Une des rues conduisant à la Tour.
_Entrent_ LA REINE _et ses dames_.
_LA REINE._--C'est par cette rue que le roi va passer: voilà le chemin
de cette Tour qu'à la maleheure a bâtie Jules César[27], et dont le sein
de pierre devient, par arrêt de l'orgueilleux Bolingbroke, la prison de
mon seigneur condamné.--Reposons-nous ici, si cette terre rebelle a
encore un lieu de repos pour la reine de son légitime souverain! (_Entre
le roi Richard conduit par des gardes._) Mais paix; ah! que je voie...
ou plutôt ne voyons pas se flétrir ma belle rose. Et cependant, levons
les yeux, regardons-le, afin que la pitié nous dissolve en rosée pour
lui rendre sa fraîcheur en l'arrosant des larmes du fidèle amour.--O
toi, l'image des lieux où fut la vieille Troie, carte d'honneur, tombeau
du roi Richard et non plus le roi Richard, toi la plus belle des
demeures, pourquoi faut-il que le chagrin au sombre visage habite chez
toi, tandis que le succès triomphant s'est logé dans un cabaret?
[Note 27: La tradition en Angleterre attribue à César l'érection de la
Tour de Londres.]
RICHARD.--Femme charmante, ne te ligue pas avec ma douleur, je t'en
prie, pour me faire mourir trop promptement. Apprends, bonne âme, à
tenir notre ancienne fortune comme un songe heureux dont nous nous
réveillons pour voir dans l'état où nous sommes réduits la vérité de ce
que nous sommes. Me voilà, ma douce amie, devenu l'inséparable frère de
la hideuse nécessité; elle et moi nous sommes liés jusqu'à la
mort.--Retire-toi en France, et va te cloîtrer dans quelque maison
religieuse: il faut qu'une sainte vie nous gagne dans un monde nouveau
la couronne que nos heures profanes ont abattue ici.
LA REINE.--Quoi! l'âme de mon Richard est-elle donc changée et affaiblie
comme sa personne? Bolingbroke a-t-il aussi déposé ta raison? est-il
entré dans ton coeur? Le lion mourant avance encore la griffe, et, dans
la rage de se voir dompté, déchire la terre s'il ne peut atteindre autre
chose; et toi, subiras-tu patiemment la correction comme un écolier?
Baiseras-tu la verge? flatteras-tu avec une basse humilité la fureur de
tes ennemis, toi qui es un lion et le roi des animaux?
RICHARD.--Oui, roi des animaux: si j'avais gouverné autre chose que des
animaux, je régnerais encore heureux sur les hommes.--Ma bien-aimée,
autrefois reine, prépare-toi à partir pour la France; suppose que je
suis mort, et qu'ici, dans cet instant; tu reçois de moi, comme de mon
lit de mort, mon dernier adieu de vivant. Dans les ennuyeuses soirées de
l'hiver, assise auprès d'un foyer avec quelques bons vieillards,
fais-toi raconter les histoires des siècles malheureux passés depuis
longtemps; et avant de leur souhaiter le bonsoir, pour acquitter ta part
de douleurs, dis-leur ma lamentable chute, et renvoie tes auditeurs
pleurants à leurs lits.--Eh quoi! aux tristes accents de ta voix
touchante, les insensibles tisons eux-mêmes, émus de sympathie,
éteindront le feu sous les larmes de leur compassion; et les uns sous
leurs cendres, les autres, noirs comme le charbon, pleureront la
déposition d'un roi légitime.
(Entrent Northumberland et une suite.)
NORTHUMBERLAND.--Seigneur, les intentions de Bolingbroke sont changées:
c'est à Pomfret, et non à la Tour, qu'il faut vous rendre.--Et vous,
madame, je suis aussi chargé d'ordres pour vous: il vous faut partir
sans délai pour la France.
RICHARD.--Northumberland, toi l'échelle au moyen de laquelle l'ambitieux
Bolingbroke monte sur mon trône, le temps n'aura pas vieilli d'un grand
nombre d'heures avant que ton odieux péché, se grossissant de sa propre
matière, n'éclate en pourriture. Quand Bolingbroke partagerait son
royaume et t'en donnerait la moitié, tu penseras que c'est trop peu pour
l'avoir aidé à s'emparer du tout; et lui, il pensera que toi qui sais le
moyen d'établir les rois illégitimes, tu sauras aussi, sous le moindre
prétexte, trouver un autre moyen de le renverser la tête la première de
son trône usurpé. L'attachement des amis pervers se convertit en
défiance, la défiance en haine; et la haine conduit l'un, ou tous deux
ensemble, à de justes périls et à une mort méritée.
NORTHUMBERLAND.--Que mon crime retombe sur ma tête, et que tout finisse
là. Faites-vous vos adieux et séparez-vous, car il faut vous quitter sur
l'heure.
RICHARD.--Accablé d'un double divorce! Méchants hommes, vous violez une
double union; d'abord entre ma couronne et moi, et puis entre moi et la
femme que j'ai épousée.--Délions par un baiser le serment qui subsiste
entre toi et moi: et cependant cela ne se peut, car il fut consacré par
un baiser[28].--Sépare-nous, Northumberland: moi pour aller vers le
nord, où le froid transi et la maladie font languir le pays; ma femme
pour aller en France, d'où elle est venue avec pompe et parée comme le
doux mois de mai, et où elle est renvoyée comme la Toussaint, ou comme
le jour le plus court.
[Note 28: C'était alors l'usage de consacrer, à l'église même, l'union
nuptiale par un baiser.]
LA REINE.--Eh quoi! faut-il qu'on nous sépare? faut-il nous quitter?
RICHARD.--Oui, ma bien-aimée, ta main de ma main, et ton coeur de mon
coeur.
LA REINE.--Bannissez-nous tous deux, et renvoyez le roi avec moi.
NORTHUMBERLAND.--Il y aurait à cela quelque bonté, mais peu de
politique.
LA REINE.--Eh bien, là où il va, laissez-moi y aller aussi.
RICHARD.--Pleurant ainsi tous deux ensemble, nous ne ferions qu'une
seule douleur. Pleure pour moi en France, je pleurerai ici pour toi: il
vaut mieux être loin l'un de l'autre, que réunis pour n'être jamais plus
heureux[29]. Va, compte tes pas par tes soupirs, et moi les miens par
mes gémissements.
[Note 29: _Be never the near,_ n'avoir rien gagné, n'être jamais plus
près de ce qu'on désire.]
LA REINE.--Ainsi le chemin plus long fournira les plus longues plaintes.
RICHARD.--Je pousserai deux gémissements à chaque pas puisque mon chemin
est court, et je l'allongerai par le poids que j'ai sur le coeur.
Allons, allons, ne faisons pas plus longtemps la cour à la douleur,
puisqu'une fois qu'on l'a épousée la douleur dure si longtemps. Qu'un
baiser nous ferme la bouche, et séparons-nous en silence. (_Ils
s'embrassent._) Dans ce baiser je te donne mon coeur, et je prends le
tien.
LA REINE.--Rends-moi le mien: c'est un triste rôle que de prendre ton
coeur pour le tuer. (_Ils s'embrassent encore une fois._) Maintenant que
j'ai repris le mien, va-t'en; que je puisse m'efforcer de le tuer d'un
seul gémissement.
RICHARD.--Nous jouons avec le malheur dans ces tendres délais. Encore
une fois, adieu: que la douleur dise le reste.
(Ils sortent.)