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Note du transcripteur.
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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 6
Le marchand de Venise
Les joyeuses Bourgeoises de Windsor
Le roi Jean
La vie et la mort du roi Richard II
Henri IV (1re partie)
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1862
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LA VIE ET LA MORT
DU
ROI RICHARD II
TRAGÉDIE
NOTICE
SUR
LA VIE ET LA MORT DU ROI RICHARD II
A mesure que Shakspeare avance vers les temps modernes de l'histoire de
son pays, les chroniques sur lesquelles il s'appuie concourent plus
exactement avec l'histoire véritable; et déjà, dans _la Vie et la Mort
de Richard II_, les détails que lui fournit Hollinshed s'écartent peu
des données historiques parvenues jusqu'à nous avec une certaine
authenticité. A l'exception du personnage de la reine, pure invention du
poëte, et abstraction faite du désordre que met dans la chronologie la
négligence de Shakspeare à conserver aux événements leurs distances
respectives, les faits contenus dans cette tragédie ne diffèrent en rien
des récits historiques, si ce n'est sur le genre de mort qu'on fit subir
à Richard. Hollinshed, qui a copié d'autres chroniqueurs, à donné à
Shakspeare la relation qu'il a suivie; mais l'opinion la plus
vraisemblable, et qui s'accorde le mieux avec le soin qu'on eut
d'exposer publiquement Richard après sa mort, c'est qu'on le fit mourir
de faim. Cette attention à sauver du moins les apparences matérielles du
crime dont on s'inquiétait peu d'éviter le soupçon, commençait à
s'introduire dans la féroce politique du temps; et Richard lui-même
avait fait étouffer entre des matelas le duc de Glocester qu'il tenait
prisonnier à Calais, publiant ensuite qu'il était mort d'une attaque
d'apoplexie. Outre le penchant de Shakspeare à suivre fidèlement le
guide historique qu'il avait une fois adopté, cette version lui
permettait de conserver au caractère de Bolingbroke l'intérêt qu'il a
répandu sur lui dans les les deux parties de _Henri IV_. Le choix entre
différentes versions est d'ailleurs le droit le moins contesté et le
moins contestable des auteurs dramatiques.
La tragédie de _Richard II_ est donc, généralement parlant, assez
conforme à l'histoire; et la manière dont le poëte a représenté la
déposition de Richard et l'avénement au trône de Henri de Lancastre
paraît singulièrement d'accord avec ce que dit Hume au sujet de cet
avénement: «Il (Henri IV) devint roi, sans que personne pût dire comment
ni pourquoi.» Mais il faut être, comme l'était Hume, tout à fait
étranger au spectacle des révolutions, pour être embarrassé à dire
comment et pourquoi le duc de Lancastre, après avoir agi quelque temps
au nom du roi qu'il tenait prisonnier, se mit sans aucune peine à sa
place. Shakspeare n'a pas cru nécessaire de l'expliquer: Richard est
parti de Flintcastle avec le nom de roi à la suite de Bolingbroke; nous
le revoyons signant sa propre déposition. Le poëte ne nous indique en
aucune manière ce qui s'est passé; mais pour ne pas deviner comment
s'est accomplie la chute de Richard, il faudrait que nous eussions bien
mal compris ce qui nous a été présenté du spectacle de ses premières
disgrâces: la conversation du jardinier avec ses garçons en complète le
tableau en nous révélant leur effet sur l'opinion. C'est un trait de
l'art de Shakspeare pour nous faire assister à toutes les parties de
l'événement; il nous transporte toujours là où il frappe ses coups les
plus décisifs, tandis que loin de nos yeux l'action poursuit son cours,
et se contente de nous retrouver toujours au but.
Bien que cette tragédie ait été intitulée _la Vie et la Mort de Richard
II_, elle ne comprend que les deux dernières années de ce prince, et ne
contient qu'un seul événement, celui de sa chute, catastrophe à laquelle
tout marche dès le début de la pièce. Cet événement a été considéré sous
différentes faces, et une anecdote assez singulière nous a révélé
l'existence d'une autre tragédie sur le même sujet, antérieure, à ce
qu'il paraît, à celle de Shakspeare, et traitée dans un esprit tout
différent. Quelques-uns des partisans du comte d'Essex, le jour qui
précéda son extravagante tentative, voulurent faire jouer une tragédie
où, comme dans celle de Shakspeare, on voyait Richard II déposé et tué
sur le théâtre. Les acteurs leur ayant représenté que la pièce était
tout à fait hors de mode et ne leur attirerait pas assez de monde pour
couvrir leurs frais, sir Gilly Merrick, l'un d'entre eux, leur donna
quarante shillings en sus de la recette. Ce fait est rapporté au procès
de sir Gilly, et servit à sa condamnation.
L'entreprise du comte d'Essex eut lieu en 1601, et la pièce de
Shakspeare avait paru, à ce qu'on croit, dès l'an 1597. Malgré cette
antériorité, personne ne sera tenté de soupçonner qu'une pièce de
Shakspeare ait pu figurer dans une entreprise factieuse contre
Élisabeth. D'ailleurs la pièce en question paraît avoir été connue sous
le titre de _Henri IV_, non sous celui de _Richard II_; et l'on est même
fondé à croire que l'histoire de Henri IV en était le véritable sujet,
et la mort de Richard seulement un incident. Mais, pour lever toute
espèce de doute, il suffit de lire la tragédie de Shakspeare; la
doctrine du droit divin y est sans cesse présentée accompagnée de cet
intérêt que font naître le malheur et le spectacle de la grandeur
déchue. Si le poëte n'a pas donné à l'usurpateur cette physionomie
odieuse qui produit la haine et les passions dramatiques, il suffit de
lire l'histoire pour en comprendre la cause.
Ce n'est pas un fait particulier à Richard II et à sa destinée, dans
l'histoire de ces temps désastreux, que ce vague de l'aspect moral sous
lequel se présentent les hommes et les choses, et qui ne permet aux
sentiments de s'attacher à rien avec énergie, parce qu'ils ne peuvent se
reposer sur rien avec satisfaction. Des partis toujours aux prises pour
s'arracher le pouvoir, tour à tour vaincus et méritant leur défaite,
sans que jamais un seul ait mérité la victoire, n'offrent pas un
spectacle très-dramatique, ni très-propre à porter nos sentiments et nos
facultés à ce degré d'exaltation qui est un des plus nobles buts de
l'art. La pitié y manque souvent à l'indignation, et l'estime presque
toujours à la pitié. On n'est pas embarrassé à trouver les crimes du
plus fort, mais on cherche avec anxiété les vertus du plus faible: et le
même effet se reproduit dans le sens contraire: des folies, des
déprédations, des injustices, des violences ont amené la chute de
Richard, l'ont rendue inévitable, et elles nous détachent de lui sous ce
double rapport que nous le voyons se perdre lui-même et impossible à
sauver. Cependant il serait aisé de trouver au moins autant de crimes
dans le parti qui triomphe de son abaissement. Shakspeare pourrait, à
peu de frais, amasser contre les rebelles des trésors d'indignation qui
soulèveraient tous les coeurs en faveur du souverain légitime: mais un
des principaux caractères du génie de Shakspeare, c'est une vérité, on
peut dire une fidélité d'observation qui reproduit la nature comme elle
est, et le temps comme il se présente: celui-là ne lui offrait ni héros
supérieurs à leur fortune, ni victimes innocentes, ni dévouements
héroïques, ni passions imposantes; il n'y trouvait que la force même des
caractères employée au service des intérêts qui les rabaissent, la
perfidie considérée comme moyen de conduite, la trahison presque
justifiée par le principe dominant de l'intérêt personnel, la désertion
presque légitimée par la considération du péril que l'on courrait à
demeurer fidèle; c'est aussi là tout ce qu'il a peint. C'est, à la
vérité, le duc d'York, personnage dont l'histoire nous fait connaître
l'incapacité et la nullité, qu'il a choisi pour représenter ce
dévouement toujours si ardent pour l'homme qui gouverne, cette facilité
à transmettre son culte du pouvoir de droit au pouvoir de fait, et _vice
versa_, se réservant, seulement pour son honneur, des larmes solitaires
en faveur de celui qu'il abandonne. Pour quiconque n'a pas vu la fortune
se jouant avec les empires, ce personnage ne serait que comique; mais
pour qui a assisté à de pareils jeux, n'est-il pas d'une effrayante
vérité?
Dans un pareil entourage, où Shakspeare pouvait-il puiser ce pathétique
qu'il aurait aimé à répandre sur le spectacle de la grandeur déchue? Lui
qui a donné au vieux Lear, dans sa misère, tant de nobles et fidèles
amis, il n'en a pu trouver un seul à Richard; le roi est tombé
dépouillé, nu, entre les mains du poëte comme de son trône, et c'est en
lui seul que le poëte a été obligé de chercher toutes les ressources:
aussi le rôle de Richard II est-il une des plus profondes conceptions de
Shakspeare.
Les commentateurs sont en grande discussion pour savoir si c'est à la
cour de Jacques ou à celle d'Élisabeth que Shakspeare a pris les maximes
qu'il professe assez communément en faveur du droit divin et du pouvoir
absolu. Shakspeare les a prises ordinairement dans ses personnages
mêmes; et il lui suffisait ici d'avoir à peindre un roi élevé sur le
trône. Richard n'a jamais imaginé qu'il fût ou pût être autre chose
qu'un roi; sa royauté fait à ses yeux partie de sa nature; c'est un des
éléments constitutifs de son être qu'il a apporté avec lui en naissant,
sans autre condition que de vivre: comme il n'a rien à faire pour le
conserver, il n'est pas plus en son pouvoir de cesser d'en être digne
que de cesser d'en être revêtu: de là son ignorance de ses devoirs
envers ses sujets, envers sa propre sûreté, son indolente confiance au
milieu du danger. Si cette confiance l'abandonne un instant à chaque
nouveau revers, elle revient aussitôt, doublant de force à mesure qu'il
lui en faut davantage pour suppléer aux appuis qui s'écroulent
successivement. Arrivé enfin au point où il ne lui est plus possible
d'espérer, le roi s'étonne, se regarde, se demande si c'est bien lui.
Une autre espèce de courage s'élève alors en lui; c'est celui que donne
un malheur tel que l'homme qui le subit s'exalte par la surprise où le
plonge sa propre situation; elle devient pour lui l'objet d'une si vive
attention qu'il ose la considérer sous tous ses rapports, ne fût-ce que
pour la comprendre; et par cette contemplation il échappe au désespoir,
et s'élève quelquefois à la vérité, dont la découverte calme toujours à
un certain point: mais ce calme est stérile, et ce courage inactif; il
soutient l'esprit, mais il tue l'action: aussi toutes les actions de
Richard sont-elles de la dernière faiblesse; ses réflexions mêmes sur
son état actuel décèlent un sentiment de sa nullité qui descend, en de
certains moments, presque à la bassesse: et qui pourrait le relever, lui
qui, en cessant d'être roi, a perdu, dans sa propre opinion, la qualité
distinctive de son être, la dignité de sa nature? Il se croyait précieux
devant Dieu, soutenu par son bras, armé de sa puissance; déchu de ce
rang mystérieux où il s'était placé, il ne s'en connaît plus aucun sur
la terre; dépouillé de la force qu'il croyait son droit, il ne suppose
pas qu'il lui en puisse rester aucune: aussi ne résiste-t-il à rien; ce
serait essayer ce qu'il suppose impossible: pour réveiller son énergie,
il faut qu'un danger pressant, soudain, provoque, pour ainsi dire, à son
insu, des facultés qu'il désavoue: attaqué dans sa vie, il se défend et
meurt avec courage. Pour en avoir eu toujours, il lui a manqué de savoir
ce que vaut un homme.
Il ne faut point chercher dans _Richard II_, non plus que dans la
plupart des pièces historiques de Shakspeare, un caractère de style
particulier: la diction en est peu travaillée; assez souvent énergique,
elle est souvent aussi d'un vague qui laisse la raison absolument
maîtresse de décider sur le sens des expressions, que ne détermine
aucune règle de syntaxe.
Cette pièce est toute en vers, et en grande partie rimée. L'auteur
paraît y avoir fait des changements depuis la première édition, publiée
en 1597. La scène du procès de Richard, en particulier, manque tout
entière dans cette édition, et se trouve pour la première fois dans
celle de 1608.
LA VIE ET LA MORT
du
ROI RICHARD II