LE «FOU» ET L'«OBSTACLE»

_Le Fou_ et _l'Obstacle_. On dirait le titre d'une fable. Mais il s'agit

d'une accusation de plagiat. Nos contemporains se montrent fort délicats

à cet endroit, et c'est une grande chance si, de nos jours, un écrivain

célèbre n'est pas traité, à tout le moins une fois l'an, de voleur

d'idées.

Cette mésaventure, qui ne fut épargnée ni à M. Émile Zola ni à M.

Victorien Sardou, advint dernièrement à M. Alphonse Daudet. Un jeune

poète, M. Maurice Montégut, s'est avisé que la situation capitale de

l'_Obstacle_ était tirée d'un sien drame, en vers, le _Fou_, qui fut

imprimé en 1880, et il en écrivit aux journaux. Il est vrai qu'il se

trouve dans le _Fou_ comme dans l'_Obstacle_ une mère qui sacrifie son

honneur au bonheur de son enfant, qui, veuve d'un fou, révèle une faute

imaginaire pour épargner à son fils la menace de l'hérédité morbide et

pour écarter l'obstacle qui sépare ce fils de la jeune fille qu'il aime.

Nul doute sur ce point. Mais la recherche du plagiat mène toujours plus

loin qu'on ne croit et qu'on ne veut. Cette situation que M. Maurice

Montégut croyait, de bonne foi, son bien propre, on l'a retrouvée dans

une nouvelle de M. Armand de Pontmartin, dont j'ignore le titre; dans

l'_Héritage fatal_ de M. Jules Dornay; dans le _Dernier duc d'Hallali_

de M. Xavier de Montépin et dans un roman de M. Georges Pradel. Il ne

faut pas en être surpris; il serait étonnant, au contraire, qu'une

situation quelconque ne se trouvât pas chez M. Pradel et chez M. de

Montépin.

La vérité est que les situations sont à tout le monde. La prétention de

ceux qui veulent se réserver certaines provinces du sentiment me

rappelle une histoire qui m'a été contée récemment: Vous connaissez un

paysagiste qui, dans sa vieillesse robuste, ressemble aux chênes qu'il

peint. Il se nomme Harpignies, et c'est le Michel-Ange des arbres. Un

jour, il rencontra, dans quelque village de Sologne, un jeune peintre

amateur qui lui dit d'un ton à la fois timide et pressant:

--Vous savez, maître; je me suis réservé cette contrée.

Le bon Harpignies ne répondit rien et sourit du sourire d'Hercule.

M. Maurice Montégut n'est point comparable assurément à ce jeune

peintre. Mais il devrait bien se dire qu'une situation appartient non

pas à qui l'a trouvée le premier, mais bien à qui l'a fixée fortement

dans la mémoire des hommes.

Nos littérateurs contemporains se sont mis dans la tête qu'une idée peut

appartenir en propre à quelqu'un. On n'imaginait rien de tel autrefois,

et le plagiat n'était pas jadis ce qu'il est aujourd'hui. Au XVIIe

siècle, on en dissertait dans les chaires de philosophie, de dialectique

et d'éloquence. Maître Jacobus Thomasius, professeur en l'école

Saint-Nicolas de Leipzig, composa, vers 1684, un traité _De plagio

litterario_ «où l'on voit, dit Furetière, la licence de s'emparer du

bien d'autrui en fait d'ouvrages d'esprit.» À la vérité je n'ai pas lu

le traité de maître Jacobus Thomasius; je ne l'ai vu de ma vie et ne le

verrai, je pense, jamais; si j'en parle, c'est affectation pure et

seulement parce qu'il est cité dans un vieil in-folio, dont les tranches

d'un rouge bruni et le vieux cuir largement écorné m'inspirent beaucoup

de vénération. Il est ouvert sur ma table, à la lumière de la lampe, et

son aspect de grimoire me donne, par cette nuit tranquille, l'impression

que, dans mon fauteuil, sous l'amas de mes livres et de mes papiers, je

suis une espèce de docteur Faust et que, si je feuilletais ces pages

jaunies, j'y trouverais peut-être le signe magique par lequel les

alchimistes faisaient paraître dans leur laboratoire l'antique Hélène

comme un rayon de lumière blanche. Une rêverie m'emporte. Je tourne

lentement les feuillets qu'ont tournés avant moi des mains aujourd'hui

tombées en poussière, et si je n'y découvre pas le pentacle mystérieux,

du moins j'y rencontre une branche séchée de romarin, qui a été mise là

par un amoureux mort depuis longtemps. Je déplie avec précaution une

mince bande de papier enroulée à la tige et je lis ces mots tracés d'une

encre pâlie: _J'aime bien Marie, le 26e de juin de l'an 1695_. Et cela

me retient dans l'idée qu'il y a dans les sentiments des hommes un vieux

fonds sur lequel les poètes mettent des broderies délicates et légères,

et qu'il ne faut pas crier au voleur dès qu'on entend dire _j'aime bien

Marie_, après qu'on l'a dit soi-même. Nous disions que le plagiat

n'était pas considéré jadis tout à fait comme il l'est aujourd'hui. Et

je crois que les vieilles idées, à cet égard, valaient mieux que les

nouvelles, étant plus désintéressées, plus hautes et plus conformes aux

intérêts de la république des lettres.

En droit romain (je trouve cela encore dans mon in-folio relié en veau

granit avec ces tranches d'un rouge adouci qui m'enchante), en droit

romain, au sens propre du mot, le plagiaire, c'était l'homme oblique qui

détournait les enfants d'autrui, qui débauchait et volait les esclaves.

Au figuré, c'était un larron de pensées. Nos pères tenaient, en ce

second sens, le plagiat pour abominable. Aussi y regardaient-ils à deux

fois avant de l'imputer à un homme de bien. Pierre Bayle donne dans son

_Dictionnaire_ une définition qui n'est pas sans fantaisie mais qui ne

s'en fait que mieux comprendre: «Plagier, dit-il, c'est enlever les

meubles de la maison et les balayures, prendre le grain, la paille, la

balle et la poussière en même temps.» Vous entendez bien, pour Pierre

Bayle comme pour les lettrés de son âge, le plagiaire est l'homme qui

pille sans goût et sans discernement les demeures idéales. Un tel

grimaud est indigne d'écrire et de vivre. Mais quant à l'écrivain qui ne

prend chez les autres que ce qui lui est convenable et profitable, et

qui sait choisir, c'est un honnête homme.

Ajoutons que c'est là aussi une question de mesure. Un bel esprit, La

Mothe Le Vayer a dit environ le même temps: «L'on peut dérober à la

façon des abeilles sans faire tort à personne; mais le vol de la fourmi,

qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité.» La Mothe Le Vayer

avait un illustre ami qui pensait comme lui et faisait comme l'abeille.

C'est Molière. Ce grand homme a pris à tout le monde. Aux modernes comme

aux anciens, aux Latins, aux Espagnols, aux Italiens et même aux

Français. Il fourragea tout à son aise dans Cyrano, dans Bois-Robert,

chez le pauvre Scarron et chez Arlequin. On ne lui en fit jamais un

reproche, et l'on eut raison. Que nos auteurs à la mode pillent çà et

là. Je le veux bien. Ils auront toujours moins pillé que La Fontaine et

que Molière. Je doute fort que la sévérité de leurs accusateurs soit

fondée sur une connaissance exacte de l'art d'écrire. Cette rigueur

s'explique par des raisons d'un autre ordre, et dont la première est une

raison d'argent.

Il faut considérer, en effet, que ce qu'on appelle en littérature une

idée est maintenant une valeur vénale. Il n'en était pas de même

autrefois. On s'intéresse désormais à la propriété d'une situation

dramatique, d'une combinaison romanesque, qui peut rapporter trente

mille francs, cent mille francs et plus, à l'auteur, même médiocre, qui

la met en oeuvre.

Par malheur, le nombre de ces situations et de ces combinaisons est plus

limité qu'on ne pense. Les rencontres sont fréquentes, inévitables.

Peut-il en être autrement quand on spécule sur les passions humaines?

Elles sont peu nombreuses. C'est la faim et l'amour qui mènent le monde

et, quoi qu'on fasse, il n'y a encore que deux sexes. Plus l'art est

grand, sincère, haut et vrai, plus les combinaisons qu'il admet

deviennent simples et, par elles-mêmes, banales, indifférentes. Elles

n'ont de prix que celui que le génie leur donne. Prendre à un poète ses

sujets, c'est seulement tirer à soi une matière vile et commune à tous.

Je suis également persuadé de la sincérité de M. Montégut qui se croit

volé et de la surprise de M. Daudet, qui ne sait de quoi on l'accuse. M.

Montégut se plaint. Le plaignant doit être écouté. Il trouvera des

juges. Pour ma part, je me récuse, n'ayant point les pièces sous les

yeux. Mais, si j'eusse été que lui, je n'aurais pas soufflé mot. Il

accuse M. Daudet; M. de Pontmartin, me dit-on, s'il était encore vivant,

pourrait l'accuser à son tour, et il serait bien extraordinaire qu'on ne

dénichât pas quelques douzaines de vieux conteurs obscurs pour montrer

que M. de Pontmartin était lui-même un plagiaire. Je ne demande pas

quarante-huit heures pour découvrir la situation de la mère généreuse

qui s'accuse faussement dans vingt auteurs, depuis les plus vieux contes

hindous jusqu'à Madame Cottin, où elle est--j'en suis sûr. En attendant,

notre brillant confrère, M. Aurélien Scholl vient de la retrouver tout

entière dans l'_Héritage fatal_, drame en trois actes de Boulé et Eugène

Fillion, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Ambigu le

28 décembre 1839.

Il y a quelques années M. Jean Richepin fut accusé d'avoir volé une

ballade au poète allemand Rückert. Mais M. Richepin prouva sans peine

qu'il ne devait rien à Rückert, qu'il avait seulement puisé au même

fonds que le poète et fouillé dans un vieux recueil de contes orientaux

dont les inventeurs sont aussi inconnus que ceux de _Peau d'âne_ et du

_Chat botté_.

Je vous conterai à ce sujet l'aventure véritable de M. Pierre Lebrun, de

l'Académie française. M. Lebrun avait, en ses beaux jours, vers 1820,

tiré convenablement de la _Marie Stuart_ de Schiller une tragédie

exacte. C'était un honnête académicien et un très galant homme. Il

aimait les arts. Un soir de sa quatre-vingtième année, il lui prit envie

d'entendre madame Ristori, qui, de passage à Paris, donnait des

représentations dans la salle Ventadour. La grande artiste jouait ce

soir-là le rôle de Marie Stuart dans une traduction italienne du drame

allemand. Tout en écoutant les vers, M. Lebrun, au fond de la loge,

passait sa main sur son front et, après chaque scène, il murmurait entre

ses dernières dents:

--Je connais cela! Je connais cela!

Il y avait soixante ans qu'il avait fait sa tragédie, et il ne se la

rappelait plus guère; mais il se rappelait bien moins encore le drame de

Schiller. Et dans l'intervalle des actes il se disait:

--Voilà qui est bien; mais où donc ai-je vu cela?

Enfin, au spectacle de Marie Stuart faisant ses adieux à ses femmes, la

mémoire lui revint, et il souffla dans l'oreille de son voisin:

--Pardieu! ces gens-là m'ont volé ma tragédie!

Puis il ajouta que c'était une bagatelle et qu'il n'en fallait point

parler, car il était homme du monde et ne craignait rien tant que de

faire un éclat.

Que l'exemple de M. Pierre Lebrun nous profite, à nous tous qui avons le

malheur de barbouiller du papier avec les images de nos rêves! Quand

nous voyons qu'on nous vole nos idées, recherchons avant de crier si

elles étaient bien à nous. Je ne dis cela pour personne en particulier,

mais je n'aime point le bruit inutile.

Un esprit soucieux uniquement des lettres ne s'intéresse pas à de telles

contestations. Il sait qu'aucun homme ne peut se flatter raisonnablement

de penser quelque chose qu'un autre homme n'ait pas déjà pensé avant

lui. Il sait que les idées sont à tout le monde et qu'on ne peut dire:

«Celle-ci est mienne,» comme les pauvres enfants dont parle Pascal

disaient: «Ce chien est à moi.» Il sait enfin qu'une idée ne vaut que

par la forme et que donner une forme nouvelle à une vieille idée, c'est

tout l'art, et la seule création possible à l'humanité.

La littérature contemporaine n'est ni sans richesse ni sans agrément.

Mais sa splendeur naturelle est altérée par deux péchés capitaux,

l'avarice et l'orgueil. Avouons-le. Nous nous mourons d'orgueil. Nous

sommes intelligents, adroits, curieux, inquiets, hardis. Nous savons

encore écrire et, si nous raisonnons moins bien que nos anciens, nous

sentons peut-être plus vivement. Mais l'orgueil nous tue. Nous voulons

étonner et c'est tout ce que nous voulons. Une seule louange nous

touche, celle qui constate notre originalité, comme si l'originalité

était quelque chose de désirable en soi et comme s'il n'y avait pas de

mauvaises comme de bonnes originalités. Nous nous attribuons follement

des vertus créatrices que les plus beaux génies n'eurent jamais; car ce

qu'ils ont ajouté d'eux-mêmes au trésor commun, bien qu'infiniment

précieux, est peu de chose au prix de ce qu'ils ont reçu des hommes.

L'individualisme développé au point où nous le voyons est un mal

dangereux. On songe, malgré soi, à ces temps où l'art n'était pas

personnel, où l'artiste sans nom n'avait que le souci de bien faire, où

chacun travaillait à l'immense cathédrale, sans autre désir que d'élever

harmonieusement vers le ciel la pensée unanime du siècle.

En ce temps-là, M. Montégut n'aurait point porté de plainte, dans la

confrérie, si M. Alphonse Daudet, son maître compagnon, lui avait

emprunté, pour achever une figure de pierre, quelque pli de draperie.

Mais aussi, dans ce temps-là, que d'insipides chansons, que de plats

fabliaux et comme notre art individuel est, avec tous ses défauts, plus

pénétrant, plus subtil, plus divers, plus ingénieux et plus aimable! Nos

petites querelles d'auteurs sont agaçantes, mais, pour un esprit

curieux, jamais temps ne fut plus intéressant que le nôtre, hormis

peut-être l'époque d'Hadrien.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 31 / 68 题