III.

De l'émancipation.

L'abolition de la traite et l'émancipation, comme moyen d'améliorer le

sort des races nègres et de les régénérer, sont deux sophismes de bonne

foi que nous a légués le dix-huitième siècle.

Inclinons-nous pourtant devant cette loyale erreur qui, si elle a tous

les défauts d'un premier mouvement, en a toutes les qualités; et qui,

pour avoir failli dans la mise en pratique de ses théories généreuses,

n'en témoigne pas moins du grand coeur de ses promoteurs.

Elle a aujourd'hui fait son temps; mais, comme l'honnête Wilberforce

mourant, elle peut offrir à Dieu et léguer à l'humanité cet élan de sa

conscience:

«Ce que j'ai fait est bien!»

Il pouvait paraître logique, en effet, que pour couper court à la traite

des noirs on l'interceptât simultanément dans son alimentation et dans

ses débouchés; et que pour relever le monde chrétien d'un crime passé

chez lui--voudra-t-on y croire un jour?--à l'état d'institution sociale,

il dût suffire de proclamer libres et citoyens ses esclaves.

Erreur de coeur, erreur de chiffres qui, dégagées de toutes subtilités

paradoxales, ne sauraient, sans défaillir, être mises en face de

l'histoire telle que nous allons l'écrire, sans parti pris et sans

récriminations irritantes; car il ne s'agit plus aujourd'hui d'accuser

le passé, mais de l'absoudre et de lui concilier l'avenir.

La France philosophique avait émis la formule abolitionniste, la France

républicaine l'appliqua.--Cette première expérience ne fut pas heureuse,

on en connaît les conséquences: le sac et le pillage de toutes nos

colonies et la perte de Saint-Domingue.

Les nouveaux citoyens, qu'on appelait les _ci-devant noirs_, avaient

pris le mot à la lettre; _nègue cé blanc_, _blanc cé nègue_,

disaient-ils: les nègres sont les blancs, les blancs sont les nègres.

Il fallut les vaincre deux fois: dans leur révolte d'abord, dans leur

paresse ensuite; en vain les commissaires, envoyés par la Convention,

élargissaient-ils le salaire et rétrécissaient-ils le travail; à leurs

proclamations, à leurs arrêtés, les ex-esclaves répondaient: Moi libre,

moi pas travailler!

Sous le Directoire, on en était venu pourtant aux moyens énergiques,

aux fers, à la prison, au fouet, mais en y mettant des formes pour être

conséquent avec la devise républicaine. Ce n'étaient plus les maîtres

qui punissaient, il n'y avait plus de maîtres: c'étaient des inspecteurs

chargés de la police des habitations, c'était la loi; et pour

sauvegarder la dignité du citoyen, on appelait _la loi_ une garcette

ornée d'un ruban tricolore avec laquelle on lui donnait le fouet[25].

[Note 25: _Annales maritimes_ (avril 1844).]

Transaction de conscience a la grande indignation des sociétés

négrophiles de Paris; ingénieuse, mais inutile hypocrisie.

«Quelques années encore, et cultures, plantations, bestiaux, bâtiments,

usines, tout eût été anéanti; car le mal avait été si grand que, plus

tard, les propriétaires en reprenant leurs possessions ont préféré les

abandonner en les vendant ou en portant ailleurs le petit nombre de bras

qui leur restaient[26].»

[Note 26: _Annales maritimes_ (avril 1844).]

Le Consulat rétablit enfin l'esclavage «conformément aux lois et

règlements existant avant 89.»--Il renvoyait les pauvres nègres au

triste régime du Code noir. La Convention et le Consulat avaient tous

les deux été trop loin, chacun en sens inverse.

Il est vrai que cette loi de 1802 ne fut point mise à exécution, faute

à nous d'avoir pu conserver les colonies que nous avait rendues la

paix d'Amiens. Toutefois, elle exista jusqu'à la Restauration à l'état

latent.

Mais en même temps que la France, éclairée par son école ruineuse

d'émancipation, tendait à revenir de ses théories abolitionnistes, ces

mêmes théories, jusque-là inexpérimentées par l'Angleterre, y faisaient

des progrès rapides.

Aussi voyons-nous Louis XVIII s'engager par le traité de 1814 «à unir

ses efforts à ceux de l'Angleterre pour faire prononcer par toutes

les puissances de la chrétienté l'abolition de la traite des noirs et

déclarer qu'elle cesserait, dans tous les cas, de la part de la France,

dans le délai de cinq ans[27].»

[Note 27: Traités de 1814 et 1815.]

On a trop accusé l'Angleterre d'avoir entaché de calculs intéressés son

prosélytisme antislaviste.--M. de Lamartine l'en a noblement vengée[28].

Ce n'est point dans cet ordre d'idées qu'il faut aller chercher la faute

qu'elle a commise et dont toutes les puissances européennes sont avec

elle solidaires: elle s'est abusée sur les résultats de l'abolition de

la traite et de l'émancipation, voilà tout; qu'un Wilberforce nouveau

surgisse et complète l'idée première dont son devancier s'était fait

l'apôtre, par une idée plus large, à la fois répressive de la traite et

régénératrice de la race nègre tout entière, l'Angleterre s'y associera

certainement.

[Note 28: Discours de M. de Lamartine à la Chambre des députés,

1835;--aux banquets pour l'abolition, 1840-1842.]

Mais en 1814, où nous l'avons laissée tout à l'heure, c'était beaucoup

oser déjà que d'appeler l'Europe à la croisade abolitionniste, et d'y

recruter le roi de France.

Un an après, ce n'était plus la France seulement, c'étaient tous les

plénipotentiaires européens qui déclaraient, «à la face de l'Europe,

que regardant l'abolition de la traite des nègres comme une mesure

particulièrement digne de leur attention, conforme à l'esprit du siècle

et aux principes généreux de leurs souverains, ils s'engageaient à

concourir à l'exécution la plus prompte et la plus efficace de cette

mesure[29].»

[Note 29: Traités de 1815.]

Par suite de cet engagement de Louis XVIII et de cette déclaration du

congrès de Vienne, fut rendue la loi du 15 avril 1818, loi timide et

prudente qui qualifiait de simple délit le fait de traite et qui fut

abrogée comme insuffisante par celle du 25 avril 1827. Celle-là rangeait

la traite au nombre des crimes.

Mais les idées généreuses gagnant en recrudescence avec juillet 1830,

notre monarchie nouvelle ayant d'ailleurs tout intérêt à se faire bien

venir de nos puissants voisins, le cabinet anglais ne faillit point

à ses traditions de propagande, et, le 25 juillet 1833, parut une

ordonnance du roi, avec ce préambule: «Savoir faisons qu'entre nous

et notre très-cher et très-aimé frère le roi de la Grande-Bretagne et

d'Irlande, il a été conclu, etc.» Cette ordonnance promulgua et rendit

exécutoire la loi du 31 novembre 1831, dont l'article premier établit le

droit de visite.

Nous étions arrivés ainsi, en trois étapes, sur ces limites

vertigineuses que, par un élan plus généreux que réfléchi, nous avons,

depuis, spontanément franchies en proclamant l'émancipation.

Depuis deux ans déjà, pourtant, l'Angleterre nous avait devancés sur

cette voie périlleuse, mais non sans avoir préalablement sondé le

terrain avec cette prudence et ce sang-froid qui, du caractère

individuel, sont passés chez elle à l'état de caractère national,

et qui, trop souvent, nous ont fait défaut, surtout dans nos phases

révolutionnaires, à nous gens et nation de l'_ex-abrupto_ le plus

imprévu.

Avant de proclamer l'émancipation de ses esclaves, l'Angleterre les

avait soumis, de 1835 à 1838, à une période d'apprentissage, de

quasi-liberté, pour les initier progressivement à l'exercice

difficile--chez les nègres comme chez les blancs--de la profession

d'homme libre.

Voici, traduit en chiffres, le résultat économique de cette expérience:

De 1814 à 1834, sous le régime de l'esclavage,

l'exportation en sucre des colonies occidentales de

l'Angleterre s'élevait, année moyenne, à 3,640,712 quint.

Pendant la période d'apprentissage, elle ne s'est

élevée qu'à 3,486,234

---------

Différence 154,478 quint.

Ce n'était pas la peine de compter, il est vrai, avec ce déficit d'un

simple vingt-troisième[30].

[Note 30: _Revue coloniale_ de janvier 1858.]

«Si pourtant, et l'observation est de M. de Tocqueville, les Anglais des

Antilles s'étaient gouvernés eux-mêmes, on peut compter qu'ils n'eussent

point accordé l'acte d'émancipation qui leur fut imposé par la mère

patrie[31].»

[Note 31: _De la Démocratie aux Etats-Unis_.]

Moins de quatre ans après, en effet (1842), un comité de la Chambre des

communes, chargé d'examiner la situation des Antilles anglaises depuis

l'émancipation, constate:

«Que les produits de la grande culture ont diminué à tel point que les

propriétaires d'habitations en ont considérablement souffert et que

même plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui complètement ruinés. La

diminution des bras consacrés à la grande culture résulte, en partie,

de ce que plusieurs des anciens esclaves ont abandonné les travaux des

habitations pour d'autres occupations plus lucratives, mais surtout de

ce que le grand nombre d'entre eux peuvent vivre avec aisance et même

faire des économies sans travailler pour le compte des planteurs plus

de quatre ou cinq jours par semaine, à raison de cinq à sept heures par

jour[32].»

Au prix, fixé par eux, de cinq et six francs par journée, ce que ne dit

pas le comité[33].

[Note 32: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

[Note 33: Rapport au ministre de la marine et des colonies (de France),

1843.]

Traduction en chiffres:

Exportation des sucres de 1839 à 1852, moyenne annuelle: 2,679,780

quintaux, soit en moins que sous le régime de l'esclavage, _un million

de quintaux_.

Consignons ici, comme simple note en réserve, que le comité anglais

concluait «à l'immigration d'une population nouvelle assez considérable

pour que le travail devînt une nécessité et un objet sérieux de

commerce.»

Qu'étaient donc devenus ces 664,000 esclaves et ces 127,000 affranchis,

ce peuple de 794,000 travailleurs pour 55,000 maîtres seulement, qui,

jusqu'alors, avait si prodigieusement fécondé les dix-sept colonies

occidentales de l'Angleterre[34].

[Note 34: Exactement: 55,491 blancs, 127,577 affranchis, 664,229

esclaves. Moreau de Jonnès. _Statistique de l'esclavage_. Recensement de

1833.]

A la première nouvelle de leur émancipation, ils s'étaient faits ce que

les Arabes appellent les _hôtes de Dieu_, vivant pour la plupart au

soleil par le beau temps, sous des huttes par la pluie, de cette bonne

vie de lézards et de nègres que mènent quelques blancs, en l'appelant,

pour se justifier, du nom de _vie contemplative_.

D'autres, ceux que sollicitait un vague besoin de mieux être, louaient

leurs bras au plus haut prix possible et, journaliers philosophes, ne

travaillaient que tout juste assez pour se payer, un jour au moins sur

trois, le droit de ne rien faire. Quelques-uns, enfin, les ambitieux du

confort qui les avait séduits chez leurs maîtres, s'étaient stoïquement

condamnés au travail, résignés à l'économie et, de leurs épargnes

sur leurs gros salaires, avaient réalisé leur idéal dans les _free

villages_, les villages libres.

Soyons-leur indulgents à tous ces pauvres diables jusqu'alors en

troupeau dans toute l'acception du mot, tout à coup désagrégés, et qui,

phalanstériens de la nature, se sont instinctivement reconstitués en

groupes passionnels: ce qu'ils ont fait, nous le ferions nous-mêmes,

si, comme eux, sans éducation préalable, sans patrie, sans foyer, sans

dignité individuelle, sans liens sociaux d'aucune sorte, nous passions

brusquement de l'esclavage à la liberté.

L'homme a l'état de nature est partout le même quant à ses instincts

généraux; la couleur de la peau n'y fait pas grand'chose.

Il ne faut point abolir l'esclavage, il faut le laisser s'abolir et,

pour cela, ne point l'alimenter. C'est ainsi qu'il en a été fait avec

l'esclavage antique qui, modifié d'abord en servage, sans perturbations

économiques et sans secousses, s'est retiré du monde moderne.

M. James Philipps, bien que son opinion de missionnaire baptiste et

d'abolitionniste ne soit peut-être pas absolument désintéressée, nous

fournira des renseignements sur les _free villages_, arrivés à leur

maximum de prospérité.

«Il serait difficile, écrivait-il en 1843[35], de déterminer d'une

manière précise le nombre des villages de cette espèce établis depuis

l'émancipation; mais on ne doit pas craindre de l'élever trop haut en le

portant de 150 à 200, et en évaluant à 10,000 acres au moins l'étendue

de leur territoire. Environ 10,000 chefs de famille ont acheté

les terres où sont formés ces établissements. Le nombre des cases

construites est de 3,000 environ; généralement, elles ont de 8 à 10

mètres de longueur sur une largeur de 5 à 6 mètres. Elles sont couvertes

en chaume, quelquefois en planchettes de bois superposées comme des

tuiles. Quelques-unes sont construites en pierres, d'autres en bois.

Beaucoup ont une galerie qui défend l'intérieur des ardeurs du soleil;

les fenêtres sont garnies de vitres; la plupart ont des jalousies ou des

volets peints en vert. Aux deux extrémités de la case sont les chambres

à coucher, le parloir est au milieu, la cuisine derrière. Dans les

chambres à coucher, _on voit des lits en acajou, des lavabos, des

miroirs, des chaises_. La chambre du milieu contient ordinairement un

buffet garni de vaisselle.

[Note 35: James Philipps, _Situation passée et présente de la

Jamaïque_.]

«En général, les lots de terre forment un carré long au centre duquel

est placée la case. _Les noirs cultivent des fleurs_ sur la partie du

terrain qui s'étend devant la façade, _ils y plantent particulièrement

des rosiers_. Le reste du terrain produit tous les végétaux et tous les

fruits du pays.

«La population noire ne se montre indolente qu'à défaut d'un travail

_convenablement rémunéré_. _Quand les noirs ne travaillent pas sur

les habitations_, ou au retour du travail journalier, ils s'occupent

toujours, soit à la culture de leur propre jardin, soit à la réparation

ou à l'embellissement de leur demeure. Quant aux femmes, _les soins

domestiques absorbent leur temps_ jusqu'à l'heure du repos.

«L'accord intérieur, la tendresse mutuelle et toutes les vertus

domestiques qui font le charme et le bonheur de la famille sont

soigneusement cultivées par un grand nombre de familles de couleur.»

M. James Philipps écrivait à la Jamaïque, où il a exercé pendant

vingt ans ses fonctions religieuses; sa description est donc locale,

c'est-à-dire dans des conditions telles, eu égard à l'étendue et à la

fertilité du lieu de mise en scène, qu'elle résume l'émancipation dans

ses effets les plus heureux possible.

Or, si nous en démontrons l'inanité, il en sera de même, par analogie,

pour ce qui s'accomplissait d'à peu près identique dans les colonies

inférieures.

Les _free villages_ étaient, admettons-le, au nombre de 200, formant

ensemble 3,000 cases, pour une population de 10,000 chefs de famille,

d'où il suit que, pour chacun, le nombre de cases est 15, et le nombre

de familles 50. De deux choses l'une alors: 7,000 familles couchaient

dehors ou cohabitaient avec les 3,000 autres.

Mais la dimension totale de la case n'étant que de 40 ou 50 mètres

superficiels, et la cuisine et le parloir en prenant la moitié, il ne

reste plus, pour les deux chambres à coucher de trois ménages, soit de

dix-huit ou vingt individus, à cinq ou six par famille, que 20 mètres

carrés.

Dans l'hypothèse du coucher à la belle étoile des sept dixièmes de cette

population, il n'y a pas à s'extasier sur son degré de prospérité; dans

celle de la cohabitation pêle-mêle de vingt individus de tout âge et

des deux sexes, il nous paraîtra--fussent-ils blancs, et ils sont

nègres,--que de toutes les vertus domestiques dont parle leur historien,

la tendresse mutuelle est la seule qui puisse être «soigneusement

cultivée.»

Que si nous passons outre à cet examen de détail, et nous acceptons

comme sinon complète la réussite des _free villages_, du moins

avec tendance vers la prospérité par l'amour du travail, l'aisance

individuelle, la constitution de la famille et de la propriété, la

moralisation progressive, ils n'en seront pas moins une exception

dérisoire dans l'ensemble du système qui les a produits, et négative de

ce système, au lieu d'être concluante en sa faveur.

Qu'est-ce en effet que la constitution en société de 60,000 individus

sur 420,000 dont se composait alors la population émancipée de la

Jamaïque[36], et qu'étaient devenus--effrayante soustraction!--les

360,000 autres? Peu sensibles aux douceurs de la pastorale qui se jouait

dans les _free villages_, ils ne s'y étaient point associés autrement

qu'en spectateurs; s'y fussent-ils laissés prendre d'ailleurs que,

fleuristes et jardiniers pour leur propre compte, et ne travaillant

pour autrui qu'à leur fantaisie, aux conditions les plus onéreuses, ils

n'eussent point relevé la production coloniale de l'Angleterre, dont

l'exportation, en 1853, était encore de 810,478 quintaux au-dessous de

la moyenne qu'elle avait atteinte sous le régime esclave[37].

[Note 36: Ce chiffre est donné par M. Philipps lui-même; d'après M.

Moreau de Jonnès, il ne s'élevait en 1833 qu'à 365,990, ainsi décomposé:

affranchis, 68,334; esclaves, 303,666.]

[Note 37: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

Les planteurs anglais qui, eux aussi, et les bras croisés, assistaient à

ce triste spectacle, ne se faisaient aucune illusion sur son dénoûment;

aussi les retrouvons-nous, par députation, chez les ministres, au

Parlement et jusque dans les assemblées abolitionnistes, protestant,

au nom de leurs intérêts propres et de la fortune publique, contre la

situation qui leur était faite.

«Le travail libre, disaient-ils, porte une atteinte profonde,

irrémédiable au système d'exploitation par grands ateliers auquel les

colonies à esclaves ont dû leur ancienne prospérité...» En Angleterre

même, le très-petit nombre de ceux qui, sur une population de 27

millions d'âmes, ont des scrupules à l'endroit de la question des

sucres, parce que des hommes à conscience timorée répugnent à se servir

de sucre produit par des esclaves, n'est rien en comparaison des

multitudes qui insistent avec ardeur pour obtenir une importation plus

considérable. Les uns forment une faible minorité, composée de la classe

riche et aisée; mais les pauvres, la grande majorité, la masse du peuple

est loin de partager leur opinion ou d'approuver leurs scrupules[38].»

[Note 38: Circulaire aux diverses sociétés pour l'abolition. _Annales

maritimes_, 1844.]

L'année dernière encore une députation de négociants exposait à lord

Palmerston «que le seul moyen de remédier au mal et d'amener en même

temps l'_abolition de la traite et de l'esclavage_ était de demander des

bras libres à l'Afrique[39].»

[Note 39: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

Au mois de novembre dernier, enfin, cette affligeante situation était

ainsi résumée:

«Dans les colonies anglaises, l'anarchie, la désorganisation et, à leur

suite, la dépopulation et la ruine ont partout remplacé la prospérité.

«Les blancs ont passé de l'opulence à la détresse, les noirs sont tombés

dans la paresse, puis dans l'abrutissement et la misère.

«A la Jamaïque, c'est par milliers d'hectares que l'on compte les

terres autrefois cultivées qui retournent à l'état de forêts, et les

exportations sont tombées de 90,000 tonneaux à 19,000. Les nègres

s'établissent sur les terres abandonnées et y récoltent, sans grande

peine, les légumes et les fruits qui suffisent à leur nourriture; ceux

qui ne sont pas même assez industrieux pour cela gagnent la dépense de

la semaine, pour eux et pour leur famille, en travaillant six heures

pendant trois jours, et aucune offre ne les déterminerait à travailler

une heure de plus. Le reste de leur temps appartient à l'ivresse et au

sommeil[40].»

[Note 40: Cucheval-Clarigny. _La Patrie_, novembre 1858: Nous croyons

devoir annoncer à nos lecteurs quelques rapports contradictoires sur les

Antilles anglaises qui ont fourni à la _Revue d'Édimbourg_ un article

dont nous publierons la substance après le travail de M. de Chancel.

(_Note du Directeur_.)]

Dans nos colonies, la révolution de 1848 fut accueillie avec stupeur;

ni blancs ni nègres ne s'y méprirent: la république en France, c'était

l'émancipation dans les Antilles. Aussi l'impatience des esclaves

s'y traduisait-elle par de si grands désordres, pillages, incendies,

collisions meurtrières entre la force militaire et les noirs armés[41],

que, pour y mettre fin, le gouverneur de la Martinique d'abord, celui de

la Guadeloupe quelques jours après, durent prendre sur eux de proclamer

l'abolition de L'esclavage.

[Note 41: Rapport du ministre de la marine à l'Assemblée nationale, du

22 juin 1848.]

Cette satisfaction leur étant donnée, faute de moyens d'action

suffisants pour la leur refuser, les nègres de la Martinique déclarèrent

par l'organe de l'un d'eux, leur orateur, «qu'ils s'en montreraient

dignes en retournant au travail;» en même temps que ceux de la

Guadeloupe «consacraient le grand acte qui venait de s'accomplir par une

fête,» dont un témoin oculaire, cité par M. Lenoël, nous a conservé la

description[42].

[Note 42: Emile Lenoël, _Les Nègres libres et les Travailleurs indiens_

(_Siècle_, 18 juin 1848).]

Nous le laisserons parler avec tout son enthousiasme de style tropical.

«Enfin se lève le soleil qui doit éclairer la journée mémorable du 28

mai. On attend, avec une impatience frémissante, l'heure fixée pour la

cérémonie.

«A onze heures et demie, la garde nationale et la troupe de ligne,

musique en tête, partent de la place de la Victoire et se dirigent vers

l'hôtel du Gouvernement, où le cortège les attend... Un coup de canon

annonce le départ du cortège.

«Mille soupapes de puissantes machines à vapeur laissant échapper à la

fois le fluide impatient et comprimé ne pourraient donner l'idée de

l'immense clameur qu'a fait entendre la foule compacte et exaltée par

le même sentiment. Elle entoure de ses flots tourbillonnants le cortège

qu'elle accompagne sur la place de la Victoire, aux cris mille fois

répétés de: vive la Liberté! vive la République! vivent nos libérateurs!

Les uns dansent, trépignent de plaisir, s'embrassent; d'autres agitent

leurs chapeaux au bout de leurs bâtons; enfin le génie de la liberté

semble avoir embrasé tous les coeurs d'un saint délire, mais ce délire

est celui de la joie, il est sympathique, irrésistible, il électrise

toutes les âmes.

«Lorsque le cortège a passé près de l'arbre de la liberté, qui, pour la

foule, était la liberté matérialisée, il y a eu des scènes que ne pourra

jamais décrire celui qui les a vues, et comprendra celui qui n'en a pas

été le témoin.

«Il semblait que tous voulaient s'élancer sur son sommet; on lui tendait

des mains frémissantes; les uns pleuraient, les autres criaient éperdus;

plusieurs embrassaient avec frénésie le sol sur lequel il était planté.

Tous auraient préféré perdre la vie plutôt que la liberté qui leur était

donnée.»

Touchant tableau qui fera galerie avec celui de M. Philipps, et sous

lequel M. Lenoël a gravement écrit en façon de légende:

«A partir de cette époque, on ne vit plus _de longtemps_ ces scènes de

pillage et d'incendie qui avaient ensanglanté la Martinique, ruiné de

nombreuses familles et fait émigrer plus de trois cents personnes.

«_La liberté purifia donc les âmes des instincts cruels et haineux qui

les avaient un instant égarées_.»

Et pourquoi donc, bon Dieu! badigeonner ainsi l'histoire et, de parti

pris, religieux comme M. Philipps, politique comme M. Lenoël, la charger

d'une couleur qui s'écaillera sous l'action du temps, et la laissera

lire dans toute sa vérité?

Il est si simple cependant de l'écrire simplement. M. Lenoël lui-même

n'a pas tenu longtemps contre ce procédé, tout contradictoire qu'il est

de sa première manière; il ajoute:

«Mais malheureusement, elle (la liberté qui tout à l'heure purifiait les

âmes) n'eut pas la puissance de leur imposer les sentiments de devoir et

de travail sur lesquels repose la civilisation: les noirs désertèrent

les habitations ou n'y donnèrent plus qu'un travail insuffisant pour

cultiver toutes les terres et assurer toutes les récoltes. Un temps de

rudes épreuves commença dès lors pour les Antilles.»

Nous sommes cette fois à peu près dans le vrai, et si la Martinique eut

à traverser quelques luttes sanglantes, «la Guadeloupe, moins heureuse

encore, ne passa point, sans un certain ébranlement, de l'ancien régime

de l'esclavage au régime de la liberté[43].»

[Note 43: E. Roy, _Notice sur les colonies françaises en 1858_.]

Les nouveaux affranchis des deux îles, qui considéraient le travail

de la terre comme symbolisant l'esclavage, ont aujourd'hui déserté

partiellement les habitations, les uns pour se fixer dans les villes,

les autres pour se retirer sur des coins de terre isolés, demandant

ainsi à une petite industrie, à la chasse ou à la pêche, des moyens

d'existence faciles et indépendants[44].

[Note 44: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

L'inaction et l'isolement les conduisent au dénûment, le dénûment à la

maladie, aux infirmités incurables, à l'hospice et à la mort; le tout au

grand détriment de l'oeuvre de civilisation que le gouvernement poursuit

depuis si longues années avec une si généreuse persévérance[45].

[Note 45: Bulletin de l'immigration dans les colonies françaises,

_Moniteur de la Flotte_, septembre 18S8.]

En d'autres termes, la population noire tend à disparaître

progressivement, exterminée par la misère, et en raison directe des

progrès que font en elle la paresse et le vagabondage, qui ont déjà

réduit le nombre des travailleurs dans les proportions suivantes:

Esclaves en 1847. Travailleurs libres Différence.

en 1856.

Cham et Japhet, ou De l'émigration des nègres chez les blancs considérée comme moyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser l'Afrique intérieure. · 第 6 / 12 题