LA DÉDICACE DE L’ÉGLISE[25]

[25] La _Dédicace de l’Eglise_ était, autrefois, le dernier office du

_Bréviaire_, dont la _Légende Dorée_ n’est qu’une façon d’adaptation

à l’usage du peuple.

I. La dédicace des églises est comptée par l’Eglise au nombre des

grandes fêtes. Nous avons à considérer, par rapport à cette fête, trois

questions: 1º pourquoi doit-on «dédier» ou consacrer une église? 2º

comment se fait cette consécration? 3º par qui et comment une église

est-elle profanée?

1º Il y a, dans une église, deux choses que l’on doit consacrer, à

savoir l’autel et le temple lui-même. L’autel est consacré pour trois

motifs: 1º Pour devenir digne de recevoir le sacrement du Seigneur,

c’est-à-dire le corps et le sang du Christ, que nous immolons en

souvenir de sa passion, ainsi qu’il nous l’a lui-même ordonné. Et c’est

encore pour nous rappeler cette passion et ce sacrement qu’on place sur

l’autel, et dans toute l’église, l’image du crucifix et d’autres images,

afin qu’elles soient comme les livres des fidèles laïcs. 2º Pour devenir

digne de servir de lieu à l’invocation du nom du Seigneur. Cette

invocation, quand elle se fait sur l’autel, s’appelle proprement

_missa_, messe, en raison de la mission céleste du Christ dans l’hostie.

Et nous devons noter, à ce propos, que la messe se chante en trois

langues, en grec, en hébreu, et en latin, en souvenir de la triple

inscription mise sur la croix, et aussi pour signifier que toutes les

langues doivent célébrer Dieu. Latins sont l’évangile, l’épître,

l’oraison et le chant; grecs sont les mots _Kyrie eleison_, _Christe

eleison_, qui se chantent neuf fois en souvenir des neuf ordres des

anges; enfin hébreux sont les mots _alleluia_, _amen_, _sabaoth_, et

_hosanna_. 3º Pour devenir digne de servir de lieu au chant religieux.

Ce chant lui-même est de trois sortes: les psaumes, les leçons, et les

chants proprement dits.

Quant au temple où se trouve l’autel, l’Eglise le consacre pour cinq

motifs: 1º pour en chasser le diable et son pouvoir. Saint Grégoire

rapporte dans un de ses _Dialogues_ que, lorsque les reliques de saint

Sébastien et de sainte Agathe furent déposées dans une église qui avait

servi de temple à l’hérésie arienne, la foule vit un porc courir, çà et

là, se frayant un chemin vers la porte; et dès qu’il eut atteint la

porte il disparut. La nuit suivante, on entendit, dans le toit de cette

église, un bruit effroyable, comme si quelqu’un courait çà et là,

cherchant à s’enfuir. Ce tapage se reproduisit encore les deux nuits

suivantes, et avec tant de force qu’on crut bien que l’église allait

s’écrouler. Mais la quatrième nuit, on ne l’entendit plus, et désormais

l’église se trouva purifiée. 2º Pour que ceux qui se réfugient dans

l’église puissent être sauvés. Et c’est en symbole de ce salut spirituel

que certaines églises, lors de leur consécration, reçoivent des princes

le privilège du droit d’asile, c’est-à-dire la permission de mettre à

l’abri des poursuites ceux qui viennent s’y réfugier. 3º Pour que les

prières faites dans l’église soient exaucées. Notons, ici, que les

prières, dans l’église, s’adressent du côté de l’orient, parce que nous

considérons l’orient comme le lieu de l’Eden, notre première patrie, et

parce que c’est du côté de l’orient que les apôtres ont vu le Christ

monter au ciel. 4º Pour que nous puissions célébrer, dans le temple, les

louanges de Dieu. Ces louanges se célèbrent dans les sept heures

canoniques, à savoir: matines, prime, tierce, sexte, none, vêpres, et

complies. Car, bien que nous soyons tenus de louer Dieu à toute heure,

l’Eglise, en considération de notre faiblesse, nous a permis de louer

spécialement Dieu à ces sept moments privilégiés, dont chacun correspond

à un souvenir sacré. C’est en effet, à minuit, heure des matines, qu’est

né le Christ, qu’il a été pris par les Juifs, et qu’il est descendu aux

enfers. Prime est l’heure où le Christ lui-même avait coutume de se

rendre au temple et c’est aussi l’heure où il apparut aux saintes

femmes, après sa résurrection. Tierce est l’heure où le Christ, attaché

à une colonne qui montre encore les traces de son sang, a été flagellé

par ordre de Pilate, et c’est aussi l’heure où l’Esprit-Saint a été

envoyé aux apôtres. Sexte est l’heure où le Christ a été attaché à la

croix avec des clous, et où la terre entière s’est couverte de ténèbres.

None est l’heure où le Christ a rendu son âme, où l’on a percé son

flanc, et où il est monté au ciel. Vêpres est l’heure où il a institué

le sacrement de l’Eucharistie, où il a lavé les pieds des disciples, où

il a été mis au tombeau, et où il est apparu aux disciples d’Emmaüs.

Complies est l’heure où il a sué des gouttes de sang, et où, ressuscité,

il est venu annoncer la paix à ses disciples. Enfin, 5º, l’Eglise doit

être consacrée pour que puissent y être administrés les sacrements

ecclésiastiques.

2º--Voyons maintenant de quelle manière se fait la consécration de

l’autel, et celle du temple entier. Pour consacrer l’autel, on figure

d’abord, aux quatre coins, quatre croix avec de l’eau bénite; puis on

fait sept fois le tour de l’autel; puis on l’asperge sept fois d’eau

bénite mêlée d’hysope; puis on y brûle de l’encens; puis on l’oint avec

le saint chrême; enfin on le recouvre d’une nappe immaculée. Ces six

opérations symbolisent les vertus que doivent posséder ceux qui

approchent de l’autel. 1º Ils doivent avoir les quatre sortes d’amour

sanctionnées par la croix du Christ, c’est-à-dire l’amour de Dieu,

l’amour de soi-même, l’amour des amis, et l’amour des ennemis. Et les

quatre croix signifient aussi le salut des quatre parties du monde par

la croix. 2º Les sept tours de l’autel symbolisent la vigilance que le

Seigneur exige de ses prêtres. Et ils peuvent rappeler aussi les sept

chemins de Jésus-Christ, à savoir: du ciel dans le sein de la Vierge, de

ce sein à la crèche, de la crèche dans le monde, du monde sur la croix,

de la croix dans le tombeau, du tombeau aux enfers, et des enfers au

ciel. 3º Les sept aspersions d’eau bénite symbolisent les sept fois que

le Christ a versé son sang, à savoir: dans la circoncision, au Jardin

des Oliviers, dans la flagellation, dans le couronnement d’épines, dans

le percement de ses mains, dans le percement de ses pieds, et dans le

percement de son flanc. 4º La fumée de l’encens symbolise la prière, qui

doit s’élever au ciel avec ferveur et dévotion. 5º L’onction du saint

chrême signifie que le prêtre doit avoir la conscience pure et le parfum

de la bonne réputation. 6º Enfin les nappes immaculées symbolisent la

pureté des bonnes œuvres, qui cachent la nudité de l’âme et l’ornent de

beauté.

Quant à la consécration du temple tout entier, elle comprend également

plusieurs parties. D’abord l’évêque fait trois fois le tour de l’église,

et, chaque fois qu’il passe devant la porte, il frappe celle-ci de son

bâton pastoral, en disant: _Aperite portas principes vestras_, etc. Puis

on asperge d’eau bénite l’intérieur et l’extérieur du temple; on fait

aussi, sur le pavé, une croix de cendres et de sable, et on y écrit, en

travers, l’alphabet grec et l’alphabet latin; sur les murs, on peint des

croix qu’on oint de saint chrême, et devant lesquelles on allume des

cierges. Et voici maintenant la signification de ces diverses

cérémonies: 1º Le triple tour de l’Eglise signifie que celle-ci est

consacrée en l’honneur de la Sainte Trinité. Ou bien encore il désigne

le triple état des âmes sauvées par l’Eglise, à savoir l’état de

virginité, l’état de continence, et l’état de mariage. Cette distinction

des trois états se retrouve, suivant Richard de Saint-Victor, dans la

disposition matérielle de l’église: car le sanctuaire correspond à

l’état de virginité, le chœur, à l’état de continence, et la nef à

l’état de mariage. 2º La triple percussion à la porte symbolise le droit

qu’a le Christ de pénétrer dans l’église, à savoir, en sa qualité de

créateur, de rédempteur et de glorificateur. 3º La triple récitation de

la formule _aperite portas_ désigne la triple puissance du Seigneur, à

savoir: dans le ciel, dans le monde, et dans l’enfer. 4º L’aspersion

d’eau bénite a pour objet, d’abord, l’expulsion du démon, que l’eau

bénite a pour vertu propre de chasser. Cette aspersion a aussi pour

objet la purification de l’église, qui, comme toutes choses terrestres,

est corrompue et souillée. Et cette aspersion a enfin pour objet de

relever l’église de toute malédiction, et d’y substituer la bénédiction

de Dieu. 5º L’inscription des deux alphabets représente la conjonction

du peuple juif et du peuple des gentils, et aussi la conjonction des

deux testaments, lesquelles, toutes deux, ont été consommées par la

croix du Christ. 6º La peinture des croix sur les murs a pour objet

d’effrayer les démons, et de marquer le triomphe du Christ, dont la

croix est l’étendard. 7º Enfin les cierges allumés devant ces croix, au

nombre de douze, symbolisent les douze apôtres, qui ont illuminé le

monde par la foi du Christ.

3º Quant à la question de savoir par qui une église est profanée, nous

devons nous rappeler que le Temple même de Dieu a été profané par trois

hommes: Jéroboam, Nabuzardam, et Antiochus. 1º Jéroboam a profané le

temple par avarice, afin que le royaume n’échût pas à Roboam. Et, de

même, l’église de Dieu se trouve profanée par l’avarice des clercs.

Saint Bernard a dit: «Citez-moi donc un prélat qui ne mette pas plus de

vigilance à vider la bourse de ses sujets qu’à extirper les vices!» Et

l’église est encore profanée lorsqu’elle est construite avec un argent

acquis par l’avarice, c’est-à-dire mal gagné. Un usurier, ayant fait

construire une église, invita l’évêque à venir la consacrer. Mais

l’évêque, en y entrant, aperçut le diable assis dans la cathèdre en

habit épiscopal. Ce que voyant, l’évêque s’enfuit avec ses clercs,

l’église ayant déjà été consacrée par le diable; et aussitôt le diable

détruisit cette église avec un grand fracas; 2º Quant à Nabuzardam, dont

le livre des _Rois_ nous apprend qu’il incendia le temple de Dieu,

c’était un chef cuisinier. Et, de même, l’église est profanée lorsque

ceux qui doivent la servir sont adonnés à la gourmandise ou à la luxure,

et, suivant la parole de l’apôtre «ont fait de leur ventre leur dieu».

3º Le roi Antiochus, qui souilla et profana le Temple de Dieu, était le

plus orgueilleux des hommes, et le plus ambitieux. Et, de même, les

églises sont souvent profanées par l’orgueil et l’ambition du clergé.

Profané trois fois, le Temple a été aussi consacré trois fois: par

Moïse, par Salomon, et par Juda Macchabée; ce qui nous indique que, à la

dédicace de l’église, doivent concourir l’humilité de Moïse, la sagesse

de Salomon, et le zèle de Juda Macchabée pour la défense de la foi.

II. Voilà ce que nous avons eu à dire de la consécration de l’église;

mais nous devons ajouter qu’il y a une autre église qui doit être non

moins solennellement consacrée à Dieu: c’est, à savoir, l’église

spirituelle, que forme l’assemblée de tous les fidèles. Elle a pour

pierres d’angle la foi, l’espérance, la charité, et les bonnes œuvres;

choses qui, comme le dit saint Grégoire, sont toujours égales, car nous

espérons dans la mesure où nous croyons, nous aimons dans la mesure où

nous croyons et espérons; et nos œuvres sont en proportion de notre foi,

de notre espérance, et de notre charité. L’autel de cette église est

notre cœur, sur lequel autel nous devons offrir à Dieu trois choses: la

flamme de la dilection, l’encens de l’oraison, et le sacrifice de la

pénitence.

Et, de même que l’église matérielle, ce temple spirituel doit être

consacré solennellement. D’abord son prêtre, le Christ, en fait trois

fois le tour, en nous rappelant les péchés de notre bouche, de notre

cœur, et de nos œuvres. Et il frappe trois fois à la porte fermée de

notre cœur, par ses bienfaits, par ses conseils, et par ses épreuves. Et

l’église spirituelle doit être aussi arrosée trois fois d’eau, à

l’intérieur, et à l’extérieur; et cela par les larmes intérieures et

extérieures, que nous devons verser en considérant: 1º que nous avons

vécu dans le péché; 2º que nous sommes misérables; 3º que nous sommes

privés de la gloire des justes. Quant à l’alphabet écrit dans notre

cœur, il consiste en trois choses qui se trouvent gravées en nous: 1º la

règle de nos actions; 2º le témoignage des bienfaits de Dieu; 3º

l’accusation de nos propres péchés. Et nous devons enfin peindre des

croix dans nos âmes, c’est-à-dire assumer les macérations de la

pénitence; et devant ces croix nous devons allumer des cierges, et nous

devons les oindre d’huile sainte, ce qui signifie que nous devons, non

seulement les supporter avec patience, mais encore avec zèle et avec

plaisir.

Et celui qui aura procédé à cette consécration de lui-même, celui-là

sera vraiment un temple dédié au Seigneur. Celui-là sera vraiment digne

que le Christ habite en lui sous la forme de la Grâce divine, en

attendant que lui-même soit admis à habiter dans la Gloire du Christ. Ce

que daigne nous accorder le Dieu qui vit et règne dans les siècles des

siècles! Ainsi soit-il!

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 367 / 371 题