Vous connaissez sans doute la _Vita nuova_ de Dante Alighieri. C'est un
petit roman allégorique, où se sentent la nudité grêle et la fine
maigreur du premier art florentin. Sous les formes sèches et comme
acides des figures se cachent des symboles nombreux et compliqués. Cette
_Vita nuova_, du moins par sa subtilité, peut, à la rigueur, donner
quelque idée de la manière de M. Maurice Barrès qui est, en littérature,
un préraphaélite. Et c'est grâce, sans doute, à ce tour de style et
d'âme qu'il a séduit M. Paul Bourget ainsi que plusieurs de nos
raffinés.
L'inertie expressive des figures, la raideur un peu gauche des scènes
qui ne sont point liées, les petits paysages exquis tendus comme des
tapisseries, c'est ce que j'appelle le préraphaélisme et le
florentinisme de M. Maurice Barrès. Mais il ne faut pas trop insister.
Le _Jardin de Bérénice_ est aussi éloigné de la symétrie naïve de la
_Vita nuova_ que la métaphysique de M. Barrès est distante de la
scolastique du XIIIe siècle. Loin d'être arrangé avec exactitude et
déduit selon les règles du syllogisme, le livre nouveau est flottant et
indéterminé. C'est un livre amorphe. Et l'indécision de l'ensemble fait
un curieux contraste avec la sobriété précise des détails.
Les ouvrages de notre jeune contemporain trahissent, comme la toile de
l'antique Pénélope, l'effroi mystérieux de la chose finie. M. Barrès ne
défait pas la nuit la tâche du jour. Mais il met partout de l'inachevé
et de l'inachevable. Car il sait que c'est un charme, et il est fertile
en artifices. Ses deux premiers livres, _Sous l'oeil des barbares_ et _un
Homme libre_, étaient conçus dans cette manière. Par malheur, ils
étaient d'un symbolisme compliqué et difficile. Aussi ne furent-ils
goûtés que par les jeunes gens. La jeunesse a cela de beau qu'elle peut
admirer sans comprendre. En avançant dans la vie, on veut saisir
quelques rapports des choses, et c'est une grande incommodité. Le
_Jardin de Bérénice_, qui est une suite à ces deux ouvrages, et comme le
troisième panneau du triptyque, semblera bien supérieur aux autres par
la finesse du ton et la grâce du sentiment. Toutefois, j'avertis les
personnes austères qui voudraient lire ce petit livre qu'elles risquent
d'en être choquées de diverses façons. Car beaucoup de sentiments qui
passent pour respectables parmi les hommes y sont moqués avec douceur,
et M. Maurice Barrès est incomparable pour la politesse avec laquelle il
offense nos pudeurs; je le tiens un rare esprit et un habile écrivain,
mais je ne me fais pas du tout son garant auprès du chaste lecteur.
J'eus pour professeur, en mon temps, un prêtre très honnête, mais un peu
farouche, qui punissait les fautes des écoliers non pour elles-mêmes,
mais pour le degré de malice qu'il jugeait qu'on y mettait. Il était
indulgent à l'endroit des instincts et des mouvements obscurs de l'âme
et du corps, et il y avait parmi nous des brutes à qui il passait à peu
près tout. Au contraire, s'il découvrait un péché commis avec industrie
et curiosité, il se montrait impitoyable. L'élégance dans le mal, voilà
ce qu'il appelait malice et ce qu'il poursuivait rigoureusement. Si
jamais M. Maurice Barrès éprouve le besoin de se confesser, comme déjà
M. Paul Bourget le lui conseille, et qu'il tombe sur mon théologien, je
lui prédis une pénitence à faire dresser les cheveux sur la tête. Jamais
écrivain ne pécha plus tranquillement, avec plus d'élégance, plus
d'industrie et de curiosité, par plus pure malice que l'auteur du
_Jardin de Bérénice_.
Il n'a point d'instincts, point de passions. Il est tout intellectuel,
et c'est un idéaliste pervers.
Retournant un mot fameux de Théophile Gautier, il a dit de lui-même: «Je
suis un homme pour qui le monde extérieur n'existe pas.» Ce qui doit
s'entendre au sens métaphysique, et si on lui fait remarquer qu'il a
tracé çà et là de bien jolis paysages, il répondra qu'il les a vus en
lui et qu'ils marquaient les états de son âme. Il a dit encore: «La
beauté du dehors jamais ne m'émut vraiment.» Et c'est un aveu de
perversité intellectuelle. Car il y a de la malice à ne point aimer les
choses visibles et à vivre exempt de toute tendresse envers la nature,
de toute belle idolâtrie devant la splendeur du monde. M. Maurice Barrès
nous répond encore: «Il n'y a de réalité pour moi que la pensée pure.
Les âmes sont seules intéressantes.» Ce jeune dédaigneux qui a méprisé
l'instinct et le sentiment, est-il donc un spiritualiste, un mystique
exalté? Quelle philosophie ou quelle religion lui ouvre les demeures des
âmes? Ni religion ni philosophie aucune. Il ne croit ni n'espère. Il
entre dans l'empire spirituel sans appui moral. Voilà encore de la
perversité. Son jeune maître, M. Paul Bourget, qui tente de le
catéchiser un peu, lui disait naguère: «Anxieux uniquement des choses de
l'âme, vous n'acceptez pas la foi, qui seule donne une interprétation
ample et profonde aux choses de l'âme.» Et M. Paul Bourget prêche
d'exemple: il se spiritualise beaucoup en ce moment, me dit-on, au
soleil de cette blonde Sicile qui n'est plus païenne.
Cependant, il ne faut pas s'imaginer que M. Maurice Barrès erre
absolument sans règle et sans guide dans les corridors de la
psychologie. Cet homme curieux n'est pas tout à fait impie, encore qu'il
le soit beaucoup. Je disais qu'il n'a point de religion. J'avais tort.
Il en a une, la religion du MOI, le culte de la personne intime, la
contemplation de soi-même, le divin _égotisme_. Il s'admire vivre, et
c'est un bouddha littéraire et politique d'une incomparable distinction.
Il nous enseigne la sagesse mondaine et le détachement élégant des
choses. Il nous instruit à chercher en nous seuls «l'internelle
consolation» et à garder notre _moi_ comme un trésor. Et il veut que
cela passe pour de l'ascétisme, et qu'il y ait de la vertu à défendre le
_moi_ avec un soin jaloux contre les entreprises de la nature. Un
Français qui fut élevé en Allemagne et qui y resta homme d'esprit,
Chamisso, a écrit un conte d'un sens profond. On y voit qu'il est
criminel de vendre non pas seulement sa pensée, mais même son ombre. M.
Maurice Barrès est pénétré de la vérité de ce symbole: il nous avertit
qu'il faut se garder, s'appartenir, demeurer stable dans l'écoulement
des choses, se réaliser soi-même obstinément dans la diversité des
phénomènes, et, fût-on seulement une vaine ombre, ne vendre cette ombre
ni à Dieu, ni au diable, ni aux femmes.
C'est là une morale, et une morale considérable, une vieille morale.
Guillaume de Humboldt la professait et la pratiquait. Selon lui, le
principe des moeurs est que l'homme _doit_ vivre pour lui-même,
c'est-à-dire pour le développement complet de ses facultés.
Je crois avoir assez bien compris l'évangile du jeune apôtre. M. Barrès
semble nous dire: Homme, je suis le rêveur du rêve universel. Le monde
est le grain d'opium que je fume dans ma petite pipe d'argent. Tout ce
que je vous montre n'est que la fumée de mes songes. Je suis le meilleur
et le plus heureux de tous. La sagesse de mes frères d'Occident est
vraiment incertaine et courte. Ils se croient sceptiques, lorsqu'ils
sont au contraire d'une crédulité naïve. On m'appelle mademoiselle
Renan. Je suis effrayé du poids des lourdes croyances qui pèsent sur
l'âme de mon père spirituel. M. Renan, que d'ailleurs j'ai beaucoup
inventé pour ma part, est opprimé sous toutes sortes de fidélités, et de
confessions, et de professions, et de symboles. Moi, je ne crois qu'à
MOI. Cela seul m'embarrasse, que le _moi_ suppose le _non moi_, car
enfin, si le monde se reflète en moi, il faut bien que le monde ait tout
de même une espèce de vague réalité. Mais qu'il existe, c'est son
affaire et non la mienne. Je suis bien assez occupé d'entretenir la
réalité de mon _moi_, qui tente sans cesse à se dissoudre.
Il a raison, M. Maurice Barrès. Son _Moi_ a une tendance singulière à se
répandre dans l'infini. Il est exquis, ce moi, mais d'une délicatesse,
d'une subtilité, d'un vague extrêmes. Il est fait d'affaissements, de
troubles, d'hésitations et si compliqué, que c'est un héroïque travail
de le contenir. Une perpétuelle ironie le subtilise et le dévore. C'est
un moi fluide et charmant, d'une inquiétante ténuité. Ce moi pensant a
l'éclat des nébuleuses et fait songer à ces astres frêles, à ces comètes
pour lesquelles la sollicitude des astronomes redoute sans cesse quelque
terrible aventure céleste. Et ces craintes ne sont point vaines.
Plusieurs de ces astres subtils se sont perdus dans leur course
hyperbolique, d'autres ont été coupés en deux. Ils ont maintenant deux
_Moi_ qui ne peuvent se rejoindre.
Pour conjurer une semblable disgrâce, M. Maurice Barrès a recours à
divers procédés. Il ne se contente pas de concentrer son _moi_ dans
d'élégants romans psychiques tels que l'_Homme libre_ et le _Jardin de
Bérénice_. Il agit, il institue des expériences. Je ne crois pas le
fâcher en disant que sa candidature heureuse à la députation fut une de
ces expériences de scepticisme pratique, et que le député de Nancy est
un essayiste en action.
Doutons de tout, je le veux bien. Mais le doute ne change pas les
conditions de la vie.
Sceptiques et croyants, nous sommes soumis impérieusement aux mêmes
nécessités, qui sont les nécessités de l'existence. Cette nuit même, une
des premières nuits douces de l'année, en finissant de lire votre livre,
mon cher Barrès, j'ouvris ma fenêtre, je regardai les étoiles qui
tremblaient dans le ciel allégé de ses brumes d'hiver. Et le mystère de
ces brillantes inconnues me troubla une fois de plus et aussi amèrement
que jamais, car je venais de faire une lecture qui n'était pas
consolante. Et je songeai: peut-être que la vie telle que nous la voyons
et telle que nous la concevons ici-bas, la vie organique, celle des
bêtes et des hommes, n'est qu'un accident tout à fait particulier à ce
petit monde insignifiant que nous appelons la terre. Peut-être que cette
infime planète s'est gâtée, pourrie, et que tout ce que nous y voyons et
nous-mêmes n'est que l'effet de la maladie qui a corrompu ce mauvais
fruit. Le sens de l'univers nous échappe totalement; nous sommes
peut-être des bacilles et des vibrions en horreur à l'ordre universel.
Peut-être... Mais, comme dit Martin, qui était un sage, cultivons notre
jardin. Il ne s'agit point d'expérimenter la vie. Il faut la vivre.
Ayons le coeur simple et soyons des hommes de bonne volonté. Et la paix
divine sera sur nous.
M. Maurice Barrès a plus d'une fois fait froncer le sourcil aux
personnes graves. Mais il a exercé sur beaucoup de jeunes gens une sorte
de fascination. Il ne faut pas s'en étonner. Cet esprit si troublé, si
malade, si perverti et gâté, comme nous l'avons dit, par ce que les
théologiens appellent la malice, n'est certes ni sans grâce ni sans
richesse. Il a présenté artistement une réelle détresse morale. Et cela
lui a gagné des sympathies dans la jeunesse, cela lui a valu une sorte
d'admiration tendre et mouillée. Un poète de son âge qui a écrit un bien
joli livre de critique, M. Le Goffic, constate cette influence profonde
de M. Maurice Barrès et il l'explique en bons termes. «C'est qu'en
effet, dit-il, ces livres maladifs d'art et de passion mettent dans le
jour le plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême
civilisation, clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si l'on en
réunissait les membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne
croit.»
Et puis enfin (aucun lettré ne s'y trompera) M. Maurice Barrès possède
l'arme dangereuse et pénétrante: le style. Sa langue souple, à la fois
précise et fuyante, a des ressources merveilleuses. Tel paysage du
_Jardin de Bérénice_, d'un trait rapide et d'une perspective infinie,
est inoubliable.