Je me suis occupé à étudier comment je pourrais comparer cette prison,
où je vis, avec le monde; mais comme le monde est peuplé d'hommes, et
qu'ici il n'y a pas une créature excepté moi, je ne puis y
réussir.--Cependant il faut que j'en vienne à bout. Ma cervelle
deviendra la femelle de mon âme; mon âme sera le père: à eux deux ils
engendreront une génération d'idées sans cesse productives, et toutes
ces idées peupleront ce petit monde, et le peupleront d'inconséquences,
comme en est peuplé l'univers; car il n'est point de pensée qui se
satisfasse. Dans la meilleure espèce de toutes, les pensées des choses
divines, il se rencontre des embarras, et elles mettent la parole en
opposition avec la parole; comme: _venez à moi, petits; et ailleurs: il
est aussi difficile de venir qu'il l'est à un chameau d'enfiler l'entrée
du trou d'une aiguille_[35]. Les pensées ambitieuses cherchent à
combiner des prodiges invraisemblables, comme de parvenir, avec ces
mauvais petits clous, à ouvrir un passage à travers les flancs pierreux
de ce monde si dur, des murs rocailleux de ma prison; et comme elles ne
peuvent réussir, elles meurent de leur propre orgueil. Les pensées qui
s'attachent au contentement flattent l'homme de cette considération
qu'il n'est pas le premier esclave de la fortune, et qu'il ne sera pas
le dernier; comme ces misérables mendiants qui, assis dans les ceps,
cherchent pour refuge contre la honte la pensée que d'autres s'y sont
assis, et que bien d'autres encore s'y assiéront, et trouvent dans cette
pensée une espèce d'aisance, portant ainsi leur opprobre sur le dos de
ceux qui avant eux en ont subi un semblable. De cette manière je
représente à moi seul bien des personnages dont aucun n'est content.
Quelquefois je suis le roi; et alors la trahison me fait souhaiter
d'être un mendiant, et je me fais mendiant. Mais alors l'accablante
indigence me persuade que j'étais mieux quand j'étais roi, et je
redeviens roi. Mais peu à peu je viens à songer que je suis détrôné par
Bolingbroke, et aussitôt je ne suis plus rien. Mais, quoi que je sois,
ni moi, ni aucun homme, n'étant qu'un homme, ne sera jamais satisfait de
rien, jusqu'à ce qu'il soit soulagé en n'étant plus rien. (_On entend de
la musique._)--Est-ce de la musique que j'entends?--La, la.... en
mesure.--Que la musique la plus mélodieuse est désagréable dès que la
mesure est rompue et que les temps ne sont pas observés! C'est la même
chose dans la musique de la vie humaine. Moi dont l'oreille est assez
délicate pour reprendre une fausse mesure dans un instrument mal
conduit, je n'ai pas eu assez d'oreille pour m'apercevoir que la mesure
qui devait entretenir l'accord entre ma puissance et mon temps était
rompue: j'abusais du temps, et à présent le temps abuse de moi, car il a
fait de moi l'horloge qui marque les heures: mes pensées sont les
minutes, et avec des soupirs elles frappent l'heure devant mes yeux,
montre extérieure à laquelle mon doigt, comme l'aiguille d'un cadran,
pointe toujours en essuyant leurs larmes: et maintenant, monsieur, le
son qui m'apprend quelle heure il est n'est autre que celui de mes
bruyants gémissements lorsqu'ils frappent sur mon coeur, qui est la
cloche. Ainsi, les soupirs, les larmes et les gémissements marquent les
minutes, les temps et les heures: mais mon temps s'enfuit rapidement
dans la joie orgueilleuse de Bolingbroke; tandis que je suis debout ici
comme un insensé, son jacquemard d'horloge[36].--Cette musique me rend
furieux; qu'elle cesse. Si quelquefois elle rappela des fous à la
raison, il me semble qu'en moi elle la ferait perdre à l'homme sage; et
cependant béni soit le coeur qui m'en fait don! car c'est une marque
d'amitié; et de l'amitié pour Richard est un étrange joyau dans ce
monde, où tous me haïssent.
[Note 35: C'est ainsi qu'est rendu ce passage dans les anciennes
versions des livres saints. Les versions modernes lisant [Greek:
chamilos] au lieu de [Greek: chamêlos] disent un _câble_ au lieu d'_un
chameau_, ce qui paraît beaucoup plus vraisemblable.]
[Note 36: _Jack of the clock._ Jacquemard, espèce de figure en bois
placée encore sur certaines anciennes horloges pour indiquer les
heures.]
(Entre un valet d'écurie.)
LE VALET.--Salut, royal prince.
RICHARD.--Je te remercie, mon noble pair; le meilleur marché de nous
deux est de dix sous[37] trop cher.--Qui es-tu? et comment es-tu entré
ici, où n'entre jamais personne que ce mauvais chien qui m'apporte ma
nourriture pour prolonger la vie du malheur?
[Note 37: _Ten groats._ Le _groat_ vaut quatre _pence_, c'est-à-dire
huit sous; ainsi, _ten groats_ donneraient une valeur de _quatre
francs_. Mais comme _groat_ est aussi le mot dont on se sert pour
exprimer une chose de peu de valeur, une extrêmement petite somme; à peu
près comme nous employons le mot _liard_, on a cru conserver mieux
l'esprit de cette phrase en traduisant _ten groats_ par _dix sous_,
qu'en exprimant leur valeur réelle.]
LE VALET.--J'étais un pauvre valet de tes écuries, roi, lorsque tu étais
roi; et voyageant vers York, j'ai, avec beaucoup de peine, obtenu à la
fin la permission de revoir le visage de celui qui fut autrefois mon
maître. Oh! comme mon coeur a été navré lorsque j'ai vu dans les rues de
Londres, le jour du couronnement, Bolingbroke monté sur ton cheval rouan
Barbary, ce cheval que tu as monté si souvent, ce cheval que je pansais
avec tant de soin!
RICHARD.--Il montait Barbary! Dis-moi, mon ami, comment allait-il sous
lui?
LE VALET.--Avec tant de fierté qu'il semblait dédaigner la terre.
RICHARD.--Si fier de porter Bolingbroke! Et cette rosse mangeait du pain
dans ma main royale, et il était fier quand il sentait ma main le
caresser! Ne devait-il pas broncher? ne devait-il pas tomber (puisqu'il
faut que l'orgueil tombe tôt ou tard) et rompre le cou à l'orgueilleux
qui usurpait ma place sur son dos?--Pardonne-moi, mon cheval; pourquoi
te ferais-je des reproches, puisque tu as été créé pour être soumis à
l'homme, et que tu es né pour porter? Moi, qui n'ai pas été créé cheval,
je porte mon fardeau comme un âne blessé de l'éperon et harassé par les
caprices de Bolingbroke.
(Entre le geôlier avec un plat.)
LE GEOLIER, _au valet._--Allons, videz les lieux; il n'y a pas à rester
ici plus longtemps.
RICHARD.--Si tu m'aimes, il est temps que tu te retires.
LE VALET.--Ce que ma langue n'ose exprimer, mon coeur vous le dit.
(Il sort.)
LE GEOLIER.--Seigneur, vous plaît-il de commencer?
RICHARD.--Goûte le premier, suivant ta coutume.
LE GEOLIER.--Seigneur, je n'ose: sir Pierce d'Exton, qui vient d'arriver
de la part du roi, me commande le contraire.
RICHARD.--Le diable emporte Henri de Lancastre et toi! La patience est
usée, et j'en suis las.
(Il frappe le geôlier.)
LE GEOLIER.--Au secours, au secours, au secours!
(Entrent Exton et plusieurs serviteurs armés.)
RICHARD.--Qu'est-ce que c'est? à qui en veut la mort dans cette brusque
attaqué?--Scélérat! (_Il arrache à un soldat l'arme qu'il porte et le
tue._) Ta propre main me cède l'instrument de ta mort.--Et toi, va
remplir une autre place dans les enfers. (_Il en tue encore un
autre._--_Alors Exton le frappe et le renverse._) La main sacrilège qui
me poignarde brûlera dans des flammes qui ne s'éteindront
jamais.--Exton, ta main féroce a souillé du sang de ton roi le royaume
du roi.--Monte, monte, mon âme, ton trône est là-haut; tandis que ce
corps charnel tombe sur la terre pour y mourir.
(Il meurt.)
EXTON.--Il était aussi plein de valeur que de sang royal: j'ai répandu
l'un et l'autre.--Oh! plût au ciel que cette action fût innocente! Le
démon, qui m'avait dit que je faisais bien, me dit à présent que cette
action est inscrite dans l'enfer. Je veux aller porter ce roi mort au
roi vivant.--Qu'on emporte les autres, et qu'on leur donne ici la
sépulture.
(Ils sortent.)