L'auteur des _Syrtes_ et des _Cantilènes_ publie aujourd'hui même, chez
le «bibliopole» Léon Vanier, un nouveau recueil de vers, dont
l'apparition sera hautement célébrée dans le pays latin, où M. Jean
Moréas marche suivi, dit-on, de cinquante poètes, comme un jeune Homère
conduisant ses jeunes homérides. On cite le café où chaque soir l'aède
du symbolisme enseigne les rhapsodes de l'avenir.
M. Jean Moréas est né à Athènes, il y a trente-quatre ans à peine. Il a
dit lui-même, dans un rythme rare qui lui est cher:
Je naquis au bord d'une mer dont la couleur passe
En douceur le saphir oriental. Des lys
Y poussent dans le sable.............
Il descend, si j'en crois ses biographes, du navarque Tombazis, que les
marins de l'Archipel nomment encore dans leurs chansons, et de
Papadiamontopoulos, qui mourut en héros dans Missolonghi. Mais, par son
éducation intellectuelle, par son sentiment de l'art, il est tout
Français.
Il est nourri de nos vieux romans de chevalerie et il semble ne vouloir
connaître les dieux de la Grèce antique que sous les formes affinées
qu'ils prirent sur les bords de la Seine et de la Loire, au temps où
brillait la Pléiade. Il fut élevé à Marseille et, sans doute, il ranime,
en les transformant, les premiers souvenirs de son enfance quand il nous
peint, dans le poème initial du _Pèlerin passionné_, un port du Levant,
tout à fait dans le goût des marines de Vernet et où l'on voit «de
grands vieillards, qui travaillent aux felouques, le long des môles et
des quais». Mais Marseille, colonie grecque et port du Levant, ce
n'était pas encore pour M. Jean Moréas la patrie adoptive, la terre
d'élection. Son vrai pays d'esprit est plus au nord; il commence là où
l'on voit des ardoises bleues sous un ciel d'un gris tendre et où
s'élèvent ces joyaux de pierre sur lesquels la Renaissance a mis des
figures symboliques et des devises subtiles.
M. Jean Moréas est une des sept étoiles de la nouvelle pléiade. Je le
tiens pour le Ronsard du symbolisme.
Il en voulut être aussi le du Bellay et lança, en 1885, un manifeste qui
rappelle quelque peu la _Deffense et illustration de la langue
françoise_, de 1549. Il y montra plus de curiosité d'art et de goût de
forme que d'esprit critique et de philosophie. L'esthète de l'école,
c'est bien plutôt M. Charles Morice en qui je devine quelque profondeur,
bien que je ne l'entende pas toujours. Car il est nuageux. Mais il faut
souffrir quelque obscurité chez les symbolistes, ou ne jamais ouvrir
leurs livres. Quant à M. Jean Moréas, tout difficile et (comme ils
disent) abscons qu'il soit par endroits, il est poète assurément, poète
en sa manière et très artiste à sa façon. Son nouveau livre surtout, son
_Pèlerin passionné_ vaut qu'on en parle, d'abord parce qu'on y trouve çà
et là de l'aimable et même de l'exquis et aussi parce que c'est
l'occasion pour le critique de s'expliquer sur quelques questions qui
intéressent l'art de la poésie. M. Jean Moréas et son école ont rejeté
les règles de la vieille prosodie. Ils se sont débarrassés de la fausse
césure que les romantiques, dans le vers brisé, et les parnassiens
gardaient encore. Ils repoussent l'alternance systématique des rimes
féminines et des rimes masculines. Ce n'est pas tout: ils riment
richement quand il leur plaît, et se contentent, quand il leur plaît, de
la simple assonance. Ils se permettent l'hiatus; ils élident parfois
l'_e_ muet devant une consonne et enfin ils font des vers de toutes
mesures, de ces vers, comme l'a dit finement M. Félix-Fénéon, «encore
suspects», dont les six pieds et demi inquiètent l'oreille, et de ces
vers plus longs encore où la syntaxe se joue avec facilité. Qu'on
m'excuse d'entrer ainsi dans la technique de l'art: il s'agit de poésie,
et il n'est pas vain de rechercher si ces nouveautés sont heureuses et
permises.
Il est certain qu'elles ont l'inconvénient de nous troubler dans nos
habitudes. Mais c'est un inconvénient commun à tous les changements. Il
faut savoir le souffrir à propos. Si l'on vit, il faut consentir à voir
tout changer autour de soi. On ne dure qu'à ce prix, et si la mobilité
des choses nous attriste parfois, elle nous amuse aussi. Le
conservatisme à outrance est aussi ridicule en art qu'en politique, et
je ne sais lequel est le plus vain, à cette heure, de réclamer le
rétablissement du cens en matière électorale ou de la césure au milieu
du vers alexandrin.
L'incessante métamorphose de tout ne surprend ni n'effraye. Elle est
naturelle. Les formes d'art changent comme les formes de la vie. La
prosodie de Boileau et des classiques est morte. Pourquoi la prosodie de
Victor Hugo et des romantiques serait-elle éternelle? Je ne vois guère
que les vieux lions de 1830, s'il en est encore, pour gémir de ce qui se
passe aujourd'hui en poésie. Les révolutionnaires s'étonnent seuls qu'on
fasse des révolutions après eux.
Oh! si notre prosodie était soumise à des lois naturelles il y faudrait
bien obéir, à ces lois. Mais visiblement elle est fondée sur l'usage et
non sur la nature. Pour peu qu'on examine les règles on en voit
l'arbitraire. Nous sommes un peuple médiocrement musical et qui ne
chante pas volontiers. Les commencements de notre vers sont d'une si
rude barbarie qu'aucun poète n'oserait y regarder s'il avait le malheur
de les connaître. La rime fut originairement un grossier artifice de
mnémotechnie et le vers un aide-mémoire pour des gens qui ne savaient
pas lire. Et si l'on avait quelque peine à croire qu'un moyen
mnémotechnique se soit transformé avec le temps en un bel effet d'art,
il suffirait de songer que, dans l'architecture des Grecs, une poutre
posée sur des piliers de bois devint l'architrave et que chaque bout de
la charpente du toit se changea en un triglyphe de marbre.
Quand on entre dans le détail de la versification on voit que toutes les
prescriptions auxquelles obéissent les poètes sont arbitraires et
récentes. Elles durent peu. Elles dureraient moins encore si le
sentiment de l'imitation n'était très fort chez les hommes et surtout
chez les artistes. En fait, une forme de vers ne dure pas beaucoup plus
qu'une génération de poètes. Pour peu qu'on étudie les changements
nouvellement introduits dans le vers français, on trouvera des raisons
suffisantes, je crois, de se résigner et de dire: «C'était fatal.» La
suppression de la césure n'est qu'un pas de plus dans une voie dès
longtemps suivie. Le vers brisé de nos vieux romantiques est aujourd'hui
tenu pour exemplaire et admis par tous les lettrés. Les réformes
prosodiques de 1830 sont acceptées par tout barbacole capable de brocher
au hasard des morceaux choisis pour les classes, par l'anthologiste le
plus machinal, par le plus mécanique collecteur de poésies, par un
Merlet. Or le vers brisé devait conduire au vers à césure mobile et
multiple: c'était nécessaire. Et Malherbe nous enseigne qu'il ne faut
pas chercher de remède aux maux irrémédiables.
J'aurai peu de chose à dire de l'alternance des rimes. C'est une
obligation assez nouvelle, qui n'existait pas encore dans toute sa
rigueur du temps de Ronsard. J'avoue que je suis choqué quand un poète y
manque par mégarde; l'impression pénible que j'éprouve provient moins,
peut-être, d'une délicatesse de l'oreille, que du sentiment d'une
irrégularité qui me trouble dans mes habitudes. Tout au moins je sais
bien que je n'éprouve plus de malaise quand la non-alternance est
cherchée et voulue. L'effet, incontestablement, en peut être agréable.
C'est le sentiment de M. Théodore de Banville, le plus habile des poètes
à manier les rythmes.
M. Jean Moréas et ses amis prennent en outre avec la rime quelques
libertés qu'on peut aussi défendre. J'ai jadis récité dévotement, en bon
parnassien, les litanies de Sainte-Beuve à Notre Dame la Rime, rime,
tranchant aviron, frein d'or, agrafe de Vénus, anneau de diamant, clé de
l'arche. Je ne renie pas ma foi. Mais je puis, sans apostasie,
reconnaître que la prosodie qui s'en va était bien livresque quand elle
exigeait que la rime fût aussi exacte pour les yeux que pour l'oreille.
Le poète, à ce coup, accorde trop au scribe. On voit trop qu'il est
homme de cabinet, qu'il travaille sur du papier, qu'il est plus
grammairien que chanteur. C'est le malheur de notre poésie d'être trop
littéraire, trop écrite; il ne faut pas exagérer cela. Et si les
symbolistes retranchent quelque chose sur la symétrie graphique de la
rime, je ne leur en ferai pas un grief trop lourd. Autre question.
Faut-il les blâmer de se permettre l'hiatus quand l'oreille le permet?
Non pas: ils ne font là que ce que faisait le bon Ronsard. Il est
pitoyable, quand on y songe, que les poètes français se soient interdit
pendant deux cents ans de mettre dans leurs vers _tu as_ ou _tu es_.
Cela seul est une grande preuve de la régularité de ce peuple et de son
obéissance aux lois.
Faut-il crier à la barbarie parce que M. Jean Moréas a mis dans un vers:
Dieu ait pitié de mon âme!
Qui ne sent au contraire que certains hiatus plaisent à l'oreille? Ces
chocs de cristal que font les voyelles dans les noms de _Néère_ ou de
_Leuconoé_ et qui ne sont en somme que des hiatus charmants au dedans
d'un mot, par quel sortilège deviendraient-ils inharmonieux en sonnant
aux bords voisins de deux mots d'un vers? Mais il suffit d'avoir lu
Ronsard pour savoir comment l'hiatus peut entrer dans la mélodie
poétique. À tout prendre, les nouveautés des symbolistes sont plutôt des
retours aux usages anciens. C'est ainsi qu'ils comptent dans un vers de
cinq pieds, _nommée Mab_ pour quatre syllabes, comme on faisait
autrefois. On en verra plus loin l'exemple. Et cependant, ils se
permettent parfois mais rarement, comme dans les chansons populaires,
d'élider à leur fantaisie la muette devant une consonne. Ils disent:
_nommé Mab_. La licence est grande, mais sans cette licence ou la
précédente il est impossible de mettre _prie-Dieu_ dans un vers. J'ai,
je crois, énuméré toutes les audaces du _Pèlerin passionné_ et, à tout
prendre, il n'en est pas une seule qui n'ait été appelée et souhaitée et
d'avance bénie par Banville, notre père, qui a dit: «L'hiatus, la
diphtongue faisant syllabe dans le vers, toutes les autres choses qui
ont été interdites et surtout l'emploi facultatif des rimes masculines
et féminines, fournissaient au poète de génie mille moyens d'effets
délicats, toujours variés, inattendus, inépuisables.» Et Banville,
laissant flotter les rênes, n'a-t-il pas dit encore: «J'aurais voulu que
le poète, délivré de toutes les conventions empiriques, n'eût d'autre
maître que son oreille délicate, subtilisée par les plus douces caresses
de la musique. En un mot, j'aurais voulu substituer la science,
l'inspiration, la vie toujours renouvelée et variée à une loi mécanique
et immobile.»
Les rêves, les désirs du plus chantant de nos poètes, les symbolistes
ont essayé de les réaliser. Ils ont assez et trop fait pour lui plaire.
On dit que le maître s'étonne et s'effraye aujourd'hui des nouveautés
qu'il appelait naguère. Cela est bien naturel. On ne serait point
artiste si l'on n'aimait point par-dessus tout et d'un amour jaloux les
formes dans lesquelles on a soi-même enfermé le beau. On en devine, on
en pressent de nouvelles; mais celles-ci, dès qu'elles se montrent, sont
importunes et font dire: «J'ai assez vécu!» Hélas! le critique ne doit
pas céder aux charmes des regrets; il lui faut suivre l'art dans toutes
ses évolutions et craindre de prendre pour incorrection et barbarie ce
qui est recherche nouvelle et nouvelle délicatesse.
Pour ma part, la prosodie de M. Jean Moréas déconcerte un peu mon goût
sans le trop blesser. Elle contente assez ma raison:
Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent.
Quant à sa langue, à dire vrai, il faut l'apprendre. Elle est insolite
et parfois insolente. Elle abonde en archaïsmes. Mais sur ce point
encore, qui est le grand point, je ne voudrais pas être plus
conservateur que de raison et me brouiller avec l'avenir. L'expérience
montre que la langue change comme la prosodie. Elle s'use même plus
vite, puisqu'elle sert davantage. Dans les temps d'activité
intellectuelle, elle fait chaque année, et pour ainsi dire chaque jour,
de grands gains et de grandes pertes.
Je ne sais si aujourd'hui nous pensons bien; j'en doute un peu; mais,
certes, nous pensons beaucoup ou du moins nous pensons à beaucoup de
choses et nous faisons un horrible gâchis de mots. M. Jean Moréas, qui
est philologue et curieux de langage, n'invente pas un grand nombre de
termes; mais il en restaure beaucoup, en sorte que ses vers, pleins de
vocables pris dans les vieux auteurs, ressemblent à la maison
gallo-romaine de Garnier, où l'on voyait des fûts de colonnes antiques
et des débris d'architraves. Il en résulte un ensemble amusant et
bizarre. Paul Verlaine l'a appelé:
Routier de l'époque insigne,
Violant des vilanelles.
Et il est vrai qu'il est de l'époque insigne et qu'il semble toujours
habillé d'un pourpoint de velours. Je lui ferai une querelle. Il est
obscur. Et l'on sent bien qu'il n'est pas obscur naturellement. Tout de
suite, au contraire il met la main sur le terme exact, sur l'image
nette, sur la forme précise. Et pourtant, il est obscur. Il l'est parce
qu'il veut l'être; et s'il le veut, c'est que son esthétique le veut. Au
reste, tout est relatif; pour un symboliste, il est limpide.
Mais ne vous y trompez pas: avec tous les défauts et tous les travers de
son école, il est artiste, il est poète; il a un tour à lui, un style,
un goût, une façon de voir et de sentir. Çà et là, il est exquis, comme,
par exemple, dans le petit poème que voici, et qui s'entend fort bien de
lui-même. Il faut seulement vous rappeler que _coulomb_ était, dans
l'ancienne langue, le nom du pigeon, et qu'il est resté dans le parler
vulgaire, bien que d'un usage assez rare. Voici:
Que faudra-t-il à ce coeur qui s'obstine;
Coeur sans souci, ah, qui le ferait battre?
Il lui faudrait la reine Cléopâtre,
Il lui faudrait Hélène et Mélusine,
Et celle-là nommée Mab, et celle
Que le soudan emporte en sa nacelle.
Puisque Suzon s'en vient, allons;
Sous la feuillée où s'aiment les coulombs.
Que faudra-t-il à ce coeur qui se joue;
Ce belliqueux, ah, qui ferait qu'il plie?
Il lui faudrait la princesse Aurélie,
Il lui faudrait Ismène dont la joue
Passe la neige et la couleur rosine
Que le matin laisse sur la colline.
Puisqu'Alison s'en vient, allons
Sous la feuillée ou s'aiment les coulombs.
Petit air de viole, mais convenez que cela, comme dit Verlaine, est
gentiment violé. Pour le surplus, je vous renvoie au _Pèlerin
passionné_. On y trouve des pièces plus originales pour le tour et pour
l'image, dont, à vrai dire, je ne pourrai pas citer beaucoup de vers
sans glose, commentaire et lexique.
Car, en définitive, M. Jean Moréas est plutôt un auteur difficile. Du
moins il n'est point banal, cet Athénien mignard, épris d'archaïsme et
de nouveautés, qui combine étrangement dans ses vers le savoir élégant
de la Renaissance et le vague inquiétant de la poésie décadente. On dit
qu'il va, par le pays latin, suivi de cinquante poètes, ses disciples.
Je n'en suis pas surpris. Il a, pour les attacher à son école,
l'érudition d'un vieil humaniste, un esprit subtil, le goût des belles
et longues disputes et des combats d'esprit.