JEAN MORÉAS[16]

L'auteur des _Syrtes_ et des _Cantilènes_ publie aujourd'hui même, chez

le «bibliopole» Léon Vanier, un nouveau recueil de vers, dont

l'apparition sera hautement célébrée dans le pays latin, où M. Jean

Moréas marche suivi, dit-on, de cinquante poètes, comme un jeune Homère

conduisant ses jeunes homérides. On cite le café où chaque soir l'aède

du symbolisme enseigne les rhapsodes de l'avenir.

M. Jean Moréas est né à Athènes, il y a trente-quatre ans à peine. Il a

dit lui-même, dans un rythme rare qui lui est cher:

Je naquis au bord d'une mer dont la couleur passe

En douceur le saphir oriental. Des lys

Y poussent dans le sable.............

Il descend, si j'en crois ses biographes, du navarque Tombazis, que les

marins de l'Archipel nomment encore dans leurs chansons, et de

Papadiamontopoulos, qui mourut en héros dans Missolonghi. Mais, par son

éducation intellectuelle, par son sentiment de l'art, il est tout

Français.

Il est nourri de nos vieux romans de chevalerie et il semble ne vouloir

connaître les dieux de la Grèce antique que sous les formes affinées

qu'ils prirent sur les bords de la Seine et de la Loire, au temps où

brillait la Pléiade. Il fut élevé à Marseille et, sans doute, il ranime,

en les transformant, les premiers souvenirs de son enfance quand il nous

peint, dans le poème initial du _Pèlerin passionné_, un port du Levant,

tout à fait dans le goût des marines de Vernet et où l'on voit «de

grands vieillards, qui travaillent aux felouques, le long des môles et

des quais». Mais Marseille, colonie grecque et port du Levant, ce

n'était pas encore pour M. Jean Moréas la patrie adoptive, la terre

d'élection. Son vrai pays d'esprit est plus au nord; il commence là où

l'on voit des ardoises bleues sous un ciel d'un gris tendre et où

s'élèvent ces joyaux de pierre sur lesquels la Renaissance a mis des

figures symboliques et des devises subtiles.

M. Jean Moréas est une des sept étoiles de la nouvelle pléiade. Je le

tiens pour le Ronsard du symbolisme.

Il en voulut être aussi le du Bellay et lança, en 1885, un manifeste qui

rappelle quelque peu la _Deffense et illustration de la langue

françoise_, de 1549. Il y montra plus de curiosité d'art et de goût de

forme que d'esprit critique et de philosophie. L'esthète de l'école,

c'est bien plutôt M. Charles Morice en qui je devine quelque profondeur,

bien que je ne l'entende pas toujours. Car il est nuageux. Mais il faut

souffrir quelque obscurité chez les symbolistes, ou ne jamais ouvrir

leurs livres. Quant à M. Jean Moréas, tout difficile et (comme ils

disent) abscons qu'il soit par endroits, il est poète assurément, poète

en sa manière et très artiste à sa façon. Son nouveau livre surtout, son

_Pèlerin passionné_ vaut qu'on en parle, d'abord parce qu'on y trouve çà

et là de l'aimable et même de l'exquis et aussi parce que c'est

l'occasion pour le critique de s'expliquer sur quelques questions qui

intéressent l'art de la poésie. M. Jean Moréas et son école ont rejeté

les règles de la vieille prosodie. Ils se sont débarrassés de la fausse

césure que les romantiques, dans le vers brisé, et les parnassiens

gardaient encore. Ils repoussent l'alternance systématique des rimes

féminines et des rimes masculines. Ce n'est pas tout: ils riment

richement quand il leur plaît, et se contentent, quand il leur plaît, de

la simple assonance. Ils se permettent l'hiatus; ils élident parfois

l'_e_ muet devant une consonne et enfin ils font des vers de toutes

mesures, de ces vers, comme l'a dit finement M. Félix-Fénéon, «encore

suspects», dont les six pieds et demi inquiètent l'oreille, et de ces

vers plus longs encore où la syntaxe se joue avec facilité. Qu'on

m'excuse d'entrer ainsi dans la technique de l'art: il s'agit de poésie,

et il n'est pas vain de rechercher si ces nouveautés sont heureuses et

permises.

Il est certain qu'elles ont l'inconvénient de nous troubler dans nos

habitudes. Mais c'est un inconvénient commun à tous les changements. Il

faut savoir le souffrir à propos. Si l'on vit, il faut consentir à voir

tout changer autour de soi. On ne dure qu'à ce prix, et si la mobilité

des choses nous attriste parfois, elle nous amuse aussi. Le

conservatisme à outrance est aussi ridicule en art qu'en politique, et

je ne sais lequel est le plus vain, à cette heure, de réclamer le

rétablissement du cens en matière électorale ou de la césure au milieu

du vers alexandrin.

L'incessante métamorphose de tout ne surprend ni n'effraye. Elle est

naturelle. Les formes d'art changent comme les formes de la vie. La

prosodie de Boileau et des classiques est morte. Pourquoi la prosodie de

Victor Hugo et des romantiques serait-elle éternelle? Je ne vois guère

que les vieux lions de 1830, s'il en est encore, pour gémir de ce qui se

passe aujourd'hui en poésie. Les révolutionnaires s'étonnent seuls qu'on

fasse des révolutions après eux.

Oh! si notre prosodie était soumise à des lois naturelles il y faudrait

bien obéir, à ces lois. Mais visiblement elle est fondée sur l'usage et

non sur la nature. Pour peu qu'on examine les règles on en voit

l'arbitraire. Nous sommes un peuple médiocrement musical et qui ne

chante pas volontiers. Les commencements de notre vers sont d'une si

rude barbarie qu'aucun poète n'oserait y regarder s'il avait le malheur

de les connaître. La rime fut originairement un grossier artifice de

mnémotechnie et le vers un aide-mémoire pour des gens qui ne savaient

pas lire. Et si l'on avait quelque peine à croire qu'un moyen

mnémotechnique se soit transformé avec le temps en un bel effet d'art,

il suffirait de songer que, dans l'architecture des Grecs, une poutre

posée sur des piliers de bois devint l'architrave et que chaque bout de

la charpente du toit se changea en un triglyphe de marbre.

Quand on entre dans le détail de la versification on voit que toutes les

prescriptions auxquelles obéissent les poètes sont arbitraires et

récentes. Elles durent peu. Elles dureraient moins encore si le

sentiment de l'imitation n'était très fort chez les hommes et surtout

chez les artistes. En fait, une forme de vers ne dure pas beaucoup plus

qu'une génération de poètes. Pour peu qu'on étudie les changements

nouvellement introduits dans le vers français, on trouvera des raisons

suffisantes, je crois, de se résigner et de dire: «C'était fatal.» La

suppression de la césure n'est qu'un pas de plus dans une voie dès

longtemps suivie. Le vers brisé de nos vieux romantiques est aujourd'hui

tenu pour exemplaire et admis par tous les lettrés. Les réformes

prosodiques de 1830 sont acceptées par tout barbacole capable de brocher

au hasard des morceaux choisis pour les classes, par l'anthologiste le

plus machinal, par le plus mécanique collecteur de poésies, par un

Merlet. Or le vers brisé devait conduire au vers à césure mobile et

multiple: c'était nécessaire. Et Malherbe nous enseigne qu'il ne faut

pas chercher de remède aux maux irrémédiables.

J'aurai peu de chose à dire de l'alternance des rimes. C'est une

obligation assez nouvelle, qui n'existait pas encore dans toute sa

rigueur du temps de Ronsard. J'avoue que je suis choqué quand un poète y

manque par mégarde; l'impression pénible que j'éprouve provient moins,

peut-être, d'une délicatesse de l'oreille, que du sentiment d'une

irrégularité qui me trouble dans mes habitudes. Tout au moins je sais

bien que je n'éprouve plus de malaise quand la non-alternance est

cherchée et voulue. L'effet, incontestablement, en peut être agréable.

C'est le sentiment de M. Théodore de Banville, le plus habile des poètes

à manier les rythmes.

M. Jean Moréas et ses amis prennent en outre avec la rime quelques

libertés qu'on peut aussi défendre. J'ai jadis récité dévotement, en bon

parnassien, les litanies de Sainte-Beuve à Notre Dame la Rime, rime,

tranchant aviron, frein d'or, agrafe de Vénus, anneau de diamant, clé de

l'arche. Je ne renie pas ma foi. Mais je puis, sans apostasie,

reconnaître que la prosodie qui s'en va était bien livresque quand elle

exigeait que la rime fût aussi exacte pour les yeux que pour l'oreille.

Le poète, à ce coup, accorde trop au scribe. On voit trop qu'il est

homme de cabinet, qu'il travaille sur du papier, qu'il est plus

grammairien que chanteur. C'est le malheur de notre poésie d'être trop

littéraire, trop écrite; il ne faut pas exagérer cela. Et si les

symbolistes retranchent quelque chose sur la symétrie graphique de la

rime, je ne leur en ferai pas un grief trop lourd. Autre question.

Faut-il les blâmer de se permettre l'hiatus quand l'oreille le permet?

Non pas: ils ne font là que ce que faisait le bon Ronsard. Il est

pitoyable, quand on y songe, que les poètes français se soient interdit

pendant deux cents ans de mettre dans leurs vers _tu as_ ou _tu es_.

Cela seul est une grande preuve de la régularité de ce peuple et de son

obéissance aux lois.

Faut-il crier à la barbarie parce que M. Jean Moréas a mis dans un vers:

Dieu ait pitié de mon âme!

Qui ne sent au contraire que certains hiatus plaisent à l'oreille? Ces

chocs de cristal que font les voyelles dans les noms de _Néère_ ou de

_Leuconoé_ et qui ne sont en somme que des hiatus charmants au dedans

d'un mot, par quel sortilège deviendraient-ils inharmonieux en sonnant

aux bords voisins de deux mots d'un vers? Mais il suffit d'avoir lu

Ronsard pour savoir comment l'hiatus peut entrer dans la mélodie

poétique. À tout prendre, les nouveautés des symbolistes sont plutôt des

retours aux usages anciens. C'est ainsi qu'ils comptent dans un vers de

cinq pieds, _nommée Mab_ pour quatre syllabes, comme on faisait

autrefois. On en verra plus loin l'exemple. Et cependant, ils se

permettent parfois mais rarement, comme dans les chansons populaires,

d'élider à leur fantaisie la muette devant une consonne. Ils disent:

_nommé Mab_. La licence est grande, mais sans cette licence ou la

précédente il est impossible de mettre _prie-Dieu_ dans un vers. J'ai,

je crois, énuméré toutes les audaces du _Pèlerin passionné_ et, à tout

prendre, il n'en est pas une seule qui n'ait été appelée et souhaitée et

d'avance bénie par Banville, notre père, qui a dit: «L'hiatus, la

diphtongue faisant syllabe dans le vers, toutes les autres choses qui

ont été interdites et surtout l'emploi facultatif des rimes masculines

et féminines, fournissaient au poète de génie mille moyens d'effets

délicats, toujours variés, inattendus, inépuisables.» Et Banville,

laissant flotter les rênes, n'a-t-il pas dit encore: «J'aurais voulu que

le poète, délivré de toutes les conventions empiriques, n'eût d'autre

maître que son oreille délicate, subtilisée par les plus douces caresses

de la musique. En un mot, j'aurais voulu substituer la science,

l'inspiration, la vie toujours renouvelée et variée à une loi mécanique

et immobile.»

Les rêves, les désirs du plus chantant de nos poètes, les symbolistes

ont essayé de les réaliser. Ils ont assez et trop fait pour lui plaire.

On dit que le maître s'étonne et s'effraye aujourd'hui des nouveautés

qu'il appelait naguère. Cela est bien naturel. On ne serait point

artiste si l'on n'aimait point par-dessus tout et d'un amour jaloux les

formes dans lesquelles on a soi-même enfermé le beau. On en devine, on

en pressent de nouvelles; mais celles-ci, dès qu'elles se montrent, sont

importunes et font dire: «J'ai assez vécu!» Hélas! le critique ne doit

pas céder aux charmes des regrets; il lui faut suivre l'art dans toutes

ses évolutions et craindre de prendre pour incorrection et barbarie ce

qui est recherche nouvelle et nouvelle délicatesse.

Pour ma part, la prosodie de M. Jean Moréas déconcerte un peu mon goût

sans le trop blesser. Elle contente assez ma raison:

Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent.

Quant à sa langue, à dire vrai, il faut l'apprendre. Elle est insolite

et parfois insolente. Elle abonde en archaïsmes. Mais sur ce point

encore, qui est le grand point, je ne voudrais pas être plus

conservateur que de raison et me brouiller avec l'avenir. L'expérience

montre que la langue change comme la prosodie. Elle s'use même plus

vite, puisqu'elle sert davantage. Dans les temps d'activité

intellectuelle, elle fait chaque année, et pour ainsi dire chaque jour,

de grands gains et de grandes pertes.

Je ne sais si aujourd'hui nous pensons bien; j'en doute un peu; mais,

certes, nous pensons beaucoup ou du moins nous pensons à beaucoup de

choses et nous faisons un horrible gâchis de mots. M. Jean Moréas, qui

est philologue et curieux de langage, n'invente pas un grand nombre de

termes; mais il en restaure beaucoup, en sorte que ses vers, pleins de

vocables pris dans les vieux auteurs, ressemblent à la maison

gallo-romaine de Garnier, où l'on voyait des fûts de colonnes antiques

et des débris d'architraves. Il en résulte un ensemble amusant et

bizarre. Paul Verlaine l'a appelé:

Routier de l'époque insigne,

Violant des vilanelles.

Et il est vrai qu'il est de l'époque insigne et qu'il semble toujours

habillé d'un pourpoint de velours. Je lui ferai une querelle. Il est

obscur. Et l'on sent bien qu'il n'est pas obscur naturellement. Tout de

suite, au contraire il met la main sur le terme exact, sur l'image

nette, sur la forme précise. Et pourtant, il est obscur. Il l'est parce

qu'il veut l'être; et s'il le veut, c'est que son esthétique le veut. Au

reste, tout est relatif; pour un symboliste, il est limpide.

Mais ne vous y trompez pas: avec tous les défauts et tous les travers de

son école, il est artiste, il est poète; il a un tour à lui, un style,

un goût, une façon de voir et de sentir. Çà et là, il est exquis, comme,

par exemple, dans le petit poème que voici, et qui s'entend fort bien de

lui-même. Il faut seulement vous rappeler que _coulomb_ était, dans

l'ancienne langue, le nom du pigeon, et qu'il est resté dans le parler

vulgaire, bien que d'un usage assez rare. Voici:

Que faudra-t-il à ce coeur qui s'obstine;

Coeur sans souci, ah, qui le ferait battre?

Il lui faudrait la reine Cléopâtre,

Il lui faudrait Hélène et Mélusine,

Et celle-là nommée Mab, et celle

Que le soudan emporte en sa nacelle.

Puisque Suzon s'en vient, allons;

Sous la feuillée où s'aiment les coulombs.

Que faudra-t-il à ce coeur qui se joue;

Ce belliqueux, ah, qui ferait qu'il plie?

Il lui faudrait la princesse Aurélie,

Il lui faudrait Ismène dont la joue

Passe la neige et la couleur rosine

Que le matin laisse sur la colline.

Puisqu'Alison s'en vient, allons

Sous la feuillée ou s'aiment les coulombs.

Petit air de viole, mais convenez que cela, comme dit Verlaine, est

gentiment violé. Pour le surplus, je vous renvoie au _Pèlerin

passionné_. On y trouve des pièces plus originales pour le tour et pour

l'image, dont, à vrai dire, je ne pourrai pas citer beaucoup de vers

sans glose, commentaire et lexique.

Car, en définitive, M. Jean Moréas est plutôt un auteur difficile. Du

moins il n'est point banal, cet Athénien mignard, épris d'archaïsme et

de nouveautés, qui combine étrangement dans ses vers le savoir élégant

de la Renaissance et le vague inquiétant de la poésie décadente. On dit

qu'il va, par le pays latin, suivi de cinquante poètes, ses disciples.

Je n'en suis pas surpris. Il a, pour les attacher à son école,

l'érudition d'un vieil humaniste, un esprit subtil, le goût des belles

et longues disputes et des combats d'esprit.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 29 / 68 题