Une étude sur Blaise Pascal par M. Joseph Bertrand ne pouvait manquer
d'intéresser. On était curieux de savoir la pensée du savant à qui les
mathématiques doivent leurs derniers progrès sur le génie qui contribua
à créer le calcul des probabilités et qui résolut de difficiles
problèmes sur le cycloïde.
Ceux qui sont assez heureux pour pouvoir juger des travaux de M. Joseph
Bertrand en physique mathématique et dans ce même calcul des
probabilités, dont Huyghens et Pascal marquèrent les beaux
commencements, s'accordent à louer la fécondité géniale du secrétaire
perpétuel de notre Académie des sciences. Cela ne m'est pas permis; je
dois m'arrêter, plein de regret, au seuil du sanctuaire où les initiés
recherchent les seules vérités qu'il soit donné à l'homme d'atteindre
absolument, et je ne puis que gémir d'être exclu des temples de la
certitude. Mais il suffit d'une vue générale sur l'histoire des
mathématiques pour reconnaître la grande place qu'y tient l'oeuvre de M.
Joseph Bertrand et savoir que ce maître a porté dans l'analyse cette
clarté rapide, cette élégante concision qui donnent la grâce à
l'évidence et montrent la vérité avec tous les rayons de sa couronne.
L'algèbre et la géométrie ont leur style, comme la musique et la poésie,
et c'est au grand style qu'on reconnaît le génie dans les sciences comme
dans les arts.
La supériorité certaine de M. Joseph Bertrand dans la science des
nombres et des figures nous rend infiniment précieux tout ce qu'il nous
dit des découvertes et des expériences que Pascal nous a laissées. Soit
qu'il définisse la part de Blaise dans l'établissement du calcul des
probabilités, soit qu'il montre par quelles incertitudes ce génie a
passé avant de constituer la théorie de la pesanteur de l'air, soit
qu'il nous conte cette histoire du cycloïde où l'ennemi des jésuites
montra plus de zèle pour la vérité que d'indulgence pour ceux qui la
cherchaient avec lui, soit qu'il nous donne pour un incomparable
chef-d'oeuvre la théorie de la presse hydraulique, je m'instruis et
j'admire de confiance; mais il y a un point qui touchera tout le monde.
C'est cette simple phrase: «Pascal fit à seize ans sa première
découverte sur les sections coniques.» Car on ne pourra oublier que
celui qui rapporte cet exemple de précocité merveilleuse fut aussi,
voilà presque soixante ans, un enfant prodigieux. Joseph Bertrand
concourut à onze ans avec les jeunes gens qui se présentaient à l'École
polytechnique et satisfit à toutes les épreuves. Ce souvenir suffira, je
pense, à rendre assez touchante la page qui commence par ces mots: «Les
courbes étudiées par Pascal étaient les sections du cône à base
circulaire, c'est-à-dire la perspective d'un cercle.»
En résumé, et pour ne pas tourner plus longtemps autour d'un sujet dans
lequel je ne saurais entrer, voici de quelle manière M. Joseph Bertrand
juge Pascal comme géomètre et comme physicien, en le comparant à
l'esprit le plus étendu et le plus embrassant des temps modernes:
Pour Pascal, comme pour Leibniz, dans l'histoire des sciences, la
renommée est supérieure à l'oeuvre, et c'est justice; car le génie
est supérieur à la renommée; l'abondance chez eux n'égale pas la
richesse. Les mathématiques furent pour eux un divertissement, et
un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit et moins
encore le but de leur vie.
Avec même profondeur et égale aptitude, leurs esprits étaient
dissemblables. Leibniz, curieux de tout, excepté des détails,
proposait des méthodes nouvelles, laissant à d'autres le soin et
l'honneur de les appliquer. Pascal, au contraire, veut tout
préciser; les résultats seuls l'intéressent. Leibniz découvre
l'arbre, le décrit et s'éloigne. Pascal montre les fruits sans dire
leur origine. Si les difficiles problèmes résolus par Pascal
s'étaient offerts à l'esprit de Leibniz, après en avoir résolu
quelques-uns, les plus simples sans doute, il n'aurait pas manqué
d'y signaler un grand pas accompli dans le calcul intégral. Pascal
promet les solutions, les donne sans rien cacher, mais sans faire
valoir sa méthode, souvent sans la laisser paraître.
Si Pascal, dont le génie n'a pas eu de supérieurs, avait rencontré
comme Leibniz le principe des différentielles, sans parler de
révolution dans la science, il aurait choisi, pour les produire,
les conséquences précises les moins voisines de l'évidence, s'il
n'avait préféré, comme il l'a fait souvent, laisser disparaître
avec lui la trace de ses méditations. On pourrait comparer Leibniz
à une montagne sur laquelle les pluies ne s'arrêtent pas, Pascal à
une vallée qui rassemble leurs eaux, en ajoutant, peut-être, que la
montagne est immense, la vallée profonde et cachée.
Il s'en faut de beaucoup que M. Joseph Bertrand ait considéré surtout,
dans son étude, Pascal comme géomètre et comme physicien. Ces
considérations n'emplissent que peu de pages; au contraire de longs
chapitres sont consacrés à l'homme, au polémiste, au penseur, à
l'écrivain, et personne ne sera surpris que l'auteur des belles
biographies de Poinsot, de Gariel, de Michel Chasles, d'Élie de
Beaumont, de Foucault, pour ne citer que celles-là, ait voulu épuiser
tout son sujet, ce sujet fût-il Pascal. M. Joseph Bertrand a l'esprit
ouvert sur toutes choses et sa curiosité s'étend sur les secrets de la
nature. Il a bien soin de nous dire que la géométrie n'exclut rien. Et
c'est ce qu'on lui accordera sans peine. La géométrie est à la base de
tout, ou plutôt elle est dans tout comme le squelette dans l'animal.
Elle est l'abstraction et elle est la réalité. Le monde visible la
recouvre. Mais dans le jeu infiniment varié des formes sous lesquelles
l'univers apparaît à notre âme étonnée, ses lois, toujours certaines,
gouvernent la matière qui sommeille et la matière qui s'anime, le
cristal et l'homme, la terre et les astres. Elle règne dans la beauté
des femmes, dans l'harmonie des musiques, dans le rythme des poésies et
dans l'ordre des pensées. Elle est la mesure de tout. En elle est le
mouvement; en elle la stabilité. Heureux qui suit longtemps le bel ordre
de ses figures, qui en découvre les propriétés immuables, et qui sait
l'art
De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux!
Mais que dis-je? ne sommes-nous pas tous géomètres en quelque manière?
Sans la géométrie, l'enfant pourrait-il marcher, l'abeille faire son
miel?
Non certes, la géométrie n'exclut rien, pas même les poètes que M.
Joseph Bertrand cite volontiers. Il a des idées sur toutes choses. On
croit, je ne sais sur quels fondements, qu'il n'est point opposé, tout
savant qu'il est, à quelqu'une des religions révélées qui se partagent
aujourd'hui la foi de l'humanité. Je me hâte de dire que, pour
surprendre cet état d'âme dans son livre sur Pascal, il faut une
subtilité d'esprit que je n'ai pas. S'il est libre penseur ou
catholique, il promet, en commençant, qu'on n'en saura rien; il est
aussi discret que Fortunio. Je confesse qu'après l'avoir lu je n'en sais
pas plus qu'il n'a voulu et que je n'ai pas deviné sa pensée de derrière
la tête. Il avait pourtant de belles occasions de se trahir en traitant
de la vie, des idées, de l'oeuvre de Pascal.
Vie, oeuvre, idées, tel est en effet le sujet qu'il s'est proposé. Et il
l'a traité sans doute, mais à sa fantaisie, sans souci des proportions,
sans nulle envie de former un ensemble. La négligence est voulue, et ce
n'est point une faiblesse. Il n'achève pas la biographie qu'il avait
commencée; il court et bondit dès qu'il lui en prend envie; il s'arrête
quand il lui plaît. Il est merveilleusement agile et capricieux. Son
esprit, accoutumé aux méthodes transcendantes, se rit de nos trop
simples procédés d'exposition et de critique. À l'occasion il est
admirable dans la casuistique; il y prend goût, il s'y attarde pour son
plaisir et pour le nôtre. Il n'en sort plus. Il est là dedans comme le
lièvre dans le serpolet. Mais en deux bonds il remplit le reste de sa
carrière et touche le but. Car La Fontaine a beau dire: le lièvre arrive
toujours avant la tortue, comme le génie l'emporte toujours sur la bonne
volonté.
Ce que c'est que d'avoir calculé le nombre des valeurs qu'acquiert une
fonction quand on permute les lettres! Après cela, dès qu'on s'en donne
la peine, on se montre plus grand casuiste qu'Escobar et Sanchez. Je
vous assure que M. Joseph Bertrand est incomparable pour décider des cas
difficiles. Il a pour confrères à l'Académie deux grands directeurs de
consciences. M. Alexandre Dumas, qui est sévère, et M. Ernest Renan, qui
est indulgent. Si M. Bertrand se mêle comme eux de guider les âmes, je
lui prédis qu'il y réussira parfaitement, aujourd'hui surtout qu'il y a
beaucoup d'inquiétude et toutes sortes de scrupules chez les pécheurs.
Il est subtil. C'est ce qu'on veut.
Je le dis maintenant sans sourire, il a déployé dans l'examen des
_Provinciales_ les plus rares facultés d'analyse. Et il est visible
après cela que les _Petites lettres_ ne sont qu'une oeuvre de parti. Ce
n'est point que Pascal ait altéré les textes, dont il ne connaissait
d'ailleurs que les extraits que ces messieurs lui donnaient: il n'avait
rien lu. Ses citations, au contraire, ont été trouvées généralement
exactes. Mais M. Bertrand nous montre qu'il eût rencontré dans saint
Thomas beaucoup de décisions qu'il reproche aux jésuites. Ordinairement,
il fait un grief à la Compagnie tout entière de ce qui appartient à un
seul membre et a été parfois combattu par un autre. Enfin, il est homme
de parti.
À la vérité, nous n'en doutions guère. Et il ne faudrait pas dire que M.
Joseph Bertrand a montré la partialité de Louis de Montalte pour faire
plaisir aux jésuites; on risquerait fort de dire une sottise.
Ces querelles de la grâce sont aussi mortes que celles des réalistes et
des nominaux. Les distinctions anciennes d'esprit et de doctrine ne
subsistent plus dans le clergé, qui est devenu tout entier romain. Les
jésuites d'aujourd'hui ne ressemblent point aux jésuites d'autrefois.
Ils ont peut-être une morale plus sévère; ils sont, je le sais, moins
polis. Je doute qu'ils s'inquiètent beaucoup de ce que Pascal a dit de
leurs prédécesseurs oubliés.
D'ailleurs, M. Joseph Bertrand n'est pas le premier à montrer la
partialité de Pascal. Dans un livre célèbre, qui date de 1768, vous
trouverez sur les _Provinciales_ le jugement que voici:
«Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On
attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de
plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi
bien chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'est aux
seuls jésuites qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de
prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les moeurs des
hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut
avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de
divertir le public.»
Et cela n'est ni de Nonnotte, ni de Patouillet. C'est de Voltaire, dans
le _Siècle de Louis XIV_.
Il y a dans un roman de Tourguénef un personnage à qui l'on dit: «Il
faut être juste,» et qui répond: «Je n'en vois pas la nécessité.» Cet
homme montrait une espèce de franchise. Mais, sans nous l'avouer à
nous-mêmes, nous avons grand'peine à rendre justice à nos ennemis. Les
fanatiques y ont plus de difficulté que les autres. Et Pascal était un
fanatique. Il accabla de moqueries et de soupçons injurieux le jésuite
Lalouère, qui méritait un meilleur traitement, pour s'être appliqué à
résoudre des problèmes ardus sur le cycloïde. Mais il en eût trop coûté
à Pascal de convenir qu'un jésuite peut être bon géomètre. C'est une
extrémité qu'il évita par l'injure et la calomnie.
Il ne fut jamais au monde un plus puissant génie que celui de Pascal. Il
n'en fut jamais de plus misérable. Géomètre il est l'égal des plus
grands, bien qu'il ait détourné son esprit le plus possible de la
géométrie. Il fait d'importantes découvertes en physique, sans la
moindre curiosité de pénétrer les secrets de la nature. Il ne
s'intéresse qu'à ceux qu'il découvre et ne se soucie nullement de ceux
que les autres ont découverts. Il écrit, d'après les extraits que ses
amis lui font, un livre de circonstance qui ne devait pas survivre à la
querelle de moines dont il traite et que la perfection de l'art rend
immortel. Et il méprise tous les arts, même celui d'écrire, et il n'est
pas un seul genre de beauté qui ne lui fasse horreur, comme un principe
de concupiscence. Malade, sans sommeil, il jette, la nuit, sur des
chiffons de papiers des notes pour une apologie de la religion
chrétienne; et ces notes qu'on publie après sa mort, suspectes aux
catholiques, font depuis deux cents ans les délices des penseurs libres
et des sceptiques. Si bien que cet apologiste est surtout publié et
commenté par ses adversaires: Condorcet (1776), Voltaire (1778), Bossuet
(1779), Cousin et Faugère (1842-1844), Havet (1852). Et c'est là, il
faut en convenir, un étrange génie et une bizarre destinée.
Il faut prendre garde d'abord que cet homme prodigieux était un malade
et un halluciné. De l'âge de dix-huit ans à celui de trente-neuf auquel
il mourut, il ne passa pas un jour sans souffrir. Les quatre dernières
années de sa vie, nous dit madame Périer, «n'ont été qu'une continuelle
langueur». Son mal dont il sentait les effets dans la tête, intéressait
les nerfs et produisait des troubles graves dans les fonctions des sens.
Il croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et il semble par
l'étrange amulette qu'on trouva cousue dans son habit qu'il vit parfois
des flammes danser devant ses yeux.
Et si l'on songe que ce malade était le fils d'un homme qui croyait aux
sorciers et en qui le sentiment religieux était très exalté, on ne sera
pas surpris du caractère profond et sombre de sa foi. Elle était
lugubre; elle lui inspirait l'horreur de la nature et en fit l'ennemi de
lui-même et du genre humain.
Il vivait dans l'ordure et s'opposait à ce qu'on balayât sa chambre. Il
se reprochait niaisement le plaisir qu'il pouvait trouver à manger d'un
plat, et, n'étant point indulgent, il ne pardonnait pas aux autres ce
qu'il ne se pardonnait point à lui-même. «Lorsqu'il arrivait que
quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, dit madame
Périer, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel.»
L'excès de sa pureté le conduisait à des idées horribles. Si madame
Périer, sa soeur, lui disait: «J'ai vu une belle femme,» il se fâchait et
l'avertissait de retenir un tel propos devant des laquais et des jeunes
gens, de peur de leur faire venir des pensées coupables. Il ne pouvait
souffrir que les enfants fissent des caresses à leur mère. Redoutant les
amitiés les plus innocentes, il ne témoignait que de l'éloignement à ses
deux soeurs Jacqueline et Gilberte, afin de ne point occuper un coeur qui
devait être à Dieu seul. Pour la même raison, loin de s'affliger de la
mort de ses proches, il s'en réjouissait quand cette mort était
chrétienne. Il gronda madame Périer de pleurer sa soeur, Jacqueline, et
de garder quelque sentiment humain.
Certes, Pascal était sincère. Il pensait comme il parlait. Il observait
les leçons qu'il donnait, mais ces leçons ne sont-elles pas
littéralement celles que recevait Orgon du dévot retiré dans sa maison?
Je pense que, pour beaucoup de raisons, Molière n'a pas songé à peindre
les jésuites dans son _Tartufe_. La meilleure est qu'il eût fâché le
roi, à qui il était très empressé de plaire. Mais qu'il ait songé aux
jansénistes, en faisant sa comédie, c'est ce que je suis bien tenté de
croire, et chaque jour davantage.
On dira que du moins Pascal considérait les pauvres comme les membres de
Jésus-Christ et qu'il faisait de grandes aumônes. Oui, sans doute, il
aimait les pauvres, et il en logeait chez lui. Mais faites attention
qu'il les aimait comme les libertins aiment les femmes, pour l'avantage
qu'il espérait en tirer; car c'est en aimant les pauvres qu'on gagne le
ciel et qu'on fait son salut. Il trouvait la pauvreté trop bonne pour
vouloir la supprimer. Il l'aimait du même amour dont il aimait la
vermine et les ulcères.
On a dit que ce chrétien avait été tourmenté par le doute. C'est là une
imagination de quelques esprits troublés du XIXe siècle qui ont voulu
mirer leur âme dans celle du grand Pascal.
M. Joseph Bertrand a l'esprit trop exact et trop sûr pour croire aux
doutes de Pascal. Sur ce point il est très assuré. Et dans le même temps
que paraissait le livre du secrétaire perpétuel de l'Académie des
sciences, M. Sully-Prudhomme, son confrère de l'Académie française,
publiait, dans la _Revue des Deux Mondes_, une étude parfaitement
déduite dans laquelle il montrait aisément que Pascal avait placé sa foi
dans des régions que le raisonnement ne peut atteindre. Si quelqu'un ne
mit jamais sa foi en délibération, c'est bien Pascal. Il l'a répété
vingt fois: la raison ne conduit pas à Dieu; le sentiment seul y mène.
«S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible. Nous sommes
incapables de connaître ce qu'il est ni s'il est.»
Et ailleurs:
«Voilà ce que c'est que la foi: Dieu sensible au coeur, non à la raison.»
Et M. Sully-Prudhomme conclut excellemment:
«Pour lui, la preuve de l'existence de Dieu n'est pas confiée à la
faculté de comprendre, mais à celle de sentir, à l'intuition du coeur, en
un mot à un acte de foi.»
À propos, je crois, d'un philosophe contemporain qui unit à une rare
puissance spéculative la foi du charbonnier, on a dit qu'il y avait des
cerveaux à cloisons étanches. Le fluide le plus subtil qui remplit un
des compartiments ne pénètre point dans les autres.
Et comme un rationaliste ardent s'étonnait devant M. Théodule Ribot
qu'il y eût des têtes ainsi faites, le maître de la philosophie
expérimentale lui répondit avec un doux sourire:
--Rien n'est moins fait pour surprendre. N'est-ce pas, au contraire, une
conception bien spiritualiste que celle qui veut établir l'unité dans
une intelligence humaine? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un homme soit
double, triple, quadruple?
Il n'y a pas même besoin pour expliquer la foi de Pascal de recourir au
cerveau à cloisons étanches et à l'homme double. Pascal raisonnait tout
ce qui lui semblait du domaine du raisonnement, et jamais homme ne fit
de la raison un plus violent usage. Il ne raisonnait pas de Dieu, ayant
tout de suite connu que Dieu n'est pas sujet au raisonnement. Il ne
donna pas sa créance à Dieu. Cela lui eût été bien impossible. Il lui
donna sa foi, ce qui est tout autre chose que de donner sa raison: les
mystiques et les amoureux le savent; il lui donna son coeur. Il le lui
donna comme le coeur se donne, sans raisonner, sans savoir, sans vouloir
ni pouvoir aucunement savoir. Les oeuvres des mystiques, et tout
particulièrement les méditations de sainte Thérèse, éclairciraient assez
ces difficultés psychologiques. Mais, par une singularité dont je
parlais tout à l'heure, les commentateurs de Pascal sont le plus souvent
des philosophes qui n'étudient guère les mystiques. Aussi le croient-ils
unique et singulier, faute de pouvoir le réunir à sa grande famille
spirituelle.
En définitive, ce ne sont pas les moins bien avisés, ces fidèles qui,
comme Pascal, n'appellent jamais leur raison au secours de leur foi. Une
telle aide est toujours périlleuse. Chez Pascal, la raison, qui était
formidable, eût, d'un seul coup, tout détruit dans le sanctuaire; mais
elle n'y entra jamais.
Cette bonne et douce madame Périer, qui a écrit avec de si belles et
discrètes façons la vie de son frère Blaise, y rapporte une pratique du
grand homme qui m'a toujours donné beaucoup à penser. Pascal, retiré du
monde, recevait dans sa chambre sans tapisseries et sans feu toutes les
personnes qui venaient l'entretenir sur la religion. Les unes lui
confiaient leurs projets de retraite. Les autres lui soumettaient leurs
doutes sur les matières de la foi. À celles-là, par charité chrétienne,
il ne refusait pas ses avis. Et parfois, comme on ne se rendait pas à
ses premières raisons, il fallait en venir à une dispute en règle.
Pascal n'aimait guère ces colloques dans lesquels on lui opposait la
raison à la foi. Pour soutenir de telles discussions, il prenait soin de
mettre sous ses vêtements une ceinture de fer garnie de clous dont les
pointes étaient tournées en dedans. À chaque raison de son
contradicteur, il enfonçait les pointes dans sa chair. Par ce moyen, il
évitait tout péril et servait le prochain sans crainte de nuire à
soi-même.
Il ne douta jamais. Mais il avait de la prudence, et sa grande
appréhension était que la raison n'entrât par surprise dans les choses
de la foi.