt-cinq langues différentes. Royaume de la mer, «le

Pont-Euxin, qui lui donnait son nom, lui donnait aussi son unité».

On sait le reste, que je ne puis rappeler ici, même brièvement, puisque

c'est, comme dit Racine, «une partie considérable de l'histoire

romaine». On sait la rupture avec Rome, que Mithridate avait d'abord

ménagée; la conquête de l'Asie Mineure, suivie du massacre de

quatre-vingt mille Romains; le protectorat de la Grèce et ce grand

dessein, imité d'Alexandre, de l'union du monde hellénique et du monde

oriental, qui finit cruellement à Chéronée et à Orchomène; et, après la

guerre de Sylla, les guerres de Lucullus et de Pompée qui font voir,

selon la parole de Montesquieu «non pas des princes déjà vaincus par les

délices et l'orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte,

comme Philippe, Persée et Jugurtha; mais un roi magnanime, qui, dans les

adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que

plus indigné» (_Grand. et déc._, chap. VII).

On sait enfin (et c'est là que je m'arrêterai un instant) qu'après la

défaite de Nicopolis, où ses cavaliers furent égorgés, dans la nuit,

jusqu'au dernier par les légionnaires de Pompée, le vieux roi s'échappa

seul à cheval, avec sa concubine Hypsicratée, vêtue comme un de ces

guerriers barbares, dont elle avait le coeur. Il courut le long du

Caucase et, parvenu en fugitif dans le Bosphore révolté, il le

reconquit. Ce fut son dernier royaume. Là, contraint d'abandonner l'Asie

à l'ennemi qu'il combattait depuis quarante ans avec une invincible

haine, il conçut le projet de marcher sur l'Occident par la Thrace, la

Macédoine et la Pannonie, d'entraîner avec lui les Scythes des steppes

sarmates et les Celtes du Danube, et de se jeter sur l'Italie avec un

torrent de peuples.

Ce plan gigantesque, Mithridate l'expose, au troisième acte de la

tragédie de Racine, dans un discours imité d'Appien:

C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.

Et il ajoute un peu plus loin:

Ne vous figurez point que de cette contrée

Par d'éternels remparts Rome soit séparée.

Je sais tous les chemins par où je dois passer,

Et si la mort bientôt ne me vient traverser,

Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,

Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.

Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours

Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?

«J'en doute!» s'écria le prince Eugène de Savoie, qui avait fait la

guerre contre les Turcs. Et le vainqueur inspiré de Zentha doutait avec

raison qu'une flotte de guerre pût traverser en deux jours l'espace de

mer qui sépare Kertch des bouches du Danube et qu'il suffît de trois

mois à une armée nombreuse pour se rendre, à travers sept cents lieues

de terres, de la Bulgarie à Rome. Mais ces mauvais calculs sont

imputables seulement à Jean Racine, qui, apparemment, n'était pas un

grand homme de guerre. C'est lui qui les a faits, dans sa maison, sur sa

table, avec beaucoup d'innocence. Aucun témoignage antique ne permet

d'en rapporter la faute à Mithridate lui-même, qui n'est pas responsable

des beautés dont un poète se plut à orner ses plans. On sait seulement

que le vieux roi «se proposait de longer la rive septentrionale de

l'Euxin, entraînant sur sa route les Sarmates et les Bastarnes, puis de

remonter la vallée du Danube, où les tribus gauloises, dont il avait

soigneusement cultivé l'amitié, accouraient en foule sous ses étendards.

Ainsi devenu le généralissime de la barbarie du Nord, il traversait la

Pannonie et descendait comme une avalanche du sommet des Alpes sur

l'Italie dégarnie de troupes, affaiblie par ses querelles politiques et

sociales.» Ce projet, dont la grandeur faisait l'étonnement des anciens,

n'a pas été beaucoup admiré par les historiens modernes. Michelet, qui

est enthousiaste, s'est un peu ému en l'exposant; mais M. Mommsen, dont

le défaut n'est point l'enthousiasme, n'a vu là qu'une pitoyable folie.

«L'invasion projetée des Orientaux en Italie, a-t-il dit, était

simplement risible. Ce n'était qu'une fantaisie du désespoir

impuissant.» M. Théodore Reinach ne le croit pas. Il rappelle que les

Cimbres avaient démontré, quarante ans auparavant, que la muraille des

Alpes n'était point infranchissable et il estime qu'une invasion

fondant, en l'an 63 avant l'ère chrétienne, sur l'Italie, déchirée par

la guerre civile, pouvait faire éprouver à Rome les deuils et les hontes

qu'Alaric devait lui infliger cinq siècles plus tard. Cette opinion est

soutenable. Mais la dispute sur ce point ne sera jamais terminée. Trahi

par son fils, abandonné par ses peuples, Mithridate s'est donné la mort

dans la citadelle de Panticapée, au milieu des préparatifs de sa grande

entreprise. Toutefois, cela seul condamne cette entreprise qu'elle se

soit, dès l'abord, renversée sur son auteur. Il n'importe! C'était un

grand ennemi et qui savait haïr. «Il possédait les dons respectables de

la haine», dit Mommsen, et M. Théodore Reinach ajoute: «Dans ce cerveau

surexcité, la haine atteignait au génie.» Les Romains, qui le

craignaient, se réjouirent de sa mort. Les soldats qui vinrent

l'annoncer à Pompée portaient des lauriers comme les messagers des

victoires.

L'embarras fut de reconnaître le corps du terrible sultan. Il était si

défiguré qu'on ne put le reconnaître qu'aux vieilles cicatrices dont il

était couvert. Pompée le fit coucher dans la nécropole royale de Sinope.

Mais c'est surtout par les éclats de leur joie que les Romains rendirent

les honneurs suprêmes à Mithridate Eupator.

Quelques années plus tard, Rome fit de nouvelles réjouissances pour la

mort d'un ennemi. Cette fois l'ennemi était une femme. Il y eut dans la

Ville-Éternelle, des danses et des sacrifices à la mort de Cléopâtre

comme à la mort de Mithridate. C'est qu'avec Cléopâtre périssait enfin

cet Orient guerrier qui avait disputé l'empire à Rome, coûté à l'Italie

tant de travaux et la vie de tant de soldats et de citoyens. Il est

visible que M. Théodore Reinach ressent pour Mithridate ce genre

d'intérêt dont un peintre attentif ne se défend guère à l'endroit d'un

modèle longuement étudié. Il suit le roi de Pont dans toutes ses

entreprises avec un mélange d'admiration et d'horreur. Il s'étonne, non

sans raison, de cette volonté si souple et si forte, de cette

infatigable énergie, de cet esprit de ruse et d'audace, de cette âme

indomptable qui puise dans la défaite des ressources nouvelles et que

les anciens ont comparée au serpent, qui, la tête écrasée, dresse sa

queue menaçante. Pourtant, quand il se recueille pour porter un jugement

d'ensemble, il se garde d'exalter son héros aux dépens de la justice et

de la vérité. Voici la page où se trouve résumée, non sans force, la

pensée de l'historien sur le despote extraordinaire dont il a conté la

vie:

Malgré ses talents multiples, malgré son activité infatigable,

malgré sa fin héroïque, il a manqué quelque chose à Mithridate pour

être rangé parmi les vrais grands hommes de l'histoire: je veux

dire un idéal supérieur, conçu avec sincérité, poursuivi avec

constance. Que représente celui qu'on a appelé le Pierre le Grand

de l'antiquité? La cause de la liberté, de la civilisation

hellénique ou, au contraire, la réaction de l'Orient despotique et

fanatique contre l'Occident libéral et éclairé? On ne le sait,

lui-même l'ignore. Nous l'avons vu, dans la première partie de son

règne, se porter en champion de l'hellénisme, copier Alexandre,

conserver la tunique, coucher dans le gîte du conquérant

macédonien. Un moment même, il a semblé qu'il eût réalisé son rêve

ou, du moins, ramené les beaux jours du royaume de Pergame: l'Asie

affranchie, la vieille Grèce elle-même soulevaient sur leurs

épaules, dans un élan de fièvre joyeuse, le sauveur providentiel

descendu des bords lointains de l'Euxin. Mais la fin du règne va

nous offrir un tableau bien différent. Sous le masque hellénique,

qui bientôt crève de toutes parts, nous trouverons un héros encore,

mais un héros barbare, répudiant une civilisation d'emprunt,

détruisant de ses propres mains les villes qu'il a fondées,

adressant un appel désespéré au fanatisme religieux et national des

vieux peuples de l'Asie et des hordes nomades du Nord, dont il

semble incarner désormais la haine irréconciliable non seulement

contre le conquérant romain, mais encore contre la civilisation

méditerranéenne. Quel est le véritable Mithridate? Celui de

Chersonèse et de Pergame ou celui d'Artaxata et de Panticapée? Je

crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre et que, dans ces deux

rôles, où il paraît successivement passé maître, Mithridate n'ait

été, en effet, qu'un prodige d'ambition et d'égoïsme, un royal

tragédien, jouant de l'Olympe et de l'Avesta, des souvenirs

d'Alexandre et des reliques de Darius, du despotisme et de la

démagogie, de la barbarie et de la civilisation comme d'autant

d'instruments de règne, autant de moyens de séduire et d'entraîner

les hommes, sans jamais partager, au fond, les passions qu'il

exploite et restant calme au milieu des tempêtes qu'il déchaîne.

M. Théodore Reinach nous a fait voir Mithridate souverain d'un royaume

mouvant, plusieurs fois perdu et reconquis, changeant sans cesse de

configuration et de place. Il nous a montré ce maître de tant de vies

humaines conduisant, avec une ardeur toujours égale, des guerres mêlées

d'étonnantes victoires et d'étonnantes défaites. Il a montré le sultan

de Pont tour à tour conquérant, diplomate, fondateur de villes,

organisateur de provinces, colon, protecteur du commerce, des arts et

des lettres, et destructeur des peuples.

Ce n'est pas tout. Il s'est plu encore à nous montrer, autant qu'il

était possible, Mithridate dans l'intimité de sa vie, couché sur un lit

d'or à ces banquets où il réunissait les orateurs et les rhéteurs

hellènes à ces officiers barbares qui portaient le titre envié d'Amis et

de Premiers-Amis du roi. Et ce ne sont pas là les tableaux les moins

intéressants du livre. Mithridate n'était pas sans doute un lumineux

génie. Mommsen lui refuse même l'étendue de l'intelligence, et M.

Théodore Reinach reconnaît que ce n'était pas un véritable grand homme.

Mais, à coup sûr, c'était ce qu'on nomme un caractère. Sa figure est

étrange et d'un relief puissant. À l'approcher, on admire une bête

humaine de cette stature et de ce tempérament, si rusée et si forte, si

ingénieuse et si barbare, et douée de si épouvantables vertus.

On a son profil sur les tétradrachmes. Il était beau, les traits grands,

la chevelure bouclée. C'était une espèce de géant. La grandeur de ses

armes étonna Pompée. Et ses armures, suspendues aux temples de Delphes

et de Némée, devant lesquelles s'émerveillaient les visiteurs,

semblaient les dépouilles d'un Titan. Ceint d'une tiare étincelante,

vêtu, à l'orientale, de robes précieuses, portant le large pantalon

perse, il apparaissait, dans le feu des pierreries, comme l'image, sur

la terre, des dieux-astres, Ormuzd et Améria, auxquels il allumait en

offrande une forêt sur une montagne. Sous ces dehors d'idole orientale,

c'était le plus agile cavalier de son armée, et il n'avait pas d'égal

pour lancer le javelot.

Habituellement sobre, il lui prit envie, un jour, à table, de lutter

avec un athlète pour la capacité du boire et du manger, et de cette

lutte il sortit vainqueur. Ce colosse avait une certaine délicatesse de

goût. Il recherchait la belle vaisselle d'or et d'argent, ce qui était,

à vrai dire, un luxe commun alors à tous les grands personnages. Il

avait formé un riche cabinet de pierres gravées. Il aimait les beaux

discours, et lui-même il parlait avec éloquence en plusieurs langues.

Enfin, ses connaissances en médecine semblent avoir été assez étendues

et profondes, bien qu'il mêlât à ses recettes beaucoup de formules de

sorcellerie.

Comme tous les dynastes d'Orient, il avait une grande habitude du

meurtre domestique. Quatre de ses fils périrent par son ordre:

Ariarathe, Mithridate, Macharès et Xipharès. Mais il faut voir

l'enchaînement des crimes dans cette maison et se rappeler que sa mère

avait tenté de le faire tuer et qu'enfin un fils qu'il avait épargné,

Pharnace, fut cause de sa mort.

Il semble avoir beaucoup aimé sa fille Drypetina, un monstre qui avait

une double rangée de dents à chaque mâchoire, et, s'il la fit poignarder

par un eunuque, ce fut pour qu'elle ne tombât pas vivante aux mains des

Romains.

Deux autres de ses filles, Mithridatis et Mysa, moururent avec lui à

Panticapée pour la même raison. Rien alors de plus ordinaire, après une

défaite, que le massacre de tout un sérail. Avant de battre en retraite,

on tuait les femmes à l'approche de l'ennemi, comme aujourd'hui on

détruit le matériel embarrassant. Après la défaite infligée, à Cabira,

par Lucullus à l'armée pontique, Mithridate, en fuite sur Comana,

dépêcha l'eunuque Bacchidès à Pharnacie avec ordre de faire mourir

toutes les femmes du sérail. Parmi elles se trouvaient deux soeurs du

roi, Roxane et Statira, âgées de quarante ans, qui n'avaient point été

mariées, et deux de ses femmes, Ioniennes l'une et l'autre, Bérénice de

Chios et Monime de Stratonicée. Monime avait refusé quinze mille pièces

d'or dont Mithridate croyait l'acheter. Il fallut que le roi de Pont lui

envoyât le bandeau royal. C'était d'ailleurs un présent qui coûtait peu

à ce grand faiseur de reines.

On trouva plus tard, dans les archives du Château neuf, près Cabira, une

correspondance échangée entre Monime et Mithridate, dont le ton

licencieux choqua la pudeur des Romains. Mais, enfermée loin de la

Grèce, dans un sérail, sous la garde de soldats barbares, la fière

Ionienne regrettait amèrement sa patrie et la liberté. Bacchidès portait

aux femmes l'ordre de mourir de la manière que chacune d'elles croirait

la plus prompte et la moins douloureuse. Bérénice se fit apporter une

coupe de poison. Sa mère, qui était près d'elle, lui demanda de la

partager. Elles burent toutes deux. La mère mourut la première. Et,

comme Bérénice se tordait dans une horrible agonie, Bacchidès l'acheva

en l'étouffant. Roxane et Statira choisirent aussi le poison. La

première le prit en maudissant son frère. Mais Roxane, au contraire, le

loua de ce qu'au milieu des dangers qu'il courait lui-même il ne les

avait pas oubliées et leur avait assuré une mort libre, abritée des

outrages. Monime, en mémoire peut-être des reines tragiques de ses

poètes, détacha de son front le bandeau royal, le noua autour de son cou

et se pendit, comme Phèdre, à une cheville de la chambre. Mais le faible

tissu se rompit.

Plutarque a conservé ou trouvé les douloureuses paroles que, selon lui,

prononça alors la jeune femme: «Fatal diadème, s'écria-t-elle, tu ne me

rendras pas même ce service!» Et elle présenta la gorge à l'eunuque.

Ainsi périt, après de longs dégoûts, dans le sérail de Pharnacie, Monime

de Stratonicée.

Il y a sans doute quelque brusquerie à quitter sur cette tragédie

domestique l'histoire du grand Asiatique contre qui s'illustrèrent

Sylla, Lucullus et Pompée. Mais cette scène de femmes empoisonnées,

étouffées, égorgées par un eunuque révèle mieux peut-être que tous les

récits de guerre le vrai Mithridate, le vieux sultan de Pont, le

despote, l'Oriental.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 65 / 68 题