SCÈNE II

Les côtes du pays de Galles.--On aperçoit un château.

_Fanfares, tambours et trompettes._--_Entrent_ LE ROI RICHARD, L'ÉVÊQUE

DE CARLISLE, AUMERLE, _des soldats_.

RICHARD.--N'est-ce pas Barkloughby que vous appelez ce château près

duquel nous sommes?

AUMERLE.--Oui, mon prince.--Comment Votre Majesté se trouve-t-elle de

respirer l'air, après avoir été secouée dernièrement sur les flots

agités?

RICHARD.--Il doit nécessairement me plaire. Je pleure de joie de me

retrouver encore une fois sur le sol de mon royaume.--Terre chérie, je

te salue de ma main, quoique les rebelles te déchirent des fers de leurs

chevaux. Comme une mère depuis longtemps séparée de son enfant se joue

tendrement de ses larmes et sourit en le retrouvant, c'est ainsi que

pleurant et souriant je te salue, ô mon pays, et te caresse de mes mains

royales. Ma bonne terre, ne nourris pas l'ennemi de ton souverain! Ne

répare pas, par tes douces productions, ses sens affamés! mais que tes

araignées nourries de ton venin, tes crapauds à la marche lourde, se

placent sur son chemin et blessent les pieds perfides qui te foulent de

leurs pas usurpateurs. Ne cède à mes ennemis que des orties piquantes,

et s'ils veulent cueillir une fleur sur ton sein, défends-la, je te

prie, par un serpent caché, dont le double dard, par sa mortelle piqûre,

lance le trépas sur les ennemis de ton souverain.--Ne riez point,

milords, de me voir conjurer des êtres insensibles: cette terre prendra

du sentiment, ces pierres se changeront en soldats armés, avant que

celui qui naquit leur roi succombe sous les armes d'une odieuse

rébellion.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Ne craignez rien, seigneur. Le pouvoir qui vous a

fait roi est assez fort pour vous maintenir roi en dépit de tous. Il

faut embrasser les moyens que le ciel présente, et ne pas les négliger:

autrement, si ce que le ciel veut, nous refusons de le vouloir, c'est

refuser les offres du ciel et les moyens qu'il nous présente pour nous

secourir et pour nous sauver.

AUMERLE.--Il veut dire, mon seigneur, que nous demeurons trop inactifs,

tandis que Bolingbroke, par notre sécurité, s'agrandit et se fortifie en

puissance et en amis.

RICHARD.--Sinistre cousin, ne sais-tu pas que lorsque l'oeil vigilant

des cieux se cache derrière le globe et descend éclairer le monde qui

est sous nos pieds, alors les voleurs et les brigands errent ici

invisibles et sanglants, semant le meurtre et l'outrage? Mais dès que,

ressortant de dessous le globe terrestre, il enflamme à l'orient la cime

orgueilleuse des pins et lance sa lumière jusque dans les plus

criminelles cavités, alors les meurtres, les trahisons, tous les

forfaits détestés, dépouillés du manteau de la nuit, restent nus et

découverts, et épouvantés d'eux-mêmes. Ainsi, dès que ce brigand, ce

traître Bolingbroke, qui, pendant tout ce temps, s'est donné carrière

dans la nuit, tandis que nous étions errants aux antipodes, nous verra

remonter à l'orient notre trône, ses trahisons feront rougir son visage;

et, hors d'état de soutenir la vue du jour, effrayé de lui-même, il

tremblera de son crime. Toutes les eaux de la mer orageuse ne peuvent

enlever du front d'un roi le baume dont il a reçu l'onction; le souffle

d'une voix mortelle ne saurait déposer le député élu par le Seigneur.

Contre chacun des hommes que Bolingbroke a rassemblés pour lever un fer

menaçant contre notre couronne d'or, le Dieu des armées paye au ciel

pour son Richard un ange resplendissant; et où combattent les anges, il

faut que les faibles mortels succombent, car le ciel défend toujours le

droit. (_Entre Salisbury._)--Soyez le bienvenu, comte. A quelle distance

sont vos troupes?

SALISBURY.--Ni plus près ni plus loin, mon gracieux souverain, que n'est

ce faible bras. Le découragement maîtrise ma voix, et ne me permet que

des paroles désespérantes. Un jour de trop, mon noble seigneur, a, je le

crains bien, obscurci tous les jours heureux sur la terre. Oh! rappelle

le jour d'hier, ordonne au temps de revenir, et tu auras encore douze

mille combattants, mais ce jour, ce jour, ce malheureux jour, ce jour de

trop a fait disparaître ton bonheur, tes amis, ta fortune et ta

grandeur: tous les Gallois, sur le bruit de ta mort, sont allés joindre

Bolingbroke, ou se sont dispersés et enfuis.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain. Pourquoi Votre Seigneurie

pâlit-elle ainsi?

RICHARD.--Il n'y a qu'un moment que le sang de vingt mille hommes

triomphait dans mon visage, et ils ont tous fui! jusqu'à ce qu'il me

soit revenu autant de sang, n'ai-je pas des raisons d'être pâle et

d'avoir l'air mort? Tous ceux qui cherchent leur sûreté abandonnent mon

parti: le temps a fait une tache à mon éclat.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain, rappelez-vous qui vous êtes.

RICHARD.--Je m'oubliais moi-même. Ne suis-je pas roi? Réveille-toi,

indolente majesté. Tu dors! Le nom de roi ne vaut-il pas quarante mille

noms? Arme-toi, arme-toi, mon nom! un vil sujet s'attaque à ta grande

gloire!--Ne baissez point les yeux, vous, favoris d'un roi. Ne

sommes-nous pas grands? Que nos pensées soient grandes! Je sais que mon

oncle York a des forces suffisantes pour suffire à nos besoins--Mais qui

vois-je s'avancer vers nous?

(Entre Scroop.)

SCROOP.--Puisse-t-il advenir à mon souverain plus de santé et de bonheur

que ma voix, montée à la tristesse, ne saurait lui en annoncer!

RICHARD.--Mon oreille est ouverte et mon coeur est préparé. Le pis que

tu puisses m'apprendre est une perte temporelle. Dis, mon royaume est-il

perdu? Eh bien! il faisait tout mon souci; et que perd-on à être délivré

de soucis? Bolingbroke aspire-t-il à être aussi grand que nous? il ne

sera jamais plus grand. S'il sert Dieu, nous le servirons aussi, et par

là nous serons son égal. Nos sujets se révoltent-ils! Nous ne pouvons y

remédier: ils violent leur foi envers Dieu comme envers nous. Crie-moi

malheur, destruction, ruine, perte, décadence: le pis est la mort, et la

mort aura son jour.

SCROOP.--Je suis bien aise de voir Votre Majesté si bien armée pour

supporter les nouvelles de l'adversité. Telle qu'un jour de tempête hors

de saison qui amène les rivières argentées à submerger leurs rivages,

comme si l'univers se fondait en pleurs, telle s'enfle au delà de toute

limite la fureur de Bolingbroke, couvrant vos États consternés d'un

acier dur et brillant, et de coeurs plus durs que l'acier. Les barbes

blanches ont armé de casques leurs crânes minces et chauves contre ta

majesté; les enfants s'efforcent de grossir leur voix féminine, et

renferment, par haine de ta couronne, leurs membres de femme sous des

armes roides et pesantes; ceux même qui sont chargés de prier pour toi

apprennent à bander leurs arcs d'if doublement fatal[19] pour s'en

servir contre ta puissance. Même, les femmes, quittant leur quenouille,

brandissent contre ton trône des serpes rouillées. Les jeunes et les

vieux se révoltent; tout va plus mal que je ne puis vous le dire.

[Note 19: _..... Double-fatal yew._

Doublement fatal par son bois propre à faire des arcs, et par les

propriétés nuisibles de son feuillage.]

RICHARD.--Tu ne m'as que trop bien, trop bien fait un si triste

récit.--Où est le comte de Wiltshire? Où est Bagot? Qu'est devenu Bushy?

Où est Green? Pourquoi ont-ils laissé ce dangereux ennemi mesurer ainsi

nos frontières d'un pas tranquille?.... Si nous l'emportons, ils le

payeront de leurs têtes.--Je vous garantis qu'ils ont fait leur paix

avec Bolingbroke.

SCROOP.--Il est vrai, seigneur, ils ont fait leur paix avec lui.

RICHARD.--Traîtres! ah! vipères! damnés sans rédemption! chiens aisément

amenés à ramper devant le premier venu! serpents réchauffés dans le sang

de mon coeur, et qui me percent le coeur! trois Judas, chacun trois fois

pire que Judas! Devaient-ils faire leur paix? Que pour ce crime le

terrible enfer déclare la guerre à leurs âmes souillées!

SCROOP.--La tendre amitié, je le vois, lorsqu'elle change de nature,

produit la plus amère et la plus mortelle haine.--Révoquez vos

malédictions sur leurs âmes: ils ont fait leur paix en donnant leurs

têtes, et non leurs mains; ceux que vous maudissez ont reçu le coup le

plus cruel que puisse frapper la mort, et gisent assez bas ensevelis

dans le sein de la terre.

AUMERLE.--Quoi! Bushy, Green et le comte de Wiltshire sont morts?

SCROOP.--Oui, ils ont tous perdu la tête à Bristol.

AUMERLE.--Où est le duc mon père avec ses troupes?

RICHARD.--N'importe où il est.... Que personne ne me parle de

consolation. Entretenons-nous de tombeaux, de vers, d'épitaphes; que la

poussière soit notre papier, et que la pluie qui coule de nos yeux

écrive notre douleur sur le sein de la terre; choisissons nos exécuteurs

testamentaires, et parlons de testaments. Et cependant non; car que

pourrions-nous léguer sinon nos corps dépouillés à la terre? Nos

possessions, notre vie, tout appartient à Bolingbroke, et il n'est plus

rien que nous puissions dire à nous que la mort, et ce petit moule, fait

d'une terre stérile, qui couvre nos os, comme une pâte. Au nom du ciel,

asseyons-nous par terre, et racontons les tristes histoires de la mort

des rois; comment quelques-uns ont été déposés, quelques-uns tués à la

guerre, d'autres hantés par les fantômes de ceux qu'ils avaient

dépossédés, d'autres empoisonnés par leurs femmes, d'autres égorgés en

dormant; tous assassinés! La Mort tient sa cour dans le creux de la

couronne qui ceint le front mortel d'un roi: c'est là que siége sa

grotesque figure se riant de la grandeur du souverain, insultant à sa

pompe: elle lui accorde un souffle de vie, une courte scène pour jouer

le monarque, être craint et tuer de ses regards, l'enivrant d'une vaine

opinion de lui-même, comme si cette chair qui sert de rempart à notre

vie était d'un bronze impénétrable! Et après s'être amusée un moment,

elle en vient au dernier acte, et d'une petite épingle elle perce le mur

du château.... et adieu le roi.--Couvrez vos têtes, et n'insultez pas

par ces profonds hommages la chair et le sang; rejetez loin de vous le

respect, les traditions, l'étiquette, les devoirs cérémonieux. Vous

m'avez méconnu jusqu'à présent: je vis de pain, comme vous, je sens

comme vous le besoin, je suis atteint par le chagrin; j'ai besoin

d'amis. Ainsi assujetti, comment pouvez-vous me dire que suis un roi?

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Seigneur, les hommes sages ne déplorent jamais

les maux présents: ils emploient le présent à éviter d'en avoir d'autres

à déplorer. Craindre votre ennemi, puisque la crainte accable la force,

c'est donner par votre faiblesse des forces à votre ennemi; et par là

votre folie combat contre vous-même.--Craignez et soyez tué!.... Il ne

peut rien vous arriver de pis en combattant. Combattre et mourir, c'est

la mort détruisant la mort; mourir en tremblant, c'est rendre lâchement

à la mort le tribut de sa vie.

AUMERLE.--Mon père a des troupes: informez-vous où il est; et d'un seul

membre apprenez à faire un corps.

RICHARD.--Tes reproches sont justes.--Superbe Bolingbroke, je viens pour

échanger avec toi des coups dans ce jour qui doit nous juger. Cet accès

de fièvre de terreur est tout à fait dissipé.--C'est une tâche aisée que

de reprendre son bien.--Dis-moi, Scroop, où est notre oncle avec ses

troupes? Homme, réponds-moi avec douceur, quoique tes regards soient

sinistres.

SCROOP.--On juge par la couleur du ciel de l'état et des dispositions de

la journée: ainsi pouvez-vous juger, par mon air sombre et abattu, que

ma langue n'a à vous faire qu'un rapport plus triste encore. Je joue ici

le rôle d'un bourreau, en allongeant ainsi peu à peu ce qu'il y a de pis

et qu'il faut bien dire.--Votre oncle York s'est joint à Bolingbroke;

tous vos châteaux du nord se sont rendus, et toute votre noblesse du

midi est en armes pour sa cause.

RICHARD.--Tu en as dit assez. _(A Aumerle._)--Malédiction sur toi,

cousin, qui m'as éloigné de la bonne voie où j'étais pour trouver le

désespoir! Que dites-vous à présent? quelle ressource nous reste-t-il à

présent? Par le ciel, je haïrai éternellement quiconque m'exhortera

davantage à prendre courage. Allons au château de Flint; j'y veux mourir

de ma douleur. Un roi vaincu par le malheur doit obéir au malheur, son

roi. Congédiez les troupes qui me restent, et qu'elles aillent labourer

la terre qui leur offre encore quelques espérances: pour moi, je n'en ai

point.--Que personne ne me parle de changer mon dessein: tout conseil

serait vain.

AUMERLE.--Mon souverain, un mot.

RICHARD.--Celui dont la langue me blesse par ses flatteries me fait un

double mal.--Licenciez ma suite, qu'ils s'en aillent. Qu'ils fuient de

la nuit de Richard vers le jour brillant de Bolingbroke.

(Ils sortent.)

La vie et la mort du roi Richard II · 第 18 / 33 题