La scène est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais.
_Entrent_ LA REINE, BUSHY, BAGOT.
BUSHY.--Madame, Votre Majesté est beaucoup trop triste. Vous avez
promis au roi, en le quittant, d'écarter cette mélancolie dangereuse et
d'entretenir la sérénité dans votre âme.
LA REINE.--Je l'ai promis pour plaire au roi; mais si je veux me
plaire à moi-même, cela m'est impossible. Cependant je ne me connais
aucun sujet pour accueillir un hôte tel que le chagrin, si ce n'est
d'avoir dit adieu à un hôte aussi cher que me l'est mon cher Richard: et
pourtant il me semble que quelque malheur, encore à naître, mais prêt à
sortir du sein de la fortune, s'avance en ce moment vers moi: le fond de
mon âme tremble de rien, et elle s'afflige de quelque chose de plus que
de l'éloignement du roi mon époux.
BUSHY.--Chaque cause réelle de douleur a vingt ombres qui ressemblent
au chagrin, sans l'être: l'oeil de l'affliction, terni par les larmes
qui l'aveuglent, décompose une seule chose en plusieurs objets: comme
ces peintures qui, vues de face, n'offrent que des traits confus, et
qui, regardées obliquement, présentent des formes distinctes; ainsi
Votre chère Majesté, considérant de côté le départ du roi, y voit à
déplorer des apparences de chagrins en dehors de lui, et qui, vues
telles qu'elles sont, ne sont que des ombres de ce qui n'est pas. Ainsi,
reine trois fois gracieuse, ne pleurez rien de plus que le départ de
votre seigneur: il n'y a rien de plus à voir, ou si vous voyez quelque
chose c'est de l'oeil trompeur du chagrin, qui dans les maux réels
pleure des maux imaginaires.
LA REINE.--Cela peut être, mais mon coeur me persuade intérieurement
qu'il en est autrement: quoi qu'il en soit, je ne puis m'empêcher d'être
triste, et si mortellement triste que, quoique en pensant je ne m'arrête
à aucune pensée, mon âme frémit et succombe sous ce pesant néant.
BUSHY.--Ce n'est rien, gracieuse dame, qu'un caprice de l'imagination.
LA REINE.--C'est tout autre chose; car l'imagination prend naissance de
quelque chagrin qui lui sert d'ancêtre, et je ne suis pas dans ce cas.
Ou le chagrin que j'éprouve est né sans cause, ou d'une véritable cause
est né pour moi un chagrin sans réalité. Je possède déjà ce qui doit me
revenir, mais comme une chose encore inconnue, que je ne puis nommer;
c'est un malheur sans nom que je sens.
(Entre Green.)
GREEN.--Que le ciel conserve Votre Majesté!--Et vous, messieurs, je suis
bien aise de vous rencontrer.--J'espère que le roi n'est pas encore
embarqué pour l'Irlande.
LA REINE.--Et pourquoi l'espères-tu? Il vaut mieux espérer qu'il l'est;
car ses desseins exigent de la célérité, et c'est sur cette célérité que
se fondent nos espérances. Pourquoi donc espères-tu qu'il n'est pas
embarqué?
GREEN.--C'est qu'il aurait pu, lui en qui nous espérons, ramener ses
troupes sur leurs pas, et changer en désespoir les espérances d'un
ennemi débarqué en force dans ce royaume. Le banni Bolingbroke se
rappelle lui-même, et, les armes à la main, est arrivé en sûreté jusqu'à
Ravensburg.
LA REINE.--Que le Dieu du ciel nous en préserve!
GREEN.--Oh! madame, cela n'est que trop vrai! et ce qu'il y a de plus
fâcheux encore, c'est que lord Northumberland, son jeune fils Henry
Percy, les lords Ross, Beaumont, et Willoughby, ont couru le rejoindre
avec tous leurs puissants amis.
BUSHY.--Pourquoi n'avez-vous pas déclaré traîtres Northumberland et tout
le reste de cette faction rebelle?
GREEN.--Nous l'avons fait; et aussitôt le comte de Worcester a brisé son
bâton, a remis sa dignité de grand maître d'hôtel, et tous les officiers
de la maison du roi ont volé avec lui vers Bolingbroke.
LA REINE.--Ainsi, Green, c'est vous qui êtes la sage-femme de mon
malheur; et Bolingbroke est le funeste héritier qu'avait conçu mon
chagrin. Enfin mon âme a enfanté son monstre; et, comme une mère encore
haletante après sa délivrance, j'accumule douleurs sur douleurs et
chagrins sur chagrins.
BUSHY.--Ne désespérez pas, madame.
LA REINE.--Et qui peut m'en empêcher? Oui, je désespère et me déclare
ennemie de la trompeuse espérance; c'est une flatteuse, une parasite qui
retient les pas de la mort, qui dissoudrait doucement les liens de la
vie, si la perfide espérance ne faisait traîner nos derniers moments.
(Entre York.)
GREEN.--Voici le duc d'York.
LA REINE.--Avec l'armure de la guerre sur ses épaules vieillies. Oh! ses
regards sont remplis de soucis inquiets!--Mon oncle, au nom du ciel,
dites-nous des paroles consolantes.
YORK.--Si je le faisais, je mentirais à mes pensées: les consolations
sont dans le ciel, et nous sommes sur la terre où l'on ne trouve que
croix, peines et chagrins. Votre mari est allé sauver au loin ce que
d'autres vont lui faire perdre ici. Il m'a laissé pour être l'appui de
son royaume, moi qui, affaibli par l'âge, ne puis me soutenir moi-même!
La voici arrivée l'heure de maladie amenée par ses excès! c'est
maintenant qu'il va faire l'épreuve des amis qui l'ont flatté.
(Entre un serviteur.)
LE SERVITEUR.--Milord, votre fils était parti avant que j'arrivasse.
YORK.--Il était parti? A la bonne heure; que tout aille comme cela
voudra. La noblesse a déserté; les communes sont froides, et je crains
bien qu'elles ne se révoltent et ne se déclarent pour Hereford. Mon ami,
va à Plashy trouver ma soeur Glocester; dis-lui de m'envoyer
sur-le-champ mille livres.--Tiens, prends mon anneau.
LE SERVITEUR.--Milord, j'avais oublié de le dire à Votre Seigneurie, j'y
suis entré aujourd'hui en passant par là--Mais je vais vous affliger si
je vous dis le reste.
YORK.--Quoi, misérable?
LE SERVITEUR.--Une heure avant mon arrivée, la duchesse était morte.
YORK.--Que le ciel ait pitié de nous! Quel déluge de maux vient fondre à
la fois sur ce malheureux pays!--Je ne sais que faire.--Plût à Dieu,
pourvu qu'il n'y eût pas été poussé par mon infidélité, que le roi eût
fait tomber ma tête avec celle de mon frère.--A-t-on fait partir des
courriers pour l'Irlande?--Comment trouverons-nous de l'argent pour
fournir à cette guerre?--Venez ma soeur.... Je voulais dire ma nièce;
pardonnez-moi, je vous prie. (_Au serviteur._)--Va, mon garçon, va chez
moi, procure-toi quelques chariots, et apporte les armes que tu
trouveras.--Messieurs, voulez-vous aller rassembler des soldats?--Si je
sais comment et par quelle voie mettre fin à ces affaires qu'on a jetées
ainsi tout embrouillées dans mes mains, ne me croyez jamais.--Tous les
deux sont mes parents.--L'un est mon souverain, que mon serment et mon
devoir m'ordonnent de défendre; et l'autre est également mon parent, que
le roi a injustement dépouillé, à qui ma conscience et les liens du sang
m'ordonnent de faire justice.--Allons, il faut pourtant faire quelque
chose.--Venez, ma nièce, je vais disposer de vous.--Vous, allez,
rassemblez vos troupes, et venez me trouver sans délai au château de
Berkley. Il serait nécessaire aussi que j'allasse à Plashy, mais le
temps ne me le permet pas.--Tout est en désordre, tout est laissé sens
dessus dessous[15].
[Note 15: _..... Every thing is left at six and seven._]
(York et la reine sortent.)
BUSHY.--Les vents sont favorables pour porter des nouvelles en Irlande,
mais aucune n'en arrive.--Quant à nous, lever une armée proportionnée à
celle de l'ennemi, c'est ce qui nous est tout à fait impossible.
GREEN.--D'ailleurs, de l'attachement qui nous unit étroitement au roi,
il n'y a pas loin à la haine de ceux qui n'aiment pas le roi.
BAGOT.--Oui, la haine de ces communes indécises; car leur affection loge
dans leur bourse: quiconque la vide remplit d'autant leur coeur d'une
haine mortelle.
BUSHY.--Et c'est pourquoi le roi est généralement condamné.
BAGOT.--Si le jugement dépend d'eux, nous le sommes aussi, nous qui
avons toujours été près du roi.
GREEN.--Eh bien, pour moi, je vais m'aller réfugier dans le château de
Bristol; le comte de Wiltshire y est déjà.
BUSHY.--Je m'y rendrai avec vous; car ces détestables communes ne feront
pas grand'chose pour nous, si ce n'est de nous mettre tous en pièces
comme des chiens.--Venez-vous avec nous?
BAGOT.--Non: je me rends, en Irlande, auprès de Sa Majesté.--Adieu; si
les pressentiments du coeur ne sont pas vains, nous voilà trois ici qui
nous séparons pour ne jamais nous revoir.
BUSHY.--Cela dépend du succès qu'aura York pour chasser Bolingbroke.
GREEN.--Hélas! ce pauvre duc! il entreprend là une tâche.... C'est comme
s'il voulait boire l'Océan jusqu'à la dernière goutte, ou compter ses
grains de sable.--Pour un qui va combattre avec lui, il en désertera
mille.
BUSHY.--Adieu tout de suite pour cette fois, pour tous et pour toujours.
GREEN.--Bon! nous pouvons nous retrouver encore.
BAGOT.--Jamais, je le crains.