BLAISE PASCAL ET M. JOSEPH BERTRAND[22]

Une étude sur Blaise Pascal par M. Joseph Bertrand ne pouvait manquer

d'intéresser. On était curieux de savoir la pensée du savant à qui les

mathématiques doivent leurs derniers progrès sur le génie qui contribua

à créer le calcul des probabilités et qui résolut de difficiles

problèmes sur le cycloïde.

Ceux qui sont assez heureux pour pouvoir juger des travaux de M. Joseph

Bertrand en physique mathématique et dans ce même calcul des

probabilités, dont Huyghens et Pascal marquèrent les beaux

commencements, s'accordent à louer la fécondité géniale du secrétaire

perpétuel de notre Académie des sciences. Cela ne m'est pas permis; je

dois m'arrêter, plein de regret, au seuil du sanctuaire où les initiés

recherchent les seules vérités qu'il soit donné à l'homme d'atteindre

absolument, et je ne puis que gémir d'être exclu des temples de la

certitude. Mais il suffit d'une vue générale sur l'histoire des

mathématiques pour reconnaître la grande place qu'y tient l'oeuvre de M.

Joseph Bertrand et savoir que ce maître a porté dans l'analyse cette

clarté rapide, cette élégante concision qui donnent la grâce à

l'évidence et montrent la vérité avec tous les rayons de sa couronne.

L'algèbre et la géométrie ont leur style, comme la musique et la poésie,

et c'est au grand style qu'on reconnaît le génie dans les sciences comme

dans les arts.

La supériorité certaine de M. Joseph Bertrand dans la science des

nombres et des figures nous rend infiniment précieux tout ce qu'il nous

dit des découvertes et des expériences que Pascal nous a laissées. Soit

qu'il définisse la part de Blaise dans l'établissement du calcul des

probabilités, soit qu'il montre par quelles incertitudes ce génie a

passé avant de constituer la théorie de la pesanteur de l'air, soit

qu'il nous conte cette histoire du cycloïde où l'ennemi des jésuites

montra plus de zèle pour la vérité que d'indulgence pour ceux qui la

cherchaient avec lui, soit qu'il nous donne pour un incomparable

chef-d'oeuvre la théorie de la presse hydraulique, je m'instruis et

j'admire de confiance; mais il y a un point qui touchera tout le monde.

C'est cette simple phrase: «Pascal fit à seize ans sa première

découverte sur les sections coniques.» Car on ne pourra oublier que

celui qui rapporte cet exemple de précocité merveilleuse fut aussi,

voilà presque soixante ans, un enfant prodigieux. Joseph Bertrand

concourut à onze ans avec les jeunes gens qui se présentaient à l'École

polytechnique et satisfit à toutes les épreuves. Ce souvenir suffira, je

pense, à rendre assez touchante la page qui commence par ces mots: «Les

courbes étudiées par Pascal étaient les sections du cône à base

circulaire, c'est-à-dire la perspective d'un cercle.»

En résumé, et pour ne pas tourner plus longtemps autour d'un sujet dans

lequel je ne saurais entrer, voici de quelle manière M. Joseph Bertrand

juge Pascal comme géomètre et comme physicien, en le comparant à

l'esprit le plus étendu et le plus embrassant des temps modernes:

Pour Pascal, comme pour Leibniz, dans l'histoire des sciences, la

renommée est supérieure à l'oeuvre, et c'est justice; car le génie

est supérieur à la renommée; l'abondance chez eux n'égale pas la

richesse. Les mathématiques furent pour eux un divertissement, et

un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit et moins

encore le but de leur vie.

Avec même profondeur et égale aptitude, leurs esprits étaient

dissemblables. Leibniz, curieux de tout, excepté des détails,

proposait des méthodes nouvelles, laissant à d'autres le soin et

l'honneur de les appliquer. Pascal, au contraire, veut tout

préciser; les résultats seuls l'intéressent. Leibniz découvre

l'arbre, le décrit et s'éloigne. Pascal montre les fruits sans dire

leur origine. Si les difficiles problèmes résolus par Pascal

s'étaient offerts à l'esprit de Leibniz, après en avoir résolu

quelques-uns, les plus simples sans doute, il n'aurait pas manqué

d'y signaler un grand pas accompli dans le calcul intégral. Pascal

promet les solutions, les donne sans rien cacher, mais sans faire

valoir sa méthode, souvent sans la laisser paraître.

Si Pascal, dont le génie n'a pas eu de supérieurs, avait rencontré

comme Leibniz le principe des différentielles, sans parler de

révolution dans la science, il aurait choisi, pour les produire,

les conséquences précises les moins voisines de l'évidence, s'il

n'avait préféré, comme il l'a fait souvent, laisser disparaître

avec lui la trace de ses méditations. On pourrait comparer Leibniz

à une montagne sur laquelle les pluies ne s'arrêtent pas, Pascal à

une vallée qui rassemble leurs eaux, en ajoutant, peut-être, que la

montagne est immense, la vallée profonde et cachée.

Il s'en faut de beaucoup que M. Joseph Bertrand ait considéré surtout,

dans son étude, Pascal comme géomètre et comme physicien. Ces

considérations n'emplissent que peu de pages; au contraire de longs

chapitres sont consacrés à l'homme, au polémiste, au penseur, à

l'écrivain, et personne ne sera surpris que l'auteur des belles

biographies de Poinsot, de Gariel, de Michel Chasles, d'Élie de

Beaumont, de Foucault, pour ne citer que celles-là, ait voulu épuiser

tout son sujet, ce sujet fût-il Pascal. M. Joseph Bertrand a l'esprit

ouvert sur toutes choses et sa curiosité s'étend sur les secrets de la

nature. Il a bien soin de nous dire que la géométrie n'exclut rien. Et

c'est ce qu'on lui accordera sans peine. La géométrie est à la base de

tout, ou plutôt elle est dans tout comme le squelette dans l'animal.

Elle est l'abstraction et elle est la réalité. Le monde visible la

recouvre. Mais dans le jeu infiniment varié des formes sous lesquelles

l'univers apparaît à notre âme étonnée, ses lois, toujours certaines,

gouvernent la matière qui sommeille et la matière qui s'anime, le

cristal et l'homme, la terre et les astres. Elle règne dans la beauté

des femmes, dans l'harmonie des musiques, dans le rythme des poésies et

dans l'ordre des pensées. Elle est la mesure de tout. En elle est le

mouvement; en elle la stabilité. Heureux qui suit longtemps le bel ordre

de ses figures, qui en découvre les propriétés immuables, et qui sait

l'art

De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux!

Mais que dis-je? ne sommes-nous pas tous géomètres en quelque manière?

Sans la géométrie, l'enfant pourrait-il marcher, l'abeille faire son

miel?

Non certes, la géométrie n'exclut rien, pas même les poètes que M.

Joseph Bertrand cite volontiers. Il a des idées sur toutes choses. On

croit, je ne sais sur quels fondements, qu'il n'est point opposé, tout

savant qu'il est, à quelqu'une des religions révélées qui se partagent

aujourd'hui la foi de l'humanité. Je me hâte de dire que, pour

surprendre cet état d'âme dans son livre sur Pascal, il faut une

subtilité d'esprit que je n'ai pas. S'il est libre penseur ou

catholique, il promet, en commençant, qu'on n'en saura rien; il est

aussi discret que Fortunio. Je confesse qu'après l'avoir lu je n'en sais

pas plus qu'il n'a voulu et que je n'ai pas deviné sa pensée de derrière

la tête. Il avait pourtant de belles occasions de se trahir en traitant

de la vie, des idées, de l'oeuvre de Pascal.

Vie, oeuvre, idées, tel est en effet le sujet qu'il s'est proposé. Et il

l'a traité sans doute, mais à sa fantaisie, sans souci des proportions,

sans nulle envie de former un ensemble. La négligence est voulue, et ce

n'est point une faiblesse. Il n'achève pas la biographie qu'il avait

commencée; il court et bondit dès qu'il lui en prend envie; il s'arrête

quand il lui plaît. Il est merveilleusement agile et capricieux. Son

esprit, accoutumé aux méthodes transcendantes, se rit de nos trop

simples procédés d'exposition et de critique. À l'occasion il est

admirable dans la casuistique; il y prend goût, il s'y attarde pour son

plaisir et pour le nôtre. Il n'en sort plus. Il est là dedans comme le

lièvre dans le serpolet. Mais en deux bonds il remplit le reste de sa

carrière et touche le but. Car La Fontaine a beau dire: le lièvre arrive

toujours avant la tortue, comme le génie l'emporte toujours sur la bonne

volonté.

Ce que c'est que d'avoir calculé le nombre des valeurs qu'acquiert une

fonction quand on permute les lettres! Après cela, dès qu'on s'en donne

la peine, on se montre plus grand casuiste qu'Escobar et Sanchez. Je

vous assure que M. Joseph Bertrand est incomparable pour décider des cas

difficiles. Il a pour confrères à l'Académie deux grands directeurs de

consciences. M. Alexandre Dumas, qui est sévère, et M. Ernest Renan, qui

est indulgent. Si M. Bertrand se mêle comme eux de guider les âmes, je

lui prédis qu'il y réussira parfaitement, aujourd'hui surtout qu'il y a

beaucoup d'inquiétude et toutes sortes de scrupules chez les pécheurs.

Il est subtil. C'est ce qu'on veut.

Je le dis maintenant sans sourire, il a déployé dans l'examen des

_Provinciales_ les plus rares facultés d'analyse. Et il est visible

après cela que les _Petites lettres_ ne sont qu'une oeuvre de parti. Ce

n'est point que Pascal ait altéré les textes, dont il ne connaissait

d'ailleurs que les extraits que ces messieurs lui donnaient: il n'avait

rien lu. Ses citations, au contraire, ont été trouvées généralement

exactes. Mais M. Bertrand nous montre qu'il eût rencontré dans saint

Thomas beaucoup de décisions qu'il reproche aux jésuites. Ordinairement,

il fait un grief à la Compagnie tout entière de ce qui appartient à un

seul membre et a été parfois combattu par un autre. Enfin, il est homme

de parti.

À la vérité, nous n'en doutions guère. Et il ne faudrait pas dire que M.

Joseph Bertrand a montré la partialité de Louis de Montalte pour faire

plaisir aux jésuites; on risquerait fort de dire une sottise.

Ces querelles de la grâce sont aussi mortes que celles des réalistes et

des nominaux. Les distinctions anciennes d'esprit et de doctrine ne

subsistent plus dans le clergé, qui est devenu tout entier romain. Les

jésuites d'aujourd'hui ne ressemblent point aux jésuites d'autrefois.

Ils ont peut-être une morale plus sévère; ils sont, je le sais, moins

polis. Je doute qu'ils s'inquiètent beaucoup de ce que Pascal a dit de

leurs prédécesseurs oubliés.

D'ailleurs, M. Joseph Bertrand n'est pas le premier à montrer la

partialité de Pascal. Dans un livre célèbre, qui date de 1768, vous

trouverez sur les _Provinciales_ le jugement que voici:

«Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On

attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de

plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi

bien chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'est aux

seuls jésuites qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de

prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les moeurs des

hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut

avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de

divertir le public.»

Et cela n'est ni de Nonnotte, ni de Patouillet. C'est de Voltaire, dans

le _Siècle de Louis XIV_.

Il y a dans un roman de Tourguénef un personnage à qui l'on dit: «Il

faut être juste,» et qui répond: «Je n'en vois pas la nécessité.» Cet

homme montrait une espèce de franchise. Mais, sans nous l'avouer à

nous-mêmes, nous avons grand'peine à rendre justice à nos ennemis. Les

fanatiques y ont plus de difficulté que les autres. Et Pascal était un

fanatique. Il accabla de moqueries et de soupçons injurieux le jésuite

Lalouère, qui méritait un meilleur traitement, pour s'être appliqué à

résoudre des problèmes ardus sur le cycloïde. Mais il en eût trop coûté

à Pascal de convenir qu'un jésuite peut être bon géomètre. C'est une

extrémité qu'il évita par l'injure et la calomnie.

Il ne fut jamais au monde un plus puissant génie que celui de Pascal. Il

n'en fut jamais de plus misérable. Géomètre il est l'égal des plus

grands, bien qu'il ait détourné son esprit le plus possible de la

géométrie. Il fait d'importantes découvertes en physique, sans la

moindre curiosité de pénétrer les secrets de la nature. Il ne

s'intéresse qu'à ceux qu'il découvre et ne se soucie nullement de ceux

que les autres ont découverts. Il écrit, d'après les extraits que ses

amis lui font, un livre de circonstance qui ne devait pas survivre à la

querelle de moines dont il traite et que la perfection de l'art rend

immortel. Et il méprise tous les arts, même celui d'écrire, et il n'est

pas un seul genre de beauté qui ne lui fasse horreur, comme un principe

de concupiscence. Malade, sans sommeil, il jette, la nuit, sur des

chiffons de papiers des notes pour une apologie de la religion

chrétienne; et ces notes qu'on publie après sa mort, suspectes aux

catholiques, font depuis deux cents ans les délices des penseurs libres

et des sceptiques. Si bien que cet apologiste est surtout publié et

commenté par ses adversaires: Condorcet (1776), Voltaire (1778), Bossuet

(1779), Cousin et Faugère (1842-1844), Havet (1852). Et c'est là, il

faut en convenir, un étrange génie et une bizarre destinée.

Il faut prendre garde d'abord que cet homme prodigieux était un malade

et un halluciné. De l'âge de dix-huit ans à celui de trente-neuf auquel

il mourut, il ne passa pas un jour sans souffrir. Les quatre dernières

années de sa vie, nous dit madame Périer, «n'ont été qu'une continuelle

langueur». Son mal dont il sentait les effets dans la tête, intéressait

les nerfs et produisait des troubles graves dans les fonctions des sens.

Il croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et il semble par

l'étrange amulette qu'on trouva cousue dans son habit qu'il vit parfois

des flammes danser devant ses yeux.

Et si l'on songe que ce malade était le fils d'un homme qui croyait aux

sorciers et en qui le sentiment religieux était très exalté, on ne sera

pas surpris du caractère profond et sombre de sa foi. Elle était

lugubre; elle lui inspirait l'horreur de la nature et en fit l'ennemi de

lui-même et du genre humain.

Il vivait dans l'ordure et s'opposait à ce qu'on balayât sa chambre. Il

se reprochait niaisement le plaisir qu'il pouvait trouver à manger d'un

plat, et, n'étant point indulgent, il ne pardonnait pas aux autres ce

qu'il ne se pardonnait point à lui-même. «Lorsqu'il arrivait que

quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, dit madame

Périer, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel.»

L'excès de sa pureté le conduisait à des idées horribles. Si madame

Périer, sa soeur, lui disait: «J'ai vu une belle femme,» il se fâchait et

l'avertissait de retenir un tel propos devant des laquais et des jeunes

gens, de peur de leur faire venir des pensées coupables. Il ne pouvait

souffrir que les enfants fissent des caresses à leur mère. Redoutant les

amitiés les plus innocentes, il ne témoignait que de l'éloignement à ses

deux soeurs Jacqueline et Gilberte, afin de ne point occuper un coeur qui

devait être à Dieu seul. Pour la même raison, loin de s'affliger de la

mort de ses proches, il s'en réjouissait quand cette mort était

chrétienne. Il gronda madame Périer de pleurer sa soeur, Jacqueline, et

de garder quelque sentiment humain.

Certes, Pascal était sincère. Il pensait comme il parlait. Il observait

les leçons qu'il donnait, mais ces leçons ne sont-elles pas

littéralement celles que recevait Orgon du dévot retiré dans sa maison?

Je pense que, pour beaucoup de raisons, Molière n'a pas songé à peindre

les jésuites dans son _Tartufe_. La meilleure est qu'il eût fâché le

roi, à qui il était très empressé de plaire. Mais qu'il ait songé aux

jansénistes, en faisant sa comédie, c'est ce que je suis bien tenté de

croire, et chaque jour davantage.

On dira que du moins Pascal considérait les pauvres comme les membres de

Jésus-Christ et qu'il faisait de grandes aumônes. Oui, sans doute, il

aimait les pauvres, et il en logeait chez lui. Mais faites attention

qu'il les aimait comme les libertins aiment les femmes, pour l'avantage

qu'il espérait en tirer; car c'est en aimant les pauvres qu'on gagne le

ciel et qu'on fait son salut. Il trouvait la pauvreté trop bonne pour

vouloir la supprimer. Il l'aimait du même amour dont il aimait la

vermine et les ulcères.

On a dit que ce chrétien avait été tourmenté par le doute. C'est là une

imagination de quelques esprits troublés du XIXe siècle qui ont voulu

mirer leur âme dans celle du grand Pascal.

M. Joseph Bertrand a l'esprit trop exact et trop sûr pour croire aux

doutes de Pascal. Sur ce point il est très assuré. Et dans le même temps

que paraissait le livre du secrétaire perpétuel de l'Académie des

sciences, M. Sully-Prudhomme, son confrère de l'Académie française,

publiait, dans la _Revue des Deux Mondes_, une étude parfaitement

déduite dans laquelle il montrait aisément que Pascal avait placé sa foi

dans des régions que le raisonnement ne peut atteindre. Si quelqu'un ne

mit jamais sa foi en délibération, c'est bien Pascal. Il l'a répété

vingt fois: la raison ne conduit pas à Dieu; le sentiment seul y mène.

«S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible. Nous sommes

incapables de connaître ce qu'il est ni s'il est.»

Et ailleurs:

«Voilà ce que c'est que la foi: Dieu sensible au coeur, non à la raison.»

Et M. Sully-Prudhomme conclut excellemment:

«Pour lui, la preuve de l'existence de Dieu n'est pas confiée à la

faculté de comprendre, mais à celle de sentir, à l'intuition du coeur, en

un mot à un acte de foi.»

À propos, je crois, d'un philosophe contemporain qui unit à une rare

puissance spéculative la foi du charbonnier, on a dit qu'il y avait des

cerveaux à cloisons étanches. Le fluide le plus subtil qui remplit un

des compartiments ne pénètre point dans les autres.

Et comme un rationaliste ardent s'étonnait devant M. Théodule Ribot

qu'il y eût des têtes ainsi faites, le maître de la philosophie

expérimentale lui répondit avec un doux sourire:

--Rien n'est moins fait pour surprendre. N'est-ce pas, au contraire, une

conception bien spiritualiste que celle qui veut établir l'unité dans

une intelligence humaine? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un homme soit

double, triple, quadruple?

Il n'y a pas même besoin pour expliquer la foi de Pascal de recourir au

cerveau à cloisons étanches et à l'homme double. Pascal raisonnait tout

ce qui lui semblait du domaine du raisonnement, et jamais homme ne fit

de la raison un plus violent usage. Il ne raisonnait pas de Dieu, ayant

tout de suite connu que Dieu n'est pas sujet au raisonnement. Il ne

donna pas sa créance à Dieu. Cela lui eût été bien impossible. Il lui

donna sa foi, ce qui est tout autre chose que de donner sa raison: les

mystiques et les amoureux le savent; il lui donna son coeur. Il le lui

donna comme le coeur se donne, sans raisonner, sans savoir, sans vouloir

ni pouvoir aucunement savoir. Les oeuvres des mystiques, et tout

particulièrement les méditations de sainte Thérèse, éclairciraient assez

ces difficultés psychologiques. Mais, par une singularité dont je

parlais tout à l'heure, les commentateurs de Pascal sont le plus souvent

des philosophes qui n'étudient guère les mystiques. Aussi le croient-ils

unique et singulier, faute de pouvoir le réunir à sa grande famille

spirituelle.

En définitive, ce ne sont pas les moins bien avisés, ces fidèles qui,

comme Pascal, n'appellent jamais leur raison au secours de leur foi. Une

telle aide est toujours périlleuse. Chez Pascal, la raison, qui était

formidable, eût, d'un seul coup, tout détruit dans le sanctuaire; mais

elle n'y entra jamais.

Cette bonne et douce madame Périer, qui a écrit avec de si belles et

discrètes façons la vie de son frère Blaise, y rapporte une pratique du

grand homme qui m'a toujours donné beaucoup à penser. Pascal, retiré du

monde, recevait dans sa chambre sans tapisseries et sans feu toutes les

personnes qui venaient l'entretenir sur la religion. Les unes lui

confiaient leurs projets de retraite. Les autres lui soumettaient leurs

doutes sur les matières de la foi. À celles-là, par charité chrétienne,

il ne refusait pas ses avis. Et parfois, comme on ne se rendait pas à

ses premières raisons, il fallait en venir à une dispute en règle.

Pascal n'aimait guère ces colloques dans lesquels on lui opposait la

raison à la foi. Pour soutenir de telles discussions, il prenait soin de

mettre sous ses vêtements une ceinture de fer garnie de clous dont les

pointes étaient tournées en dedans. À chaque raison de son

contradicteur, il enfonçait les pointes dans sa chair. Par ce moyen, il

évitait tout péril et servait le prochain sans crainte de nuire à

soi-même.

Il ne douta jamais. Mais il avait de la prudence, et sa grande

appréhension était que la raison n'entrât par surprise dans les choses

de la foi.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 45 / 68 题