La scène est toujours à Coventry.--Un appartement dans le château du
roi.
_Entrent_ LE ROI RICHARD, BAGOT et GREEN, _ensuite_ AUMERLE.
RICHARD.--Oui, nous nous en sommes aperçus.--Cousin Aumerle, jusqu'où
avez-vous conduit le grand Hereford sur son chemin?[5]
[Note 5: Johnson a voulu supposer ici quelque erreur de copiste dans la
distribution des actes, et, d'après une nouvelle disposition qu'a suivie
Letourneur, il fait commencer au retour d'Aumerle le second acte, que
les anciennes copies ne font commencer qu'à l'arrivée du roi à Ely. Il
se fonde sur ce qu'il faut bien donner au vieux Gaunt le temps
d'accompagner son fils, de revenir et de tomber malade. Mais d'abord,
Gaunt n'accompagne point son fils; il le met seulement _en chemin_ (_on
the way_); ensuite on peut supposer autant de temps que l'on voudra
entre la troisième et la quatrième scène du premier acte, autant du
moins qu'il en faut pour le retour d'Aumerle et la nouvelle de la
maladie du vieux Gaunt, qui, nous dit-on, a été pris subitement. La
distribution des actes telle qu'on la trouve dans les anciennes éditions
a du moins l'avantage de renfermer dans le premier acte un événement
fini, le départ d'Hereford; et comme la distribution imaginée par
Johnson ne donne d'ailleurs aucun moyen d'expliquer avec vraisemblance
les événements qui sont censés s'être passés dans l'intervalle du
premier au deuxième acte, on a conservé l'ancienne. Au reste, dans les
éditions faites avant la mort de Shakspeare, la pièce n'était point
coupée en actes, mais simplement composée d'une suite de scènes: les
éditions faites immédiatement après sa mort n'ont donc sur celles qui
l'ont précédée que l'avantage d'une tradition plus récente des
directions théâtrales qu'avait données l'auteur; elles semblent de plus,
dans ce cas-ci, avoir en leur faveur le bon sens dramatique.]
AUMERLE.--J'ai conduit le grand Hereford, puisqu'il vous plaît de
l'appeler ainsi, jusqu'au grand chemin le plus voisin, et je l'ai laissé
là.
RICHARD.--Et dites-moi, quel flot de larmes a-t-il été versé au moment
de la séparation?
AUMERLE.--Ma foi, de ma part aucune, à moins que le vent du nord-est,
qui nous soufflait alors cruellement au visage, n'ait mis en mouvement
un rhume endormi, et n'ait ainsi, par hasard, honoré d'une larme nos
adieux hypocrites.
RICHARD.--Qu'a dit notre cousin lorsque vous vous êtes quittés?
AUMERLE.--Il m'a dit: _portez-vous bien_[6]; et, comme mon coeur
dédaignait de voir ma langue profaner ce souhait, je me suis avisé de
contrefaire l'accablement d'un chagrin si profond, que mes paroles
semblaient ensevelies dans le tombeau de ma douleur. Vraiment, si ces
mots, _portez-vous bien_ avaient pu allonger les heures et ajouter aux
années de son court exil, il aurait eu un volume de _portez-vous bien;_
mais comme cela n'était pas, il n'en a point eu de moi.
[Note 6: ....._Farewell._
_Farewell_, l'adieu ordinaire des Anglais, signifie _portez-vous bien._
Il a fallu le traduire ainsi, pour faire comprendre la répugnance
d'Aumerle à le prononcer.]
RICHARD.--Il est notre cousin, cousin; mais il est douteux, lorsque
arrivera le temps qui doit le ramener de l'exil, que notre parent
revienne voir ses amis. Nous-même, et Bushy, et Bagot que voilà, et
Green aussi, nous avons remarqué comme il faisait la cour au commun
peuple; comme il cherchait à pénétrer dans leurs coeurs par une
politesse modeste et familière; quels respects il prodiguait à des
misérables, s'étudiant à gagner le dernier des artisans par l'art de ses
sourires et par une soumission patiente à sa fortune, comme s'il eût
voulu emporter avec lui leurs affections: il ôtait son bonnet à une
marchande d'huîtres; deux charretiers, pour lui avoir souhaité la faveur
de Dieu, ont reçu l'hommage de son flexible genou, avec ces mots: «Je
vous remercie, mes compatriotes, mes bons amis;» comme si notre
Angleterre lui devait revenir en héritage, et qu'il fût au premier degré
l'espérance de nos sujets.
GREEN.--Eh bien, il est parti; bannissons avec lui toutes ces idées.
Maintenant songeons aux rebelles soulevés dans l'Irlande: il faut s'en
occuper promptement, mon souverain, avant que de plus longs délais
multiplient leurs moyens à leur avantage et au détriment de Votre
Majesté.
RICHARD.--Nous irons en personne à cette guerre; et comme une cour trop
brillante et la libéralité de nos largesses ont rendu nos coffres un peu
légers, nous nous trouvons forcés d'affermer nos domaines royaux pour en
retirer un revenu qui puisse fournir aux affaires du moment. Si cela ne
suffisait pas, nos lieutenants auront ici des blancs seings, au moyen
desquels, quand ils sauront que les gens sont riches, ils leur
imposeront de grosses sommes d'or qu'ils nous enverront pour faire face
à nos besoins; car nous voulons partir sans délai pour l'Irlande.
(_Entre Bushy._)--Quelles nouvelles, Bushy?
BUSHY.--Le vieux Jean de Gaunt, seigneur, est dangereusement malade: il
a été pris subitement, et il a envoyé un exprès en diligence pour
conjurer Votre Majesté d'aller le visiter.
RICHARD.--Où est-il?
BUSHY.--A Ely-House.
RICHARD.--Ciel, inspire à son médecin la pensée de l'aider à descendre
promptement dans la tombe! La doublure de ses coffres nous ferait des
habits pour équiper nos soldats de l'armée d'Irlande.--Venez, messieurs;
allons tous le visiter, et prions le ciel qu'en faisant diligence nous
arrivions trop tard.
(Ils sortent.)