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ŒUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
ŒUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
NOUVELLE ÉDITION
PAR
M. PHILARÈTE CHASLES
PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
«Chaque homme de plus qui sait lire, est un lecteur de plus pour
Molière.»
SAINTE-BEUVE.
TOME QUATRIÈME
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1889
Droits de reproduction et de traduction réservés.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE MOLIÈRE
CINQUIÈME ÉPOQUE
1668-1669
ÉTUDES SUR L'ANTIQUITÉ.--ATTAQUES A LA NOBLESSE DE RACE
XXIII. 1668. AMPHITRYON.
XXIV. 1668. GEORGES DANDIN.
XXV. 1668. L'AVARE.
XXVI. 1669. M. DE POURCEAUGNAC.
AMPHITRYON
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU
PALAIS-ROYAL, LE 2 JANVIER 1668, ET DEVANT LE ROI, LE 16 JANVIER
SUIVANT.
La jeunesse volage et passionnée de Louis XIV continuait de fournir sa
carrière triomphale: à Hortense Mancini avaient succédé mademoiselle de
la Vallière et bientôt madame de Montespan. Le marquis de Montespan,
noble provincial, s'accommodait peu de cet honneur que lui faisait le roi,
et recevait une lettre de cachet qui l'envoyait vivre dans ses terres.
La cour, éblouie et attentive, prosternée aux pieds du monarque,
séduite d'ailleurs par la grâce, l'élégance, les qualités supérieures,
le don de commander et de gouverner les hommes, était prête à tout
admirer et à tout approuver. Quant à Molière, son _Tartuffe_, suspendu
par l'ordre, et, il faut le dire, par le bon sens du roi, qui craignait
l'effet combiné de ses propres débordements et de cette déclaration
de guerre faite aux dévots par son acteur favori, l'avertissait de
cesser un moment son feu et de se replier, pour ainsi dire, sur des
sujets moins brûlants et moins dangereux. _Amphitryon_, l'_Avare_ et
_Georges Dandin_ furent le produit de cette trêve; Boileau, ami intime
de Molière, le pressait de revenir aux anciens, de les étudier avec
soin, de s'en nourrir et de préparer ainsi son entrée à l'Académie.
L'_Amphitryon_ de Plaute, imitation joyeusement vigoureuse des parodies
dramatiques auxquelles l'antiquité soumettait les dieux de son Olympe,
attira d'abord l'attention et fut l'objet de l'élaboration de Molière;
il en fit deux œuvres distinctes: _Amphitryon_ d'abord, puis, en
creusant la même idée et en l'appliquant aux mœurs modernes, _Georges
Dandin_, cette farce presque tragique, tant elle est burlesque, où un
mari de basse naissance est trop honoré par sa femme qui le trompe, et
le galant gentilhomme sur lequel il ne peut venger son honneur.
Amphitryon lui-même ressemblait fort à M. de Montespan et Louis XIV
à Jupiter. Déjà Rotrou, dans les _Sosies_, avait emprunté à Plaute
la plupart de ses traits comiques, et Molière ne se fit pas faute de
reprendre son bien. De là une œuvre puissante infiniment supérieure,
quant à la portée philosophique, à celle de l'auteur latin, écrite en
vers libres et en rimes croisées qui ne se soumettent pas toujours à
la règle de l'entrelacement des assonances masculines et féminines,
œuvres d'une gaieté de ton et d'une richesse d'éloquente audace
que l'on admire surtout quand on la compare à son modèle. Plaute,
l'ancien directeur de théâtre, longtemps enchaîné à la meule, amusait
la populace romaine; homme d'un talent supérieur, forcé de se
maintenir dans des limites bornées que lui opposait la grossièreté
de son auditoire, il avait laissé tout à faire à Molière, quant au
développement moderne de l'idée principale: la destruction, de toute
morale devant la force; l'adultère lui-même consacré par une volonté
souveraine; le faible obligé de plier la tête et d'attacher une espèce
d'honneur à ce qui déshonore dans une autre situation. Quand il s'agit
d'un dieu ou d'un monarque, on ne doit faire aucune attention à
l'infidélité conjugale, et M. de Montespan, comme Amphitryon, ne doit
pas lutter avec Jupiter.
Était-ce l'avis de Molière? excusait-il cette brutalité du fait qu'il
signalait avec tant de génie? Nous ne le croyons pas. Les anciens
eux-mêmes, auxquels il empruntait leur caricature, voyaient dans
Jupiter devenu coupable d'adultère la puissance créatrice ravalée dans
son excès; ils ne l'approuvaient pas, puisqu'ils se moquaient à la fois
d'elle et de l'humanité, et ce qui prouve que Molière, dont la gaieté
est si triste, pensait absolument comme eux, ce sont les dernières
paroles que Sosie adresse aux courtisans avertis par l'exil que M. de
Montespan venait de subir.
... Que chacun chez soi doucement se retire:
Sur telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire.
A SON ALTESSE SÉRÉNISSIME
MONSEIGNEUR
LE PRINCE
MONSEIGNEUR,
N'en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que
les épîtres dédicatoires; et VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME trouvera bon,
s'il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces messieurs-là,
et refuse de me servir de deux ou trois misérables pensées qui ont été
tournées et retournées tant de fois, qu'elles sont usées de tous les
côtés. Le nom du GRAND CONDÉ est un nom trop glorieux pour le traiter
comme on fait tous les autres noms. Il ne faut l'appliquer, ce nom
illustre, qu'à des emplois qui soient dignes de lui; et, pour dire de
belles choses, je voudrois parler de le mettre à la tête d'une armée
plutôt qu'à la tête d'un livre; et je conçois bien mieux ce qu'il est
capable de faire en l'opposant aux forces des ennemis de cet État qu'en
l'opposant à la critique des ennemis d'une comédie.
Ce n'est pas, MONSEIGNEUR, que la glorieuse approbation de VOTRE
ALTESSE SÉRÉNISSIME ne fût une puissante protection pour toutes ces
sortes d'ouvrages, et qu'on ne soit persuadé des lumières de votre
esprit autant que de l'intrépidité de votre cœur et de la grandeur de
votre âme. On sait, par toute la terre, que l'éclat de votre mérite
n'est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable qui se
fait des adorateurs chez ceux même qu'elle surmonte; qu'il s'étend, ce
mérite, jusques aux connoissances les plus fines et les plus relevées,
et que les décisions de votre jugement sur tous les ouvrages d'esprit
ne manquent point d'être suivies par le sentiment des plus délicats.
Mais on sait aussi, MONSEIGNEUR, que toutes ces glorieuses approbations
dont nous nous vantons au public ne nous coûtent rien à faire imprimer;
et que ce sont des choses dont nous disposons comme nous voulons. On
sait, dis-je, qu'une épître dédicatoire dit tout ce qu'il lui plaît,
et qu'un auteur est en pouvoir d'aller saisir les personnes les plus
augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets
de son livre; qu'il a la liberté de s'y donner, autant qu'il veut,
l'honneur de leur estime, et de se faire des protecteurs qui n'ont
jamais songé à l'être.
Je n'abuserai, MONSEIGNEUR, ni de votre nom, ni de vos bontés, pour
combattre les censeurs de l'_Amphitryon_, et m'attribuer une gloire
que je n'ai pas peut-être méritée: et je ne prends la liberté de vous
offrir ma comédie que pour avoir lieu de vous dire que je regarde
incessamment, avec une profonde vénération, les grandes qualités que
vous joignez au sang auguste dont vous tenez le jour, et que je suis,
MONSEIGNEUR, avec tout le respect possible et tout le zèle imaginable,
DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME,
Le très-humble, très-obéissant,
et très-obligé serviteur,
J.-B. P. MOLIÈRE.
PERSONNAGES ACTEURS
MERCURE.
LA NUIT.
JUPITER, sous la forme d'Amphitryon. LA THORILLIÈRE.
MERCURE, sous la forme de Sosie. DU CROISY.
AMPHITRYON, général des Thébains. LA GRANGE.
ALCMÈNE, femme d'Amphitryon. Mlle MOLIÈRE.
CLÉANTHIS, suivante d'Alcmène, et femme Mad. BÉJART.
de Sosie.
ARGATIPHONTIDAS, } CHATEAUNEUF.
NAUCRATÈS, } capitaines thébains.
POLIDAS, }
PAUSICLÈS, }
SOSIE, valet d'Amphitryon. MOLIÈRE.
La scène est à Thèbes, devant la maison d'Amphitryon.
PROLOGUE
MERCURE, sur un nuage; LA NUIT, dans un char traîné dans l'air par
deux chevaux.
MERCURE.
Tout beau! charmante Nuit, daignez vous arrêter.
Il est certain secours que de vous on désire,
Et j'ai deux mots à vous dire
De la part de Jupiter.
LA NUIT.
Ah! ah! c'est vous, seigneur Mercure!
Qui vous eût deviné, là, dans cette posture?
MERCURE.
Ma foi, me trouvant las, pour ne pouvoir fournir
Aux différens emplois où Jupiter m'engage,
Je me suis doucement assis sur ce nuage,
Pour vous attendre venir.
LA NUIT.
Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas[1]:
Sied-il bien à des dieux de dire qu'ils sont las?
MERCURE.
Les dieux sont-ils de fer?
LA NUIT.
Non; mais il faut sans cesse
Garder le _decorum_ de la divinité.
Il est de certains mots dont l'usage rabaisse
Cette sublime qualité,
Et que, pour leur indignité,
Il est bon qu'aux hommes on laisse.
MERCURE.
A votre aise vous en parlez;
Et vous avez, la belle, une chaise roulante
Où, par deux bons chevaux, en dame nonchalante,
Vous vous faites traîner partout où vous voulez.
Mais de moi ce n'est pas de même:
Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal,
Aux poëtes assez de mal
De leur impertinence extrême,
D'avoir, par une injuste loi
Dont on veut maintenir l'usage,
A chaque dieu, dans son emploi,
Donné quelque allure en partage,
Et de me laisser à pied, moi,
Comme un messager de village;
Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux,
Le fameux messager du souverain des dieux;
Et qui, sans rien exagérer,
Par tous les emplois qu'il me donne,
Aurois besoin, plus que personne,
D'avoir de quoi me voiturer.
LA NUIT.
Que voulez-vous faire à cela?
Les poëtes font à leur guise.
Ce n'est pas la seule sottise
Qu'on voit faire à ces messieurs-là.
Mais contre eux toutefois votre âme à tort s'irrite,
Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins.
MERCURE.
Oui; mais, pour aller plus vite,
Est-ce qu'on s'en lasse moins?
LA NUIT.
Laissons cela, seigneur Mercure,
Et sachons ce dont il s'agit.
MERCURE.
C'est Jupiter, comme je vous l'ai dit,
Qui de votre manteau veut la faveur obscure,
Pour certaine douce aventure
Qu'un nouvel amour lui fournit.
Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles:
Bien souvent pour la terre il néglige les cieux;
Et vous n'ignorez pas que ce maître des dieux
Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles,
Et sait cent tours ingénieux
Pour mettre à bout les plus cruelles.
Des yeux d'Alcmène il a senti les coups;
Et, tandis qu'au milieu des béotiques plaines
Amphitryon, son époux,
Commande aux troupes thébaines,
Il en a pris la forme, et reçoit là-dessous
Un soulagement à ses peines,
Dans la possession des plaisirs les plus doux.
L'état des mariés à ses feux est propice:
L'hymen ne les a joints que depuis quelques jours;
Et la jeune chaleur de leurs tendres amours
A fait que Jupiter à ce bel artifice
S'est avisé d'avoir recours.
Son stratagème ici se trouve salutaire;
Mais, près de maint objet chéri,
Pareil déguisement seroit pour[2] ne rien faire;
Et ce n'est pas partout un bon moyen de plaire
Que la figure d'un mari.
LA NUIT.
J'admire Jupiter, et je ne comprends pas
Tous les déguisements qui lui viennent en tête.
MERCURE.
Il veut goûter par là toutes sortes d'états;
Et c'est agir en dieu qui n'est pas bête.
Dans quelque rang qu'il soit des mortels regardé,
Je le tiendrois fort misérable
S'il ne quittoit jamais sa mine redoutable,
Et qu'au faîte des cieux il fût toujours guindé.
Il n'est point à mon gré de plus sotte méthode
Que d'être emprisonné toujours dans sa grandeur,
Et surtout, aux transports de l'amoureuse ardeur,
La haute qualité devient fort incommode.
Jupiter, qui sans doute en plaisir se connoît,
Sait descendre du haut de sa gloire suprême;
Et, pour entrer dans tout ce qu'il lui plaît
Il sort tout à fait de lui-même,
Et ce n'est plus alors Jupiter qui paroît.
LA NUIT.
Passe encor de le voir, de ce sublime étage,
Dans celui des hommes venir,
Prendre tous les transports que leur cœur peut fournir,
Et se faire à leur badinage,
Si, dans les changemens où son humeur l'engage,
A la nature humaine il s'en vouloit tenir.
Mais de voir Jupiter taureau,
Serpent, cygne, ou quelque autre chose,
Je ne trouve point cela beau,
Et ne m'étonne pas si parfois on en cause.
MERCURE.
Laissons dire tous les censeurs:
Tels changemens ont leurs douceurs
Qui passent leur intelligence.
Ce dieu sait ce qu'il fait aussi bien là qu'ailleurs;
Et, dans les mouvemens de leurs tendres ardeurs,
Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense.
LA NUIT.
Revenons à l'objet dont il a les faveurs.
Si, par son stratagème, il voit sa flamme heureuse,
Que peut-il souhaiter, et qu'est-ce que je puis?
MERCURE.
Que vos chevaux, par vous au petit pas réduits,
Pour satisfaire aux vœux de son âme amoureuse,
D'une nuit si délicieuse
Fassent la plus longue des nuits;
Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace,
Et retardiez la naissance du jour
Qui doit avancer le retour
De celui dont il tient la place.
LA NUIT.
Voilà sans doute un bel emploi
Que le grand Jupiter m'apprête!
Et l'on donne un nom fort honnête
Au service qu'il veut de moi!
MERCURE.
Pour une jeune déesse,
Vous êtes bien du bon temps!
Un tel emploi n'est bassesse
Que chez les petites gens.
Lorsque dans un haut rang on a l'heur[3] de paroître
Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon:
Et, suivant ce qu'on peut être,
Les choses changent de nom.
LA NUIT.
Sur de pareilles matières
Vous en savez plus que moi;
Et, pour accepter l'emploi,
J'en veux croire vos lumières.
MERCURE.
Eh! là, là, madame la Nuit,
Un peu doucement, je vous prie;
Vous avez dans le monde un bruit[4]
De n'être pas si renchérie.
On vous fait confidente, en cent climats divers,
De beaucoup de bonnes affaires;
Et je crois, à parler à sentimens ouverts,
Que nous ne nous en devons guères.
LA NUIT.
Laissons ces contrariétés,
Et demeurons ce que nous sommes.
N'apprêtons point à rire aux hommes
En nous disant nos vérités.
MERCURE.
Adieu. Je vais là-bas, dans ma commission,
Dépouiller promptement la forme de Mercure,
Pour y vêtir la figure
Du valet d'Amphitryon.
LA NUIT.
Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure,
Je vais faire une station.
MERCURE.
Bonjour, la Nuit.
LA NUIT.
Adieu, Mercure.
Mercure descend de son nuage, et la Nuit traverse le théâtre.
[1] Deux rimes masculines dont l'une ne rime pas avec l'autre. Faute de
versification.
[2] Pour: serait un motif pour. Ellipse archaïque admirable.
[3] Pour: bonheur. Voyez t. 1er, p. 94, note quatrième.
[4] Pour: réputation. Archaïsme populaire qui s'est conservé dans
quelques provinces.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--SOSIE.
Qui va là? Heu! ma peur à chaque pas s'accroît!
Messieurs, ami de tout le monde.
Ah! quelle audace sans seconde
De marcher à l'heure qu'il est!
Que mon maître, couvert de gloire,
Me joue ici d'un vilain tour!
Quoi! si pour son prochain il avoit quelque amour,
M'auroit-il fait partir par une nuit si noire?
Et, pour me renvoyer annoncer son retour
Et le détail de sa victoire,
Ne pouvoit-il pas bien attendre qu'il fût jour?
Sosie, à quelle servitude
Tes jours sont-ils assujettis!
Notre sort est beaucoup plus rude
Chez les grands que chez les petits.
Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,
Obligé de s'immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure,
Dès qu'ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d'assidu service
N'en obtiennent rien pour nous.
Le moindre petit caprice
Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée
S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux,
Et s'y veut contenter de la fausse pensée
Qu'ont tous les autres gens, que nous sommes heureux.
Vers la retraite en vain la raison nous appelle,
En vain notre dépit quelquefois y consent;
Leur vue a sur notre zèle
Un ascendant trop puissant,
Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant
Nous rengage de plus belle.
Mais enfin, dans l'obscurité,
Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade.
Il me faudroit, pour l'ambassade,
Quelque discours prémédité.
Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire
Du grand combat qui met nos ennemis à bas;
Mais comment diantre le faire,
Si je ne m'y trouvai pas?
N'importe, parlons-en et d'estoc et de taille,
Comme oculaire témoin.
Combien de gens font-ils des récits de bataille
Dont ils se sont tenus loin!
Pour jouer mon rôle sans peine,
Je le veux un peu repasser.
Voici la chambre où j'entre en courrier que l'on mène,
Et cette lanterne est Alcmène,
A qui je me dois adresser.
Sosie pose sa lanterne à terre.
Madame, Amphitryon, mon maître et votre époux[5]...
(Bon! beau début!) l'esprit toujours plein de vos charmes,
M'a voulu choisir entre tous
Pour vous donner avis du succès de ses armes,
Et du désir qu'il a de se voir près de vous.
«Ah! vraiment, mon pauvre Sosie,
«A te revoir j'ai de la joie au cœur.»
Madame, ce m'est trop d'honneur,
Et mon destin doit faire envie.
(Bien répondu!) «Comment se porte Amphitryon?»
Madame, en homme de courage,
Dans les occasions où la gloire l'engage.
(Fort bien! belle conception!)
«Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
«Rendre mon âme satisfaite?»
Le plus tôt qu'il pourra, madame, assurément,
Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite.
(Ah!) «Mais quel est l'état où la guerre l'a mis?
«Que dit-il? que fait-il? Contente un peu mon âme.»
Il dit moins qu'il ne fait, madame,
Et fait trembler les ennemis.
(Peste! où prend mon esprit toutes ces gentillesses?)
«Que font les révoltés? dis-moi, quel est leur sort?»
Ils n'ont pu résister, madame, à notre effort;
Nous les avons taillés en pièces,
Mis Ptérélas, leur chef, à mort,
Pris Télèbe d'assaut; et déjà dans le port
Tout retentit de nos prouesses.
«Ah! quel succès! ô dieux! qui l'eût pu jamais croire[6]?
«Raconte-moi, Sosie, un tel événement.»
Je le veux bien, madame; et, sans m'enfler de gloire,
Du détail de cette victoire
Je puis parler très-savamment.
Figurez-vous donc que Télèbe
Madame, est de ce côté.
Sosie marque les lieux sur sa main, ou à terre.
C'est une ville, en vérité,
Aussi grande quasi que Thèbe.
La rivière est comme là.
Ici nos gens se campèrent;
Et l'espace que voilà,
Nos ennemis l'occupèrent.
Sur un haut, vers cet endroit,
Étoit leur infanterie;
Et plus bas, du côté droit,
Étoit la cavalerie.
Après avoir aux dieux adressé les prières,
Tous les ordres donnés, on donne le signal.
Les ennemis, pensant nous tailler des croupières,
Firent trois pelotons de leurs gens à cheval;
Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée,
Et vous allez voir comme quoi.
Voilà notre avant-garde à bien faire animée;
Là, les archers de Créon, notre roi;
Et voici le corps d'armée.
On fait un peu de bruit.
Qui d'abord... Attendez, le corps d'armée a peur,
J'entends quelque bruit, ce me semble.
[5] Dialogue imité de Straparole.
[6] Deux rimes féminines qui ne riment pas entre elles. Faute de
versification.
SCÈNE II.--MERCURE, SOSIE.
MERCURE, sous la figure de Sosie sortant de la maison d'Amphitryon.
Sous ce minois qui lui ressemble,
Chassons de ces lieux ce causeur,
Dont l'abord importun troubleroit la douceur
Que nos amans goûtent ensemble.
SOSIE, sans voir Mercure.
Mon cœur tant soit peu se rassure,
Et je pense que ce n'est rien.
Crainte pourtant de sinistre aventure,
Allons chez nous achever l'entretien.
MERCURE, à part.
Tu seras plus fort que Mercure,
Ou je t'en empêcherai bien.
SOSIE, sans voir Mercure.
Cette nuit en longueur me semble sans pareille.
Il faut, depuis le temps que je suis en chemin,
Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin,
Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille
Pour avoir trop pris de son vin.
MERCURE, à part.
Comme avec irrévérence
Parle des dieux ce maraud!
Mon bras saura bien tantôt
Châtier cette insolence;
Et je vais m'égayer avec lui comme il faut,
En lui volant son nom avec sa ressemblance.
SOSIE, apercevant Mercure d'un peu loin.
Ah! par ma foi, j'avois raison:
C'est fait de moi, chétive créature!
Je vois devant notre maison
Certain homme dont l'encolure
Ne me présage rien de bon.
Pour faire semblant d'assurance,
Je veux chanter un peu d'ici.
Il chante.
MERCURE.
Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence
Que de chanter et m'étourdir ainsi?
A mesure que Mercure parle, la voix de Sosie s'affaiblit peu à peu.
Veut-il qu'à l'étriller ma main un peu s'applique?
SOSIE, à part.
Cet homme assurément n'aime pas la musique.
MERCURE.
Depuis plus d'une semaine
Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os;
La vigueur de mon bras se perd dans le repos;
Et je cherche quelque dos
Pour me remettre en haleine.
SOSIE, à part.
Quel diable d'homme est-ce ci?
De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte.
Mais pourquoi trembler tant aussi?
Peut-être a-t-il dans l'âme autant que moi de crainte,
Et que le drôle parle ainsi
Pour me cacher sa peur sous une audace feinte.
Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison:
Si je ne suis hardi, tâchons de le paroître.
Faisons-nous du cœur par raison:
Il est seul, comme moi; je suis fort, j'ai bon maître,
Et voilà notre maison.
MERCURE.
Qui va là?
SOSIE.
Moi.
MERCURE.
Qui, moi?
SOSIE.
A part.
Moi. Courage, Sosie!
MERCURE.
Quel est ton sort, dis-moi?
SOSIE.
D'être homme, et de parler.
MERCURE.
Es-tu maître, ou valet?
SOSIE.
Comme il me prend envie.
MERCURE.
Où s'adressent tes pas?
SOSIE.
Où j'ai dessein d'aller.
MERCURE.
Ah! ceci me déplaît.
SOSIE.
J'en ai l'âme ravie.
MERCURE.
Résolûment, par force ou par amour,
Je veux savoir de toi, traître,
Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour,
Où tu vas, à qui tu peux être.
SOSIE.
Je fais le bien et le mal tour à tour;
Je viens de là, vais là; j'appartiens à mon maître.
MERCURE.
Tu montres de l'esprit, et je te vois en train
De trancher avec moi de l'homme d'importance.
Il me prend un désir, pour faire connoissance,
De te donner un soufflet de ma main.
SOSIE.
A moi-même?
MERCURE.
A toi-même, et t'en voilà certain.
Mercure donne un soufflet à Sosie.
SOSIE.
Ah! ah! c'est tout de bon.
MERCURE.
Non, ce n'est que pour rire,
Et répondre à tes quolibets.
SOSIE.
Tudieu! l'ami, sans vous rien dire,
Comme vous baillez des soufflets!
MERCURE.
Ce sont là de mes moindres coups,
De petits soufflets ordinaires.
SOSIE.
Si j'étois aussi prompt que vous,
Nous ferions de belles affaires.
MERCURE.
Tout cela n'est encor rien.
Nous verrons bien autre chose;
Pour y faire quelque pause,
Poursuivons notre entretien.
SOSIE.
Je quitte la partie.
Sosie veut s'en aller.
MERCURE, arrêtant Sosie.
Où vas-tu?
SOSIE.
Que t'importe?
MERCURE.
Je veux savoir où tu vas.
SOSIE.
Me faire ouvrir cette porte.
Pourquoi retiens-tu mes pas?
MERCURE.
Si jusqu'à l'approcher tu pousses ton audace,
Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.
SOSIE.
Quoi! tu veux, par ta menace,
M'empêcher d'entrer chez nous?
MERCURE.
Comment! chez nous?
SOSIE.
Oui, chez nous.
MERCURE.
Oh! le traître!
Tu te dis de cette maison?
SOSIE.
Fort bien. Amphitryon n'en est-il pas le maître?
MERCURE.
Eh bien, que fait cette raison?
SOSIE.
Je suis son valet.
MERCURE.
Toi?
SOSIE.
Moi.
MERCURE.
Son valet?
SOSIE.
Sans doute.
MERCURE.
Valet d'Amphitryon?
SOSIE.
D'Amphitryon, de lui.
MERCURE.
Ton nom est...
SOSIE.
Sosie.
MERCURE.
Heu! comment?
SOSIE.
Sosie.
MERCURE.
Écoute:
Sais-tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui?
SOSIE.
Pourquoi? De quelle rage est ton âme saisie?
MERCURE.
Qui te donne, dis-moi, cette témérité,
De prendre le nom de Sosie?
SOSIE.
Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours porté.
MERCURE.
O le mensonge horrible, et l'impudence extrême!
Tu m'oses soutenir que Sosie est ton nom?
SOSIE.
Fort bien; je le soutiens, par la grande raison
Qu'ainsi l'a fait des dieux la puissance suprême,
Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non,
Et d'être un autre que moi-même.
MERCURE.
Mille coups de bâton doivent être le prix
D'une pareille effronterie.
SOSIE, battu par Mercure.
Justice, citoyens! Au secours! je vous prie.
MERCURE.
Comment, bourreau, tu fais des cris!
SOSIE.
De mille coups tu me meurtris,
Et tu ne veux pas que je crie?
MERCURE.
C'est ainsi que mon bras...
SOSIE.
L'action ne vaut rien.
Tu triomphes de l'avantage
Que te donne sur moi mon manque de courage;
Et ce n'est pas en user bien.
C'est pure fanfaronnerie[7]
De vouloir profiter de la poltronnerie
De ceux qu'attaque notre bras.
Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme;
Et le cœur est digne de blâme
Contre les gens qui n'en ont pas.
MERCURE.
Eh bien, es-tu Sosie à présent? qu'en dis-tu?
SOSIE.
Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose;
Et tout le changement que je trouve à la chose,
C'est d'être Sosie battu...
MERCURE, menaçant Sosie.
Encor! cent autres coups pour cette autre impudence.
SOSIE.
De grâce, fais trêve à tes coups!
MERCURE.
Fais donc trêve à ton insolence.
SOSIE.
Tout ce qu'il te plaira; je garde le silence.
La dispute est par trop inégale entre nous.
MERCURE.
Es-tu Sosie encor? dis, traître!
SOSIE.
Hélas! je suis ce que tu veux:
Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux;
Ton bras t'en a fait le maître.
MERCURE.
Ton nom étoit Sosie, à ce que tu disois?
SOSIE.
Il est vrai jusqu'ici j'ai cru la chose claire;
Mais ton bâton, sur cette affaire,
M'a fait voir que je m'abusois.
MERCURE.
C'est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l'avoue:
Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi.
SOSIE.
Toi, Sosie?
MERCURE.
Oui, Sosie; et, si quelqu'un s'y joue,
Il peut bien prendre garde à soi.
SOSIE, à part.
Ciel! me faut-il ainsi renoncer à moi-même,
Et par un imposteur me voir voler mon nom?
Que son bonheur est extrême,
De ce que je suis poltron!
Sans cela, par la mort...
MERCURE.
Entre tes dents, je pense,
Tu murmures je ne sais quoi.
SOSIE.
Non. Mais, au nom des dieux, donne-moi la licence
De parler un moment à toi.
MERCURE.
Parle.
SOSIE.
Mais promets-moi de grâce,
Que les coups n'en seront point.
Signons une trêve.
MERCURE.
Passe:
Va, je t'accorde ce point.
SOSIE.
Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie?
Que te reviendra-t-il de m'enlever mon nom?
Et peux-tu faire enfin, quand tu serois démon,
Que je ne sois pas moi, que je ne sois Sosie?
MERCURE, levant le bâton sur Sosie.
Comment! tu peux...
SOSIE.
Ah! tout doux:
Nous avons fait trêve aux coups.
MERCURE.
Quoi! pendard, imposteur, coquin!...
SOSIE.
Pour des injures,
Dis-m'en tant que tu voudras;
Ce sont légères blessures,
Et je ne m'en fâche pas.
MERCURE.
Tu te dis Sosie?
SOSIE.
Oui. Quelque conte frivole...
MERCURE.
Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole.
SOSIE.
N'importe. Je ne puis m'anéantir pour toi,
Et souffrir un discours si loin de l'apparence.
Être ce que je suis est-il en ta puissance?
Et puis-je cesser d'être moi?
S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille?
Et peut-on démentir cent indices pressans?
Rêvé-je? Est-ce que je sommeille?
Ai-je l'esprit troublé par des transports puissans?
Ne sens-je pas bien que je veille?
Ne suis-je pas dans mon bon sens?
Mon maître Amphitryon ne m'a-t-il pas commis
A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme?
Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme,
Un récit de ses faits contre nos ennemis?
Ne suis-je pas du port arrivé tout à l'heure?
Ne tiens-je pas une lanterne en main?
Ne te trouvé-je pas devant notre demeure?
Ne t'y parlé-je pas d'un esprit tout humain?
Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie,
Pour m'empêcher d'entrer chez nous?
N'as-tu pas sur mon dos exercé ta furie?
Ne m'as-tu pas roué de coups?
Ah! tout cela n'est que trop véritable;
Et, plût au ciel, le fût-il moins!
Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable;
Et laisse à[8] mon devoir s'acquitter de ses soins.
MERCURE.
Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire
Un assommant éclat de mon juste courroux.
Tout ce que tu viens de dire
Est à moi, hormis les coups.
SOSIE.
Ce matin, du vaisseau, plein de frayeur en l'âme,
Cette lanterne sait comme je suis parti.
Amphitryon, du camp, vers Alcmène sa femme
M'a-t-il pas envoyé?
MERCURE.
Vous en avez menti.
C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène,
Et qui du port Persique arrive de ce pas;
Moi, qui viens annoncer la valeur de son bras
Qui nous fait remporter une victoire pleine,
Et de nos ennemis a mis le chef à bas.
C'est moi qui suis Sosie, enfin, de certitude,
Fils de Dave, honnête berger;
Frère d'Arpage mort en pays étranger;
Mari de Cléanthis la prude,
Dont l'humeur me fait enrager;
Qui dans Thèbe ai reçu mille coups d'étrivière,
Sans en avoir jamais dit rien;
Et jadis en public fus marqué par derrière,
Pour être trop homme de bien.
SOSIE, bas à part.
Il a raison. A moins d'être Sosie,
On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit;
Et, dans l'étonnement dont mon âme est saisie,
Je commence, à mon tour, à le croire un petit[9]
En effet, maintenant que je le considère,
Je vois qu'il a de moi taille, mine, action.
Faisons-lui quelque question,
Afin d'éclaircir ce mystère.
Haut.
Parmi tout le butin fait sur nos ennemis,
Qu'est-ce qu'Amphitryon obtient pour son partage?
MERCURE.
Cinq fort gros diamans en nœud proprement mis,
Dont leur chef se paroît comme d'un rare ouvrage.
SOSIE.
A qui destine-t-il un si riche présent?
MERCURE.
A sa femme; et sur elle il le veut voir paroître.
SOSIE.
Mais où, pour l'apporter, est-il mis à présent?
MERCURE.
Dans un coffret scellé des armes de mon maître.
SOSIE, à part.
Il ne ment pas d'un mot à chaque repartie;
Et de moi je commence à douter tout de bon.
Près de moi, par la force, il est déjà Sosie;
Il pourrait bien encor l'être par la raison.
Pourtant, quand je me tâte et que je me rappelle,
Il me semble que je suis moi.
Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle,
Pour démêler ce que je voi?
Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne,
A moins d'être moi-même, on ne le peut savoir.
Par cette question il faut que je l'étonne;
C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir.
Haut.
Lorsqu'on étoit aux mains, que fis-tu dans nos tentes,
Où tu courus seul te fourrer?
MERCURE.
D'un jambon...
SOSIE, bas, à part.
L'y voilà!
MERCURE.
Que j'allai déterrer,
Je coupai bravement deux tranches succulentes,
Dont je sus fort bien me bourrer.
Et, joignant à cela d'un vin que l'on ménage,
Et dont, avant le goût, les yeux se contentoient,
Je pris un peu de courage
Pour nos gens qui se battoient.
SOSIE, bas, à part.
Cette preuve sans pareille
En sa faveur conclut bien;
Et l'on n'y peut dire rien,
S'il n'étoit dans la bouteille.
Haut.
Je ne saurois nier, aux preuves qu'on m'expose,
Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix.
Mais, si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois,
Car encor faut-il bien que je sois quelque chose.
MERCURE.
Quand je ne serai plus Sosie,
Sois-le, j'en demeure d'accord;
Mais, tant que je le suis, je te garantis mort,
Si tu prends cette fantaisie.
SOSIE.
Tout cet embarras met mon esprit sur les dents,
Et la raison à ce qu'on voit s'oppose.
Mais il faut terminer enfin par quelque chose;
Et le plus court pour moi, c'est d'entrer là-dedans.
MERCURE.
Ah! tu prends donc, pendard! goût à la bastonnade?
SOSIE, battu par Mercure.
Ah! qu'est-ce-ci? grands dieux! il frappe un ton plus fort,
Et mon dos pour un mois en doit être malade.
Laissons ce diable d'homme et retournons au port.
O juste ciel! j'ai fait une belle ambassade!
MERCURE, seul.
Enfin je l'ai fait fuir; et, sous ce traitement,
De beaucoup d'actions il a reçu la peine;
Mais je vois Jupiter, que fort civilement
Reconduit l'amoureuse Alcmène.
[7] Mot inventé par Molière.
[8] Pour: laisse mon devoir. Archaïsme inusité.
[9] Voyez la note, t. II, p. 139.
SCÈNE III.--JUPITER, sous la figure d'Amphitryon; ALCMÈNE, CLÉANTHIS,
MERCURE.
JUPITER.
Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d'approcher.
Ils m'offrent des plaisirs en m'offrant votre vue;
Mais ils pourroient ici découvrir ma venue,
Qu'il est à propos de cacher.
Mon amour, que gênoient tous ces soins éclatans
Où me tenoit lié la gloire de nos armes,
Aux devoirs de ma charge a volé les instans
Qu'il vient de donner à vos charmes.
Ce vol, qu'à vos beautés mon cœur a consacré,
Pourroit être blâmé dans la bouche publique,
Et j'en veux pour témoin unique
Celle qui peut m'en savoir gré.
ALCMÈNE.
Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire
Que répandent sur vous vos illustres exploits;
Et l'éclat de votre victoire
Sait toucher de mon cœur les sensibles endroits;
Mais, quand je vois que cet honneur fatal
Éloigne de moi ce que j'aime,
Je ne puis m'empêcher, dans ma tendresse extrême,
De lui vouloir un peu de mal,
Et d'opposer mes vœux à cet ordre suprême
Qui des Thébains vous fait le général,
C'est une douce chose, après une victoire,
Que la gloire où l'on voit ce qu'on aime élevé;
Mais, parmi les périls mêlés à cette gloire,
Un triste coup, hélas! est bientôt arrivé.
De combien de frayeurs a-t-on l'âme blessée,
Au moindre choc dont on entend parler!
Voit-on, dans les horreurs d'une telle pensée,
Par où jamais se consoler
Du coup dont on est menacée!
Et, de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur,
Quelque part que l'on ait à cet honneur suprême,
Vaut-il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un cœur
Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime?
JUPITER.
Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente;
Tout y marque à mes yeux un cœur bien enflammé;
Et c'est je vous l'avoue, une chose charmante
De trouver tant d'amour dans un objet aimé,
Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne,
Aux tendres sentimens que vous me faites voir;
Et, pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène,
Voudroit n'y voir entrer rien de votre devoir;
Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne,
Je dusse les faveurs que je reçois de vous;
Et que la qualité que j'ai de votre époux
Ne fût point ce qui me les donne.
ALCMÈNE.
C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brûle
Tient le droit de paroître au jour;
Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule
Dont s'embarrasse votre amour.
JUPITER.
Ah! ce que j'ai pour vous d'ardeur et de tendresse
Passe aussi celle d'un époux;
Et vous ne savez pas, dans des momens si doux,
Quelle en est la délicatesse:
Vous ne concevez point qu'un cœur bien amoureux
Sur cent petits égards s'attache avec étude,
Et se fait une inquiétude
De la manière d'être heureux.
En moi, belle et charmante Alcmène,
Vous voyez un mari, vous voyez un amant;
Mais l'amant seul me touche, à parler franchement;
Et je sens, près de vous, que le mari le gêne.
Cet amant, de vos vœux jaloux au dernier point,
Souhaite qu'à lui seul votre cœur s'abandonne;
Et sa passion ne veut point
De ce que le mari lui donne.
Il veut de pure source obtenir vos ardeurs,
Et ne veut rien tenir des nœuds de l'hyménée,
Rien d'un fâcheux devoir qui fait agir les cœurs,
Et par qui tous les jours des plus chères faveurs
La douceur est empoisonnée.
Dans le scrupule enfin dont il est combattu,
Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse,
Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse,
Que le mari ne soit que pour votre vertu,
Et que de votre cœur, de bonté revêtu,
L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse.
ALCMÈNE.
Amphitryon, en vérité,
Vous vous moquez de tenir ce langage;
Et j'aurois peur qu'on ne vous crût pas sage,
Si de quelqu'un vous étiez écouté.
JUPITER.
Ce discours est plus raisonnable,
Alcmène, que vous ne pensez.
Mais un plus long séjour me rendroit trop coupable,
Et du retour au port les momens sont pressés.
Adieu. De mon devoir l'étrange barbarie
Pour un temps m'arrache de vous,
Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l'époux,
Songez à l'amant, je vous prie.
ALCMÈNE.
Je ne sépare point ce qu'unissent les dieux;
Et l'époux et l'amant me sont fort précieux.
SCÈNE IV.--CLÉANTHIS, MERCURE.
CLÉANTHIS, à part.
O ciel! que d'aimables caresses
D'un époux ardemment chéri!
Et que mon traître de mari
Est loin de toutes ces tendresses!
MERCURE, à part.
La Nuit, qu'il me faut avertir,
N'a plus qu'à plier tous ses voiles,
Et, pour effacer les étoiles,
Le soleil de son lit peut maintenant sortir.
CLÉANTHIS, arrêtant Mercure.
Quoi! c'est ainsi que l'on me quitte!
MERCURE.
Et comment donc? Ne veux-tu pas
Que de mon devoir je m'acquitte,
Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas?
CLÉANTHIS.
Mais avec cette brusquerie,
Traître! de moi te séparer!
MERCURE.
Le beau sujet de fâcherie!
Nous avons tant de temps ensemble à demeurer!
CLÉANTHIS.
Mais quoi! partir ainsi d'une façon brutale,
Sans me dire un seul mot de douceur pour régale[10]!
MERCURE.
Diantre! où veux-tu que mon esprit
T'aille chercher des fariboles?
Quinze ans de mariage épuisent les paroles;
Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit.
CLÉANTHIS.
Regarde, traître! Amphitryon;
Vois combien pour Alcmène il étale de flamme:
Et rougis, là-dessus, du peu de passion
Que tu témoignes pour ta femme.
MERCURE.
Eh! mon Dieu! Cléanthis, ils sont encore amans.
Il est certain âge où tout passe;
Et ce qui leur sied bien dans ces commencemens,
En nous, vieux mariés, auroit mauvaise grâce.
Il nous feroit beau voir, attachés face à face,
A pousser les beaux sentimens!
CLÉANTHIS.
Quoi! suis-je hors d'état, perfide, d'espérer
Qu'un cœur auprès de moi soupire?
MERCURE.
Non, je n'ai garde de le dire;
Mais je suis trop barbon pour oser soupirer,
Et je ferois crever de rire.
CLÉANTHIS.
Mérites-tu, pendard, cet insigne bonheur
De te voir pour épouse une femme d'honneur?
MERCURE.
Mon Dieu! tu n'es que trop honnête;
Ce grand honneur ne me vaut rien.
Ne sois point si femme de bien,
Et me romps un peu moins la tête.
CLÉANTHIS.
Comment! de trop bien vivre on te voit me blâmer!
MERCURE.
La douceur d'une femme est tout ce qui me charme;
Et ta vertu fait un vacarme
Qui ne cesse de m'assommer.
CLÉANTHIS.
Il te faudroit des cœurs pleins de fausses tendresses,
De ces femmes aux beaux et louables talens,
Qui savent accabler leurs maris de caresses,
Pour leur faire avaler l'usage des galans.
MERCURE.
Ma foi, veux-tu que je te dise?
Un mal d'opinion ne touche que les sots;
Et je prendrois pour ma devise:
«Moins d'honneur et plus de repos.»
CLÉANTHIS.
Comment! tu souffrirois, sans nulle répugnance,
Que j'aimasse un galant avec toute licence?
MERCURE.
Oui, si je n'étois plus de tes cris rebattu,
Et qu'on te vît changer d'humeur et de méthode.
J'aime mieux un vice commode
Qu'une fatigante vertu.
Adieu, Cléanthis, ma chère âme;
Il me faut suivre Amphitryon.
CLÉANTHIS, seule.
Pourquoi, pour punir cet infâme,
Mon cœur n'a-t-il assez de résolution?
Ah! que dans cette occasion
J'enrage d'être honnête femme!
[10] Pour: comme de régale. Archaïsme perdu.
ACTE II
SCÈNE I.--AMPHITRYON, SOSIE.
AMPHITRYON.
Viens çà, bourreau, viens çà. Sais-tu maître fripon,
Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire,
Et que, pour te traiter comme je le désire,
Mon courroux n'attend qu'un bâton?
SOSIE.
Si vous le prenez sur ce ton,
Monsieur, je n'ai plus rien à dire,
Et vous aurez toujours raison.
AMPHITRYON.
Quoi! tu veux me donner pour des vérités, traître,
Des contes que je vois d'extravagance outrés?
SOSIE.
Non: je suis le valet, et vous êtes le maître;
Il n'en sera, monsieur, que ce que vous voudrez.
AMPHITRYON.
Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme,
Et, tout du long, t'ouïr sur ta commission.
Il faut, avant que voir ma femme,
Que je débrouille ici cette confusion.
Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton âme,
Et réponds mot pour mot à chaque question.
SOSIE.
Mais, de peur d'incongruité,
Dites-moi, de grâce, à l'avance,
De quel air il vous plaît que ceci soit traité.
Parlerai-je, monsieur, selon ma conscience,
Ou comme auprès des grands on le voit usité?
Faut-il dire la vérité,
Ou bien user de complaisance?
AMPHITRYON.
Non; je ne te veux obliger
Qu'à me rendre de tout un compte fort sincère.
SOSIE.
Bon. C'est assez, laissez-moi faire;
Vous n'avez qu'à m'interroger.
AMPHITRYON.
Sur l'ordre que tantôt je t'avois su prescrire...
SOSIE.
Je suis parti, les cieux d'un noir crêpe voilés,
Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre,
Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez.
AMPHITRYON.
Comment, coquin!
SOSIE.
Monsieur, vous n'avez rien qu'à dire[11],
Je mentirai, si vous voulez.
AMPHITRYON.
Voilà comme un valet montre pour nous du zèle!
Passons. Sur les chemins que t'est-il arrivé?
SOSIE.
D'avoir une frayeur mortelle
Au moindre objet que j'ai trouvé.
AMPHITRYON.
Poltron!
SOSIE.
En nous formant, nature a ses caprices;
Divers penchans en nous elle fait observer;
Les uns à s'exposer trouvent mille délices;
Moi, j'en trouve à me conserver.
AMPHITRYON.
Arrivant au logis...
SOSIE.
J'ai, devant notre porte,
En moi-même voulu répéter un petit[12]
Sur quel ton et de quelle sorte
Je ferois du combat le glorieux récit.
AMPHITRYON.
Ensuite?
SOSIE.
On m'est venu troubler et mettre en peine.
AMPHITRYON.
Et qui?
SOSIE.
Sosie; un moi, un moi, de vos ordres jaloux,
Que vous avez du port envoyé vers Alcmène,
Et qui de nos secrets a connaissance pleine,
Comme le moi qui parle à vous.
AMPHITRYON.
Quels contes!
SOSIE.
Non, monsieur, c'est la vérité pure.
Ce moi plus tôt que moi s'est au logis trouvé;
Et j'étois venu, je vous jure,
Avant que je fusse arrivé.
AMPHITRYON.
D'où peut procéder, je te prie,
Ce galimatias maudit?
Est-ce songe? est-ce ivrognerie,
Aliénation d'esprit,
Ou méchante plaisanterie?
SOSIE.
Non, c'est la chose comme elle est,
Et point du tout conte frivole,
Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole,
Et vous m'en croirez, s'il vous plaît.
Je vous dis que, croyant n'être qu'un seul Sosie,
Je me suis trouvé deux chez nous;
Et que de ces deux moi, piqués de jalousie,
L'un est à la maison, et l'autre est avec vous;
Que le moi que voici, chargé de lassitude,
A trouvé l'autre moi frais, gaillard et dispos,
Et n'ayant d'autre inquiétude
Que de battre et casser des os.
AMPHITRYON.
Il faut être, je le confesse,
D'un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux,
Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse.
SOSIE.
Si vous vous mettez en courroux,
Plus de conférence entre nous;
Vous savez que d'abord tout cesse.
AMPHITRYON.
Non, sans emportement je te veux écouter;
Je l'ai promis. Mais dis, en bonne conscience,
Au mystère nouveau que tu me viens conter
Est-il quelque ombre d'apparence?
SOSIE.
Non; vous avez raison, et la chose à chacun
Hors de créance doit paroître.
C'est un fait à n'y rien connoître,
Un conte extravagant, ridicule, importun;
Cela choque le sens commun;
Mais cela ne laisse pas d'être.
AMPHITRYON.
Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé!
SOSIE.
Je ne l'ai pas cru, moi, sans une peine extrême.
Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé,
Et longtemps d'imposteur j'ai traité ce moi-même;
Mais à me reconnoître enfin il m'a forcé:
J'ai vu que c'était moi, sans aucun stratagème.
Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait,
Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes;
Enfin, deux gouttes de lait
Ne sont pas plus ressemblantes;
Et n'étoit que ses mains sont un peu trop pesantes,
J'en serois fort satisfait.
AMPHITRYON.
A quelle patience il faut que je m'exhorte!
Mais enfin, n'es-tu pas entré dans la maison?
SOSIE.
Bon, entré! Eh! de quelle sorte?
Ai-je voulu jamais entendre de raison?
Et ne me suis-je pas interdit notre porte?
AMPHITRYON.
Comment donc?
SOSIE.
Avec un bâton,
Dont mon dos sent encore une douleur très-forte.
AMPHITRYON.
On t'a battu?
SOSIE.
Vraiment.
AMPHITRYON.
Et qui?
SOSIE.
Moi.
AMPHITRYON.
Toi, te battre?
SOSIE.
Oui, moi; non pas le moi d'ici,
Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre.
AMPHITRYON.
Te confonde le ciel de me parler ainsi!
SOSIE.
Ce ne sont point des badinages:
Le moi que j'ai trouvé tantôt
Sur le moi qui vous parle a de grands avantages;
Il a le bras fort, le cœur haut:
J'en ai reçu des témoignages;
Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut;
C'est un drôle qui fait des rages.
AMPHITRYON.
Achevons. As-tu vu ma femme?
SOSIE.
Non.
AMPHITRYON.
Pourquoi?
SOSIE.
Par une raison assez forte.
AMPHITRYON.
Qui t'a fait y manquer, maraud? Explique-toi.
SOSIE.
Faut-il le répéter vingt fois de même sorte?
Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi;
Ce moi qui s'est de force emparé de la porte;
Ce moi qui m'a fait filer doux;
Ce moi qui le seul moi veut être;
Ce moi de moi-même jaloux;
Ce moi vaillant, dont le courroux
Au moi poltron s'est fait connoître;
Enfin ce moi qui suis chez nous;
Ce moi qui s'est montré mon maître;
Ce moi qui m'a roué de coups.
AMPHITRYON.
Il faut que ce matin, à force de trop boire,
Il se soit troublé le cerveau.
SOSIE.
Je veux être pendu, si j'ai bu que de l'eau!
A mon serment on m'en peut croire.
AMPHITRYON.
Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés,
Et qu'un songe fâcheux, dans ces confus mystères,
T'ait fait voir toutes les chimères,
Dont tu me fais des vérités.
SOSIE.
Tout aussi peu. Je n'ai point sommeillé,
Et n'en ai même aucune envie.
Je vous parle bien éveillé;
J'étois bien éveillé ce matin, sur ma vie;
Et bien éveillé même étoit l'autre Sosie,
Quand il m'a si bien étrillé.
AMPHITRYON.
Suis-moi; je t'impose silence:
C'est trop me fatiguer l'esprit;
Et je suis un vrai fou d'avoir la patience
D'écouter d'un valet les sottises qu'il dit.
SOSIE, à part.
Tous les discours sont des sottises,
Partant d'un homme sans éclat:
Ce seroient paroles exquises
Si c'étoit un grand qui parlât.
AMPHITRYON.
Entrons sans davantage attendre.
Mais Alcmène paroît avec tous ses appas;
En ce moment sans doute elle ne m'attend pas,
Et mon abord la va surprendre.
[11] Pour: vous n'avez rien à faire qu'à dire. Ellipse familière et
excellente.
[12] Voyez la note, t. II, page 139.
SCÈNE II.--ALCMÈNE, AMPHITRYON, CLÉANTHIS, SOSIE.
ALCMÈNE, sans voir Amphitryon.
Allons pour mon époux, Cléanthis, vers les dieux,
Nous acquitter de nos hommages,
Et les remercier des succès glorieux
Dont Thèbes, par son bras, goûte les avantages.
Apercevant Amphitryon.
O dieux!
AMPHITRYON.
Fasse le ciel qu'Amphitryon vainqueur
Avec plaisir soit revu de sa femme!
Et que ce jour, favorable à ma flamme,
Vous redonne à mes yeux avec le même cœur!
Que j'y retrouve autant d'ardeur
Que vous en rapporte mon âme!
ALCMÈNE.
Quoi! de retour sitôt?
AMPHITRYON.
Certes, c'est, en ce jour,
Me donner de vos feux un mauvais témoignage;
Et ce «Quoi! sitôt de retour?»
En ces occasions n'est guère le langage
D'un cœur bien enflammé d'amour.
J'osois me flatter en moi-même
Que loin de vous j'aurois trop demeuré.
L'attente d'un retour ardemment désiré
Donne à tous les instans une longueur extrême;
Et l'absence de ce qu'on aime,
Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré.
ALCMÈNE.
Je ne vois...
AMPHITRYON.
Non, Alcmène, à son impatience
On mesure le temps en de pareils états;
Et vous comptez les momens de l'absence
En personne qui n'aime pas.
Lorsque l'on aime comme il faut,
Le moindre éloignement nous tue,
Et ce dont on chérit la vue
Ne revient jamais assez tôt.
De votre accueil, je le confesse,
Se plaint ici mon amoureuse ardeur;
Et j'attendois de votre cœur
D'autres transports de joie et de tendresse.
ALCMÈNE.
J'ai peine à comprendre sur quoi
Vous fondez les discours que je vous entends faire;
Et, si vous vous plaignez de moi,
Je ne sais pas, de bonne foi,
Ce qu'il faut pour vous satisfaire.
Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour,
On me vit témoigner une joie assez tendre,
Et rendre aux soins de votre amour
Tout ce que de mon cœur vous aviez lieu d'attendre.
AMPHITRYON.
Comment?
ALCMÈNE.
Ne fis-je pas éclater à vos yeux
Les soudains mouvemens d'une entière allégresse?
Et le transport d'un cœur peut-il s'expliquer mieux,
Au retour d'un époux qu'on aime avec tendresse?
AMPHITRYON.
Que me dites-vous là?
ALCMÈNE.
Que même votre amour
Montra de mon accueil une joie incroyable;
Et que, m'ayant quittée à la pointe du jour,
Je ne vois pas qu'à ce soudain retour
Ma surprise soit si coupable.
AMPHITRYON.
Est-ce que du retour que j'ai précipité
Un songe, cette nuit, Alcmène, dans votre âme,
A prévenu la vérité?
Et que, m'ayant peut-être en dormant bien traité,
Votre cœur se croit vers ma flamme
Assez amplement acquitté?
ALCMÈNE.
Est-ce qu'une vapeur, par sa malignité,
Amphitryon, a, dans votre âme,
Du retour d'hier au soir brouillé la vérité,
Et que du doux accueil duquel je m'acquittai
Votre cœur prétend à ma flamme
Ravir toute l'honnêteté?
AMPHITRYON.
Cette vapeur, dont vous me régalez,
Est un peu, ce me semble, étrange.
ALCMÈNE.
C'est ce qu'on peut donner pour change,
Au songe dont vous me parlez.
AMPHITRYON.
A moins d'un songe, on ne peut pas, sans doute,
Excuser ce qu'ici votre bouche me dit.
ALCMÈNE.
A moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit,
On ne peut pas sauver ce que de vous j'écoute.
AMPHITRYON.
Laissons un peu cette vapeur, Alcmène.
ALCMÈNE.
Laissons un peu ce songe, Amphitryon.