Des trois frères Reinach, l'aîné, Joseph, a marqué dans la politique,
comme publiciste et comme député; le second, Salomon, est un archéologue
justement estimé pour l'ardeur et l'exactitude de son esprit; le plus
jeune, Théodore, après avoir promené sa curiosité en divers domaines,
s'est établi dans l'histoire. Je ne rappellerai pas les étonnantes
victoires scolaires qu'il remporta dans les années 1875, 1876 et 1877.
De tels succès, bien qu'ils révèlent sans doute une intelligence précoce
et facile, ne me semblent point enviables. Ils ont l'inconvénient de
mettre l'adolescent dans une lumière trop forte et de lui créer une
supériorité insoutenable.
C'est un danger que de se montrer d'abord prodigieux, puisqu'il n'est
donné à personne de le rester constamment. Il y a là une situation
difficile. Mais on en souffre peu si l'on est un savant, c'est-à-dire un
homme laborieux et modeste. Il est impossible au vrai savant de n'être
point modeste: plus il fait, et mieux il voit ce qu'il reste à faire. Et
je crois reconnaître en M. Théodore Reinach une âme vouée tout entière à
la science.
Ses couronnes scolaires étaient encore toutes fraîches quand il
entreprit de traduire _Hamlet_ en employant alternativement, à l'exemple
de Shakespeare, la prose et le vers.
L'idée semble excellente et naturelle. Je ne crois pas qu'elle ait été
réalisée de la manière la plus heureuse par M. Théodore Reinach. Je
doute même qu'elle soit réalisable. On pourrait essayer peut-être, pour
une étude de ce genre, d'un vers très souple et sans entraves, alternant
avec une prose rythmique comme celle de la _Princesse Maleine_. Mais
cela même est-il bien possible? Est-il possible de repenser un poète
assez vivement pour le transcrire avec son chant et toutes ses
harmonies? Au reste, ce n'est point la question. Si j'ai rappelé cet
essai de M. Théodore Reinach, c'est parce que le savant s'y révèle déjà
par le bon établissement du texte, par la précision des notes et par la
sûreté d'information dont témoigne l'intéressante introduction qui
précède l'ouvrage. À cet égard, peu de traducteurs, en France, ont aussi
bien compris leur devoir que M. Théodore Reinach, et il serait heureux
que son exemple fût suivi.
Il a donné, un peu plus tard, une _Histoire des Israélites depuis la
dispersion jusqu'à nos jours_, ainsi que plusieurs mémoires dans la
_Revue des études juives_. Il s'est beaucoup occupé d'antiquités
helléniques et d'antiquités orientales. Il a étudié dans un ouvrage
spécial, _Trois royaumes de l'Asie Mineure_ (1888), la numismatique des
rois de Cappadoce, de Bithynie et de Pont. Et cet ouvrage doit être
particulièrement signalé ici, parce qu'il fut pour l'auteur une sorte de
préparation à l'_Histoire de Mithridate_ et, si je puis dire,
l'échafaudage du monument.
Mettons, pour être tout à fait exact, un des échafaudages, car il en
fallait d'autres. Les sources de l'histoire de Mithridate sont de trois
sortes: 1° Les médailles, qui, étudiées dans le livre que je viens de
citer, ont fourni à l'auteur les éléments d'une chronologie. Elles lui
ont donné, en outre, quelques indices sur l'état des moeurs et des arts,
ainsi que sur le gouvernement des provinces. Enfin, c'est sur quelques
beaux tétradrachmes frappés dans le Pont, à Pergame ou en Grèce, qu'on
trouve le portrait de Mithridate. 2° Les inscriptions. M. Théodore
Reinach en a réuni vingt et une, tant grecques que latines. 3° Les
auteurs. Cette source est de beaucoup la plus abondante. Mais les
documents qu'elle fournit devaient être soumis à une critique
rigoureuse. On sait que les ouvrages des écrivains qui ont raconté
l'histoire de Mithridate à proximité des événements ne nous sont point
parvenus.
Nous n'avons ni les Mémoires de Sylla, ni ceux de Rutilius Rufus, ni
l'ouvrage de Sisena, ni les histoires de Salluste, ni le poème
d'Archias, ni les parties de Tite-Live concernant la guerre
mithridatique. On en est réduit à consulter des ouvrages postérieurs de
cent cinquante à trois cents ans au règne de Mithridate et qui, par
conséquent, empruntent toute leur autorité historique aux documents
d'après lesquels ils ont été composés. Mais les anciens n'indiquaient
guère les sources où ils puisaient, et c'est par des recherches très
attentives et des observations très délicates que Théodore Reinach est
parvenu à reconnaître les textes que Plutarque, Appien, Dion Cassius
avaient sous les yeux quand ils composaient leurs récits. Je n'entrerai
point dans le détail de ces procédés, qui ne relèvent que de la critique
érudite. Le peu que j'en viens de dire m'a été inspiré par ce goût
naturel qui porte chacun de nous à s'intéresser aux bonnes méthodes de
travail.
Les ouvrages de pure érudition ne sont point de ma compétence et ne
peuvent faire la substance d'une de ces causeries littéraires qui
veulent des sujets faciles et variés. Le spécial et le particulier ne
sont point notre fait. Par bonheur, il n'est pas rare qu'un véritable
savant soit amené par le progrès de ses recherches à ces généralisations
dont les esprits curieux peuvent tirer tout de suite agrément et profit.
Je ne manque point alors de me pénétrer des idées de ce savant et de
rapporter ce que j'en ai pu saisir. Je ne suis jamais si heureux que
lorsqu'il m'est donné d'entretenir des travaux d'un Renan ou d'un
Darmesteter, d'un Gaston Paris ou d'un Paul Meyer, d'un Oppert ou d'un
Maspero. Or, si le _Mithridate_ de M. Théodore Reinach relève de
l'érudition pour la méthode, il appartient à la littérature historique
par la grandeur du sujet, l'intérêt du récit et l'abondance des vues.
C'est un beau livre, d'une lecture facile dans presque toutes les
parties et, par endroits, attachante et passionnante plus que je ne
saurais dire. C'est qu'en effet M. Théodore Reinach a bien choisi son
sujet. Il l'a pris neuf et fécond. L'histoire de Mithridate, qui n'avait
jamais été traitée à part, est, entre toutes, grande et tragique.
De nos jours encore, les paysans et les pêcheurs d'Iéni-Kalé montrent,
près de Kertch, l'antique Panticapée, un rocher qui se dresse en forme
de chaise sur le bord de la mer. «C'est, disent-ils, le trône de
Mithridate!» L'homme que la légende a mis comme un colosse sur ce siège
énorme et sauvage garde aussi dans l'histoire une grandeur farouche.
Perse d'origine, issu de ces Mithridate qui mouraient au delà du terme
ordinaire de la vie humaine, laissant dans leur harem des enfants en bas
âge, Mithridate, qui fut nommé depuis Eupator et Dionysos, était nourri
dans Sinope, sa ville natale, et touchait à sa treizième année quand son
père, Mithridate Evergète, périt dans une de ces tragiques et ordinaires
intrigues de sérail qui réglèrent de tout temps la succession des
despotes de l'Orient. Sa mère, la Syrienne Laodice, qui, dans l'ennui du
gynécée, avait songé qu'Evergète durait trop, devint sultane par le
droit oriental du meurtre. Le jeune Mithridate, victime d'inexplicables
accidents de chasse et flairant sur sa table des mets suspects,
s'aperçut bientôt que sa mère trouvait qu'il grandissait trop vite. Il
s'enfuit dans les forêts épaisses du Paryadris, où il mena, seul,
inconnu, la rude vie du chasseur et du bandit. On raconte que, semblable
aux géants de pierre sculptés dans le palais de Sargon, il étouffait des
lionceaux entre ses bras. Après sept ans passés nuit et jour dans les
bois et dans les rochers, il reparut à Sinope, où on le croyait mort,
réclama son héritage, l'arracha de force et de ruse à la Syrienne, qui
l'avait aux trois quarts dissipé, territoires et trésors. Rapidement, il
se refit un royaume et «soumit à sa domination, ou tout au moins à son
influence, tout le bassin de la mer Noire».
Ce n'était pas un empire, mais une multitude de peuples. On y parlait
vingt-deux ou vingt-cinq langues différentes. Royaume de la mer, «le
Pont-Euxin, qui lui donnait son nom, lui donnait aussi son unité».
On sait le reste, que je ne puis rappeler ici, même brièvement, puisque
c'est, comme dit Racine, «une partie considérable de l'histoire
romaine». On sait la rupture avec Rome, que Mithridate avait d'abord
ménagée; la conquête de l'Asie Mineure, suivie du massacre de
quatre-vingt mille Romains; le protectorat de la Grèce et ce grand
dessein, imité d'Alexandre, de l'union du monde hellénique et du monde
oriental, qui finit cruellement à Chéronée et à Orchomène; et, après la
guerre de Sylla, les guerres de Lucullus et de Pompée qui font voir,
selon la parole de Montesquieu «non pas des princes déjà vaincus par les
délices et l'orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte,
comme Philippe, Persée et Jugurtha; mais un roi magnanime, qui, dans les
adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que
plus indigné» (_Grand. et déc._, chap. VII).
On sait enfin (et c'est là que je m'arrêterai un instant) qu'après la
défaite de Nicopolis, où ses cavaliers furent égorgés, dans la nuit,
jusqu'au dernier par les légionnaires de Pompée, le vieux roi s'échappa
seul à cheval, avec sa concubine Hypsicratée, vêtue comme un de ces
guerriers barbares, dont elle avait le coeur. Il courut le long du
Caucase et, parvenu en fugitif dans le Bosphore révolté, il le
reconquit. Ce fut son dernier royaume. Là, contraint d'abandonner l'Asie
à l'ennemi qu'il combattait depuis quarante ans avec une invincible
haine, il conçut le projet de marcher sur l'Occident par la Thrace, la
Macédoine et la Pannonie, d'entraîner avec lui les Scythes des steppes
sarmates et les Celtes du Danube, et de se jeter sur l'Italie avec un
torrent de peuples.
Ce plan gigantesque, Mithridate l'expose, au troisième acte de la
tragédie de Racine, dans un discours imité d'Appien:
C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Et il ajoute un peu plus loin:
Ne vous figurez point que de cette contrée
Par d'éternels remparts Rome soit séparée.
Je sais tous les chemins par où je dois passer,
Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,
Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
«J'en doute!» s'écria le prince Eugène de Savoie, qui avait fait la
guerre contre les Turcs. Et le vainqueur inspiré de Zentha doutait avec
raison qu'une flotte de guerre pût traverser en deux jours l'espace de
mer qui sépare Kertch des bouches du Danube et qu'il suffît de trois
mois à une armée nombreuse pour se rendre, à travers sept cents lieues
de terres, de la Bulgarie à Rome. Mais ces mauvais calculs sont
imputables seulement à Jean Racine, qui, apparemment, n'était pas un
grand homme de guerre. C'est lui qui les a faits, dans sa maison, sur sa
table, avec beaucoup d'innocence. Aucun témoignage antique ne permet
d'en rapporter la faute à Mithridate lui-même, qui n'est pas responsable
des beautés dont un poète se plut à orner ses plans. On sait seulement
que le vieux roi «se proposait de longer la rive septentrionale de
l'Euxin, entraînant sur sa route les Sarmates et les Bastarnes, puis de
remonter la vallée du Danube, où les tribus gauloises, dont il avait
soigneusement cultivé l'amitié, accouraient en foule sous ses étendards.
Ainsi devenu le généralissime de la barbarie du Nord, il traversait la
Pannonie et descendait comme une avalanche du sommet des Alpes sur
l'Italie dégarnie de troupes, affaiblie par ses querelles politiques et
sociales.» Ce projet, dont la grandeur faisait l'étonnement des anciens,
n'a pas été beaucoup admiré par les historiens modernes. Michelet, qui
est enthousiaste, s'est un peu ému en l'exposant; mais M. Mommsen, dont
le défaut n'est point l'enthousiasme, n'a vu là qu'une pitoyable folie.
«L'invasion projetée des Orientaux en Italie, a-t-il dit, était
simplement risible. Ce n'était qu'une fantaisie du désespoir
impuissant.» M. Théodore Reinach ne le croit pas. Il rappelle que les
Cimbres avaient démontré, quarante ans auparavant, que la muraille des
Alpes n'était point infranchissable et il estime qu'une invasion
fondant, en l'an 63 avant l'ère chrétienne, sur l'Italie, déchirée par
la guerre civile, pouvait faire éprouver à Rome les deuils et les hontes
qu'Alaric devait lui infliger cinq siècles plus tard. Cette opinion est
soutenable. Mais la dispute sur ce point ne sera jamais terminée. Trahi
par son fils, abandonné par ses peuples, Mithridate s'est donné la mort
dans la citadelle de Panticapée, au milieu des préparatifs de sa grande
entreprise. Toutefois, cela seul condamne cette entreprise qu'elle se
soit, dès l'abord, renversée sur son auteur. Il n'importe! C'était un
grand ennemi et qui savait haïr. «Il possédait les dons respectables de
la haine», dit Mommsen, et M. Théodore Reinach ajoute: «Dans ce cerveau
surexcité, la haine atteignait au génie.» Les Romains, qui le
craignaient, se réjouirent de sa mort. Les soldats qui vinrent
l'annoncer à Pompée portaient des lauriers comme les messagers des
victoires.
L'embarras fut de reconnaître le corps du terrible sultan. Il était si
défiguré qu'on ne put le reconnaître qu'aux vieilles cicatrices dont il
était couvert. Pompée le fit coucher dans la nécropole royale de Sinope.
Mais c'est surtout par les éclats de leur joie que les Romains rendirent
les honneurs suprêmes à Mithridate Eupator.
Quelques années plus tard, Rome fit de nouvelles réjouissances pour la
mort d'un ennemi. Cette fois l'ennemi était une femme. Il y eut dans la
Ville-Éternelle, des danses et des sacrifices à la mort de Cléopâtre
comme à la mort de Mithridate. C'est qu'avec Cléopâtre périssait enfin
cet Orient guerrier qui avait disputé l'empire à Rome, coûté à l'Italie
tant de travaux et la vie de tant de soldats et de citoyens. Il est
visible que M. Théodore Reinach ressent pour Mithridate ce genre
d'intérêt dont un peintre attentif ne se défend guère à l'endroit d'un
modèle longuement étudié. Il suit le roi de Pont dans toutes ses
entreprises avec un mélange d'admiration et d'horreur. Il s'étonne, non
sans raison, de cette volonté si souple et si forte, de cette
infatigable énergie, de cet esprit de ruse et d'audace, de cette âme
indomptable qui puise dans la défaite des ressources nouvelles et que
les anciens ont comparée au serpent, qui, la tête écrasée, dresse sa
queue menaçante. Pourtant, quand il se recueille pour porter un jugement
d'ensemble, il se garde d'exalter son héros aux dépens de la justice et
de la vérité. Voici la page où se trouve résumée, non sans force, la
pensée de l'historien sur le despote extraordinaire dont il a conté la
vie:
Malgré ses talents multiples, malgré son activité infatigable,
malgré sa fin héroïque, il a manqué quelque chose à Mithridate pour
être rangé parmi les vrais grands hommes de l'histoire: je veux
dire un idéal supérieur, conçu avec sincérité, poursuivi avec
constance. Que représente celui qu'on a appelé le Pierre le Grand
de l'antiquité? La cause de la liberté, de la civilisation
hellénique ou, au contraire, la réaction de l'Orient despotique et
fanatique contre l'Occident libéral et éclairé? On ne le sait,
lui-même l'ignore. Nous l'avons vu, dans la première partie de son
règne, se porter en champion de l'hellénisme, copier Alexandre,
conserver la tunique, coucher dans le gîte du conquérant
macédonien. Un moment même, il a semblé qu'il eût réalisé son rêve
ou, du moins, ramené les beaux jours du royaume de Pergame: l'Asie
affranchie, la vieille Grèce elle-même soulevaient sur leurs
épaules, dans un élan de fièvre joyeuse, le sauveur providentiel
descendu des bords lointains de l'Euxin. Mais la fin du règne va
nous offrir un tableau bien différent. Sous le masque hellénique,
qui bientôt crève de toutes parts, nous trouverons un héros encore,
mais un héros barbare, répudiant une civilisation d'emprunt,
détruisant de ses propres mains les villes qu'il a fondées,
adressant un appel désespéré au fanatisme religieux et national des
vieux peuples de l'Asie et des hordes nomades du Nord, dont il
semble incarner désormais la haine irréconciliable non seulement
contre le conquérant romain, mais encore contre la civilisation
méditerranéenne. Quel est le véritable Mithridate? Celui de
Chersonèse et de Pergame ou celui d'Artaxata et de Panticapée? Je
crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre et que, dans ces deux
rôles, où il paraît successivement passé maître, Mithridate n'ait
été, en effet, qu'un prodige d'ambition et d'égoïsme, un royal
tragédien, jouant de l'Olympe et de l'Avesta, des souvenirs
d'Alexandre et des reliques de Darius, du despotisme et de la
démagogie, de la barbarie et de la civilisation comme d'autant
d'instruments de règne, autant de moyens de séduire et d'entraîner
les hommes, sans jamais partager, au fond, les passions qu'il
exploite et restant calme au milieu des tempêtes qu'il déchaîne.
M. Théodore Reinach nous a fait voir Mithridate souverain d'un royaume
mouvant, plusieurs fois perdu et reconquis, changeant sans cesse de
configuration et de place. Il nous a montré ce maître de tant de vies
humaines conduisant, avec une ardeur toujours égale, des guerres mêlées
d'étonnantes victoires et d'étonnantes défaites. Il a montré le sultan
de Pont tour à tour conquérant, diplomate, fondateur de villes,
organisateur de provinces, colon, protecteur du commerce, des arts et
des lettres, et destructeur des peuples.
Ce n'est pas tout. Il s'est plu encore à nous montrer, autant qu'il
était possible, Mithridate dans l'intimité de sa vie, couché sur un lit
d'or à ces banquets où il réunissait les orateurs et les rhéteurs
hellènes à ces officiers barbares qui portaient le titre envié d'Amis et
de Premiers-Amis du roi. Et ce ne sont pas là les tableaux les moins
intéressants du livre. Mithridate n'était pas sans doute un lumineux
génie. Mommsen lui refuse même l'étendue de l'intelligence, et M.
Théodore Reinach reconnaît que ce n'était pas un véritable grand homme.
Mais, à coup sûr, c'était ce qu'on nomme un caractère. Sa figure est
étrange et d'un relief puissant. À l'approcher, on admire une bête
humaine de cette stature et de ce tempérament, si rusée et si forte, si
ingénieuse et si barbare, et douée de si épouvantables vertus.
On a son profil sur les tétradrachmes. Il était beau, les traits grands,
la chevelure bouclée. C'était une espèce de géant. La grandeur de ses
armes étonna Pompée. Et ses armures, suspendues aux temples de Delphes
et de Némée, devant lesquelles s'émerveillaient les visiteurs,
semblaient les dépouilles d'un Titan. Ceint d'une tiare étincelante,
vêtu, à l'orientale, de robes précieuses, portant le large pantalon
perse, il apparaissait, dans le feu des pierreries, comme l'image, sur
la terre, des dieux-astres, Ormuzd et Améria, auxquels il allumait en
offrande une forêt sur une montagne. Sous ces dehors d'idole orientale,
c'était le plus agile cavalier de son armée, et il n'avait pas d'égal
pour lancer le javelot.
Habituellement sobre, il lui prit envie, un jour, à table, de lutter
avec un athlète pour la capacité du boire et du manger, et de cette
lutte il sortit vainqueur. Ce colosse avait une certaine délicatesse de
goût. Il recherchait la belle vaisselle d'or et d'argent, ce qui était,
à vrai dire, un luxe commun alors à tous les grands personnages. Il
avait formé un riche cabinet de pierres gravées. Il aimait les beaux
discours, et lui-même il parlait avec éloquence en plusieurs langues.
Enfin, ses connaissances en médecine semblent avoir été assez étendues
et profondes, bien qu'il mêlât à ses recettes beaucoup de formules de
sorcellerie.
Comme tous les dynastes d'Orient, il avait une grande habitude du
meurtre domestique. Quatre de ses fils périrent par son ordre:
Ariarathe, Mithridate, Macharès et Xipharès. Mais il faut voir
l'enchaînement des crimes dans cette maison et se rappeler que sa mère
avait tenté de le faire tuer et qu'enfin un fils qu'il avait épargné,
Pharnace, fut cause de sa mort.
Il semble avoir beaucoup aimé sa fille Drypetina, un monstre qui avait
une double rangée de dents à chaque mâchoire, et, s'il la fit poignarder
par un eunuque, ce fut pour qu'elle ne tombât pas vivante aux mains des
Romains.
Deux autres de ses filles, Mithridatis et Mysa, moururent avec lui à
Panticapée pour la même raison. Rien alors de plus ordinaire, après une
défaite, que le massacre de tout un sérail. Avant de battre en retraite,
on tuait les femmes à l'approche de l'ennemi, comme aujourd'hui on
détruit le matériel embarrassant. Après la défaite infligée, à Cabira,
par Lucullus à l'armée pontique, Mithridate, en fuite sur Comana,
dépêcha l'eunuque Bacchidès à Pharnacie avec ordre de faire mourir
toutes les femmes du sérail. Parmi elles se trouvaient deux soeurs du
roi, Roxane et Statira, âgées de quarante ans, qui n'avaient point été
mariées, et deux de ses femmes, Ioniennes l'une et l'autre, Bérénice de
Chios et Monime de Stratonicée. Monime avait refusé quinze mille pièces
d'or dont Mithridate croyait l'acheter. Il fallut que le roi de Pont lui
envoyât le bandeau royal. C'était d'ailleurs un présent qui coûtait peu
à ce grand faiseur de reines.
On trouva plus tard, dans les archives du Château neuf, près Cabira, une
correspondance échangée entre Monime et Mithridate, dont le ton
licencieux choqua la pudeur des Romains. Mais, enfermée loin de la
Grèce, dans un sérail, sous la garde de soldats barbares, la fière
Ionienne regrettait amèrement sa patrie et la liberté. Bacchidès portait
aux femmes l'ordre de mourir de la manière que chacune d'elles croirait
la plus prompte et la moins douloureuse. Bérénice se fit apporter une
coupe de poison. Sa mère, qui était près d'elle, lui demanda de la
partager. Elles burent toutes deux. La mère mourut la première. Et,
comme Bérénice se tordait dans une horrible agonie, Bacchidès l'acheva
en l'étouffant. Roxane et Statira choisirent aussi le poison. La
première le prit en maudissant son frère. Mais Roxane, au contraire, le
loua de ce qu'au milieu des dangers qu'il courait lui-même il ne les
avait pas oubliées et leur avait assuré une mort libre, abritée des
outrages. Monime, en mémoire peut-être des reines tragiques de ses
poètes, détacha de son front le bandeau royal, le noua autour de son cou
et se pendit, comme Phèdre, à une cheville de la chambre. Mais le faible
tissu se rompit.
Plutarque a conservé ou trouvé les douloureuses paroles que, selon lui,
prononça alors la jeune femme: «Fatal diadème, s'écria-t-elle, tu ne me
rendras pas même ce service!» Et elle présenta la gorge à l'eunuque.
Ainsi périt, après de longs dégoûts, dans le sérail de Pharnacie, Monime
de Stratonicée.
Il y a sans doute quelque brusquerie à quitter sur cette tragédie
domestique l'histoire du grand Asiatique contre qui s'illustrèrent
Sylla, Lucullus et Pompée. Mais cette scène de femmes empoisonnées,
étouffées, égorgées par un eunuque révèle mieux peut-être que tous les
récits de guerre le vrai Mithridate, le vieux sultan de Pont, le
despote, l'Oriental.