[24] C’est ici que Jacques de Voragine a placé son _Histoire
lombarde_, qui n’est en somme, comme l’on va voir, qu’une chronique
des principaux événements politiques et religieux, depuis le Ve
jusqu’au XIIIe siècle.
Pélage fut un pape d’une grande sainteté, qui mourut plein de bonnes
œuvres, après avoir gouverné l’Eglise de la façon la plus louable. Nous
devons ajouter que ce Pélage n’est pas celui qui fut pape immédiatement
avant saint Grégoire. A saint Pélage succéda Jean III, à Jean III
Benoît, à Benoît un autre Pélage, qui eut pour successeur saint
Grégoire.
C’est sous le pontificat de saint Pélage que les Lombards sont arrivés
en Italie; et comme leur histoire est généralement peu connue, j’ai
décidé de la résumer ici, d’après l’_Histoire lombarde_ de
l’historiographe Paul, et diverses chroniques.
Les Lombards.
I. Les Lombards étaient un grand peuple germanique qui, sorti de l’île
de Scandinavie, sur le rivage septentrional de l’Europe, parvint enfin,
après de nombreux combats et voyages, en Pannonie, où il s’installa à
demeure, n’osant pas s’avancer plus loin vers le sud. On les appela
d’abord les Vinules, puis les Lombards, à cause des longues barbes
qu’ils avaient coutume de porter. Or, pendant qu’ils étaient encore en
Germanie, leur roi Agilmud trouva, dans une piscine, sept enfants
jumeaux que leur mère, une femme galante, avait jetés là pour les faire
mourir. Le roi, surpris, retournait ces enfants avec sa lance, lorsque
l’un d’eux saisit la lance dans sa main. Ce que voyant, le roi le fit
élever, lui donna le nom de Lamission, et lui prédit un grand avenir. En
effet, ce Lamission se distingua si fort qu’à la mort d’Agilmud ce fut
lui que les Lombards élurent pour roi.
Vers le même temps, c’est-à-dire vers l’an 490, un évêque arien, ayant à
baptiser un homme appelé Barbe, lui dit: «Je te baptise au nom du Père,
par le Fils, dans le Saint-Esprit»; ce par quoi il voulait signifier que
le Fils et le Saint-Esprit étaient inférieurs au Père. Mais aussitôt
toute l’eau disparut de la piscine qui servait au baptême, et Barbe se
convertit à la foi véritable.--Vers le même temps encore fleurirent deux
frères utérins, saints Médard et Gildart, qui naquirent le même jour,
furent consacrés évêques le même jour, moururent le même jour et furent
béatifiés le même jour.--Et il y a encore un autre miracle que nous
devons raconter ici. L’an 450, pendant que l’hérésie arienne pullulait
en Gaule, l’unité de substance des trois personnes de la Trinité fut
démontrée aux hommes par un symbole visible. Sigebert raconte en effet
que l’évêque de Bazas, célébrant sa messe, vit tomber sur l’autel trois
gouttes transparentes, d’égale grandeur, qui, se réunissant, formèrent
un unique diamant d’une beauté merveilleuse. L’évêque plaça ce diamant
au milieu d’une croix d’or: aussitôt toutes les autres pierres de la
croix se détachèrent et tombèrent. Ce diamant paraissait obscur aux
impies tandis qu’il s’illuminait pour les yeux des justes; il donnait la
santé aux malades et renforçait la piété de ceux qui adoraient la croix.
Dans la suite, les Lombards eurent un autre roi nommé Alboin, qui défit
et tua le roi des Gépides: ce qui lui valut d’être ensuite attaqué par
le fils de ce roi, qu’il défit et tua pareillement. Après quoi, il prit
pour femme la fille de ce roi, nommée Rosemonde; et, en même temps, du
crâne du roi vaincu il se fit faire une coupe, ornée d’argent; et il
s’en servait pour boire.
L’empire romain était alors gouverné par Justin le Petit, avec l’aide
d’un eunuque nommé Narsès, homme de sens et de valeur, qui avait
repoussé l’invasion des Goths, et rendu la paix à toute l’Italie. Mais
les grands honneurs dont il jouissait lui attirèrent l’envie des
Romains: faussement accusé auprès de l’empereur, il perdit ses dignités;
et l’impératrice Sophie, pour achever de l’humilier, le condamna à
dévider et à filer la laine avec ses servantes. A quoi Narsès se résigna
en disant qu’il tisserait pour l’impératrice une toile dont, aussi
longtemps qu’elle vivrait, elle ne pourrait sortir.
Et en effet ce Narsès, s’étant retiré à Naples, manda aux Lombards
d’abandonner leur misérable Pannonie pour venir prendre possession du
sol fertile de l’Italie. Ce qu’entendant, Alboin se mit en route avec
ses Lombards, et pénétra en Italie, l’an du Seigneur 568. Ils
s’emparaient de toutes les villes qu’ils trouvaient sur leur passage,
mettant à mort tous les habitants: car Alboin s’était juré de tuer tous
les chrétiens. Mais quand ils voulurent entrer à Pavie, après un siège
de trois ans, le cheval du roi s’agenouilla devant la porte de la ville,
et, pressé de coups d’éperon, refusa de se relever. Alors un chrétien
expliqua au roi la cause du miracle; et c’est ainsi qu’Alboin renonça à
son serment. Les Lombards pénétrèrent ensuite à Milan. En peu de temps,
ils subjuguèrent presque toute l’Italie, à l’exception de Rome et de la
Romagne.
Se trouvant à Vérone, dans un grand festin, Alboin versa à boire à sa
femme dans le crâne du roi Gépide, en lui disant: «Bois avec ton père!»
Ce qui remplit Rosemonde de haine contre son mari. Or, il y avait un
chef lombard qui avait pour concubine une servante de la reine.
Rosemonde, une nuit, prit place dans le lit de sa servante, y reçut le
chef, puis, après s’être donnée à lui, lui dit: «Sais-tu qui je suis?»
Il répondit en nommant sa concubine. Mais elle: «Pas du tout! Je suis
Rosemonde; et tu viens de perpétrer un crime qui, si tu ne tues pas
Alboin, te vaudra certainement d’être tué par lui! Donc, je veux que tu
me venges de mon mari, qui, ayant tué mon père, m’a fait boire dans son
crâne en guise de coupe!» Le chef se refusa à tuer lui-même Alboin, mais
promit de trouver quelqu’un pour accomplir le crime. Alors la reine
enleva de la chambre du roi toutes les armes qui s’y trouvaient, et lia
fortement le glaive qu’Alboin mettait toujours à la tête de son lit, de
manière que le roi ne pût le tirer du fourreau. Lorsque le meurtrier
pénétra dans la chambre, le roi, qui l’avait vu venir, sauta hors de son
lit, et, ne parvenant pas à tirer son glaive, saisit un escabeau et se
défendit vaillamment. Mais le meurtrier, mieux armé que lui, eut enfin
sur lui le dessus, et le tua. Puis, emportant tous les trésors du
palais, il s’enfuit avec Rosemonde à Ravenne. Mais là, Rosemonde, ayant
vu un jeune et beau préfet, et l’ayant désiré pour mari, versa du poison
dans le verre de son complice; et lui, après en avoir bu, fut étonné
d’un goût amer, et ordonna à Rosemonde de boire le reste. Rosemonde, le
couteau sur la gorge, dut boire le breuvage empoisonné; et c’est ainsi
que tous deux périrent.
Enfin un roi lombard, nommé Adaloth, se fit baptiser et reçut la foi du
Christ. Plus tard, une reine lombarde nommée Théodelinde, personne
pieuse et sage, fit construire un bel oratoire à Monza. Elle convertit à
sa foi son mari Agisulphe, qui fut duc de Turin avant de devenir roi des
Lombards. Et c’est sur le conseil de Théodelinde que ce roi fit
définitivement la paix avec l’Empire et l’Eglise romaine. Cette paix fut
conclue le jour des saints Gervais et Protais; et c’est pourquoi saint
Grégoire fit chanter à l’office de la messe, le jour de ces saints:
_Loquetur Dominus pacem_, etc. Saint Grégoire était d’ailleurs l’ami de
la reine Théodelinde, à qui il dédia ses _Dialogues_. Et la paix,
conclue le jour des saints Gervais et Protais, fut confirmée le jour de
Saint-Jean-Baptiste par la conversion générale des Lombards. En souvenir
de quoi Théodelinde fit construire à Monza le susdit oratoire, dédié à
saint Jean, qu’une vision avait, en outre, révélé à un saint homme comme
le patron et le défenseur des Lombards.
Grégoire, à sa mort, eut pour successeur Savin, qui eut pour successeur
Boniface III, à qui succéda Boniface IV. C’est à la prière de ce dernier
que l’empereur Phocas, en l’an 660, donna à l’Eglise chrétienne le
Panthéon de Rome. Et c’est sur les prières de Boniface III qu’il
consentit à reconnaître la chaire de Rome comme la tête de toutes les
Eglises, titre que revendiquait, jusqu’alors, l’église de
Constantinople.
Mahomet.
II. C’est sous le pontificat de Boniface IV, après la mort de Phocas et
sous le règne d’Héraclius, vers l’an du Seigneur 610, que le mage et
faux prophète Mahomet commença à induire en erreur les Ismaëlites ou
descendants d’Agar, c’est-à-dire les Sarrasins. Et voici, d’après une
histoire de cet imposteur, comment il s’y prit. Un clerc fameux, dépité
de ne pouvoir obtenir de la curie romaine un honneur qu’il désirait
obtenir, se réfugia outre-mer, où il fit de nombreuses dupes.
Rencontrant Mahomet, il lui déclara qu’il le mettrait à la tête de son
peuple. Et, d’abord, il accoutuma une colombe à venir manger des grains
qu’il introduisait dans l’oreille du jeune Sarrasin: de telle sorte que
la colombe, dès qu’elle apercevait Mahomet, accourait sur son épaule et
mettait son bec dans son oreille. Alors le clerc susdit, ayant convoqué
le peuple, lui dit que celui-là devrait être son chef que lui
désignerait l’Esprit-Saint, descendant sur lui sous la forme d’une
colombe. Puis il lâcha la colombe, qui vint se placer sur l’épaule de
Mahomet et lui becqueta dans l’oreille. Le peuple crut que c’était le
Saint-Esprit qui descendait sur lui, pour lui dicter à l’oreille la
parole de Dieu. Ainsi Mahomet trompa les Sarrasins, qui, le prenant pour
chef, envahirent le royaume de la Perse et tout l’empire d’Orient
jusqu’à Alexandrie.
Voilà ce que raconte une chronique populaire; mais plus vraisemblable
est une autre version, que nous allons rapporter maintenant. D’après
celle-ci, Mahomet, inventant lui-même des lois, feignait de les recevoir
de l’Esprit-Saint, sous la forme d’une colombe. Dans ces lois, il
introduisit bon nombre de choses empruntées à l’Ancien et au Nouveau
Testament. Car, dans sa première jeunesse, il avait été marchand, avait
parcouru avec ses chameaux l’Egypte et la Palestine, et s’était souvent
entretenu avec des Juifs et des chrétiens. De là vient que les
Sarrasins, de même que les Juifs, pratiquent la circoncision; et
s’abstiennent de la viande du porc: Mahomet leur ayant fait croire que
le porc avait été créé, après le déluge, de la fiente du chameau. Avec
les chrétiens, les Sarrasins croient en un seul Dieu tout-puissant,
créateur de toutes choses. Mêlant ainsi le vrai au faux, Mahomet affirme
que Moïse a été un grand prophète, et le Christ un prophète plus grand
encore, né d’une vierge et par la seule vertu de Dieu. Il dit aussi,
dans son _Alcoran_, que le Christ, dans son enfance, a créé des oiseaux
avec le limon de la terre. Mais il dit ensuite que ce n’est point le
Christ lui-même qui à subi la passion et est ressuscité: d’après lui,
c’est un autre homme qui aurait subi la passion, à la place du Christ.
Une femme noble nommée Cadicha, qui était à la tête d’une province
appelée Corocanie, voyant cet homme admis dans la familiarité des Juifs
et des Sarrasins, crut que la majesté divine était en lui. Et, comme
elle était veuve, elle le prit pour mari, ce qui le rendit maître de
toute la province. Et lui, par ses artifices, il fit croire non
seulement à cette femme, mais aux Juifs et aux Sarrasins, qu’il était le
Messie promis par la Loi. Mais, dans la suite, Mahomet eut de fréquents
accès d’épilepsie. Et comme Cadicha s’en affligeait, car cette maladie
était considérée comme un signe d’impureté, il imagina de lui dire que
ses accès étaient causés par l’émotion qu’il ressentait des fréquentes
visites de l’archange Gabriel.
Ailleurs encore on lit que le maître de Mahomet fut un moine appelé
Serge, qui fut chassé par ses frères pour avoir partagé l’hérésie des
Nestoriens, ou, suivant d’autres, celle des Jacobites: secte qui prêche
la circoncision, et prétend que le Christ a été non un Dieu, mais un
homme juste et saint, conçu du Saint-Esprit, et né d’une vierge, toutes
choses que croient également les Mahométans. Ce serait donc ce Serge qui
aurait instruit Mahomet dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Car
jusque-là le jeune homme, avec toute la race des Arabes, adorait Vénus;
et aujourd’hui encore, le jour sacré, pour les Sarrasins, est le
vendredi, de même que pour les Juifs le samedi ou sabbat, et pour les
chrétiens le dimanche, ou jour du Seigneur.
Enrichi de la fortune de sa femme Cadicha, Mahomet prit une telle
ambition qu’il rêva de devenir maître de l’Arabie entière. Mais comme il
voyait qu’il ne pourrait pas dominer les Arabes par la violence, il
résolut de se faire passer pour prophète, de manière à les subjuguer par
une apparente sainteté. Tenant dans un lieu secret le susdit Serge, il
lui demandait conseil sur toutes choses, et disait ensuite au peuple que
c’était l’archange Gabriel qui le conseillait. Ainsi tout le peuple se
laissa séduire et l’accepta pour chef. On dit aussi que Serge, qui avait
été moine, voulut que les Sarrasins revêtissent l’habit monacal, ou du
moins la cagoule sans le capuchon, et que, à l’imitation des moines, ils
fissent, à heure fixe, de nombreuses génuflexions et prières, mais en se
tournant vers le midi, pour se distinguer des Juifs, qui se tournaient
vers l’occident, et des chrétiens, qui se tournaient vers l’orient. Et,
en effet, ce sont des pratiques que les Sarrasins observent encore
aujourd’hui. Nombreuses sont les lois que Mahomet, à l’instigation de
Serge, prit dans la loi mosaïque. C’est ainsi que les Sarrasins font de
fréquentes ablutions; avant de prier, ils doivent se purifier en se
lavant les mains, les bras, le visage, la bouche et tous les membres de
leurs corps. Dans leurs prières, ils adorent Dieu, qui n’a point d’égal,
et Mahomet, son prophète. Ils jeûnent pendant un mois entier de l’année;
et, pendant ce jeûne, ils ne peuvent manger que la nuit. Aussi longtemps
qu’il fait assez clair pour qu’on distingue le blanc du noir, ils ne
peuvent ni manger, ni boire, ni se souiller en s’unissant à la femme. Ce
n’est que depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aube du jour suivant
qu’ils peuvent manger, boire et se servir de leurs femmes légitimes. Une
fois par an, ils doivent se rendre en pèlerinage à la Mecque, où se
trouve une maison appelée la Maison de Dieu, qu’ils disent avoir été
construite par Adam, et où ils croient qu’ont prié tous les prophètes,
depuis Abraham et Ismaël jusqu’à Mahomet. Ils doivent faire le tour de
cette maison, vêtus de robes sans couture, et jeter des pierres à
l’intérieur, pour lapider le diable. Toutes les viandes leur sont
permises, sauf le porc, le sang et les animaux qui ne sont point tués de
la main des hommes. Chacun d’eux a le droit d’avoir à la fois quatre
femmes, et de répudier ses femmes trois fois. Ils peuvent, en outre,
avoir, en aussi grande quantité qu’ils veulent, des captives et
concubines, qu’ils ont le droit de revendre à volonté, à moins qu’elles
n’aient enfanté de leurs œuvres. Ils ont également le droit de prendre
des femmes dans leur propre famille, pour fortifier leur race. L’homme
surpris avec une femme adultère est lapidé avec elle; l’homme surpris en
fornication avec une femme ne lui appartenant pas est frappé de
quatre-vingts coups de verges. Seul Mahomet prétendit que, par la voix
de l’ange Gabriel, Dieu lui avait permis d’approcher les femmes des
autres, afin d’engendrer des sages et des prophètes. Un jour, cependant,
un de ses esclaves, qui avait une femme très belle, l’ayant trouvée avec
Mahomet, la répudia. Et Mahomet la prit chez lui avec ses autres femmes;
mais, craignant les murmures du peuple, il raconta qu’une charte lui
avait été donnée du ciel, d’après laquelle la femme répudiée par son
mari appartenait à celui qui l’avait recueillie: loi que les Sarrasins
observent encore aujourd’hui. Quand l’un d’entre eux est accusé en
justice, il n’a qu’à affirmer, sous serment, son innocence pour être
acquitté. Les voleurs sont d’abord battus de verges; à la seconde
récidive on leur coupe une main; à la troisième, un pied. Enfin, l’usage
du vin est absolument interdit. A ceux qui obéissent à tous les
commandements de sa loi, Mahomet promet le paradis, c’est-à-dire un
jardin de délices tout arrosé de cours d’eau, où ils auront des demeures
éternelles, un ciel toujours pur et doux, des mets excellents, des
vêtements de soie, et où ils pourront s’accoupler en mille façons
voluptueuses avec des vierges d’une beauté surnaturelle. Des anges s’y
promèneront à toute heure, leur offrant du lait et du vin dans des vases
d’or et d’argent. Ses élus y verront aussi trois fleuves, l’un de lait,
l’autre de miel et l’autre de vin. Et ils y verront des anges si grands
qu’ils auront besoin d’une journée entière pour mesurer l’espace compris
entre leurs deux yeux. Ceux qui ne croient pas en Mahomet seront au
contraire condamnés à un enfer sans fin. Mais de quelques péchés qu’un
homme soit chargé, si, dans l’instant de sa mort, il croit à Mahomet,
celui-ci obtiendra de Dieu son salut à l’heure du jugement.
Les Sarrasins croient encore bien d’autres choses au sujet de leur faux
prophète: par exemple que Dieu, en créant le ciel et la terre, avait
devant les yeux le nom de Mahomet, et que, si Mahomet n’avait pas dû
naître, Dieu n’aurait créé ni le ciel ni la terre. On raconte aussi que
Mahomet a pris la lune dans son sein, l’a partagée en deux, puis
reformée entière. On raconte que, des ennemis voulant lui faire avaler
du poison dans de la viande d’agneau, l’agneau lui aurait dit:
«Garde-toi de me manger, car j’ai en moi du poison!» Ce qui n’empêcha
pas Mahomet de mourir empoisonné.
Charlemagne.
III. Mais il est temps que notre plume revienne à l’histoire des
Lombards. Ceux-ci, donc, bien qu’ils eussent reçu la foi du Christ,
causaient cependant de nombreux ennuis à l’empire romain. Mais plus
tard, Pépin, le maire du palais du roi des Francs, étant mort, son fils
Charles Martel lui succéda, qui, après de nombreuses victoires, laissa
sa charge à ses deux fils Charles et Pépin. Mais Charles, renonçant au
monde, entra au monastère du Mont Cassin, tandis que son frère Pépin,
sans avoir le titre de roi, gérait vaillamment le royaume des Francs. Le
roi véritable, Childéric, au contraire, était paresseux et inutile, de
telle sorte que Pépin demanda au pape Zacharie si, se contentant d’avoir
le nom de roi, cet incapable devait continuer à régner. A quoi le pape
répondit que celui-là devait être roi qui savait bien gérer le royaume.
Ce qu’entendant les Francs enfermèrent Childéric dans un monastère et
firent roi Pépin, en l’an du Seigneur 750.
Or, peu de temps après, Astolphe, roi des Lombards, dépouilla l’Eglise
romaine de ses possessions; et le pape Etienne, qui avait succédé à
Zacharie, réclama contre eux l’aide du roi Pépin. Celui-ci vint en
Italie avec une nombreuse armée, assiégea le roi Astolphe, et obtint de
lui quarante otages, comme gage de sa promesse de ne plus inquiéter
l’Eglise romaine et de lui rendre tout ce qu’il lui avait enlevé. Mais
dès que Pépin se fut retiré, Astolphe tint pour nulles toutes ses
promesses: ce dont il ne tarda pas à être puni, car, peu après, au
moment où il partait pour la chasse, il mourut subitement. Il eut pour
successeur Desiderius.
C’est vers le même temps que le roi des Goths, Théodoric, qui gouvernait
l’Italie par ordre de l’empereur, et qui était infecté de l’hérésie
arienne, exila le philosophe Boëce, qui, avec son gendre Symmaque, avait
illustré la république et défendu l’autorité du Sénat romain. Exilé à
Pavie, Boëce y écrivit son livre de la _Consolation_. Il fut ensuite mis
à mort par ordre de Théodoric. Sa femme, nommée Elpès, passe pour être
l’auteur de l’hymne des apôtres Pierre et Paul, qui commence ainsi:
_Felix per omnes festum mundi cardines_. Elle composa aussi sa propre
épitaphe, ainsi conçue:
Elpes dicta fui, Siciliæ regionis alumna,
Quam procul a patria conjugis egit amor;
Porticibus sacris jam nunc peregrina quiesco,
Judicis oberni testificata thronum.
Le roi Théodoric mourut subitement. Saint Grégoire raconte qu’un saint
ermite le vit enfoncer, nu, dans la chaudière de Vulcain, par le pape
Jean et Symmaque, qu’il avait mis à mort.
En l’an du Seigneur 687, florissait en Angleterre le vénérable Bède,
prêtre et moine, qui a sa place parmi les saints, mais que l’Eglise
appelle d’ordinaire le «Vénérable», et non le «saint». On raconte, en
effet, qu’un jour, dans sa vieillesse, sa vue s’étant obscurcie, il se
faisait conduire par un guide, au bras duquel il allait par villes et
villages, prêchant la parole de Dieu. Or un jour, comme il traversait
une vallée déserte jonchée de grosses pierres, le guide, par moquerie,
dit à Bède qu’il y avait là une foule nombreuse, qui attendait en
silence sa prédication. Le vieillard se mit donc à prêcher; et au moment
où il terminait son discours par les mots _Per omnia secula seculorum_,
toutes les pierres lui répondirent à haute voix, _Amen, venerabilis
pater_! On raconte aussi que, après sa mort, un prêtre s’occupait à
écrire un distique latin qu’il voulait faire graver sur son tombeau. Il
avait déjà écrit le premier vers: _Hac sunt in fossa_, et il avait
d’abord songé à mettre au second vers: _Bedæ sancti ossa_. Mais ce
second vers n’allait pas bien pour la mesure: de sorte que le prêtre se
coucha, se réservant de réfléchir jusqu’au lendemain. En voici que, le
lendemain, en arrivant au tombeau, il trouva le distique complété ainsi
de la main des anges:
Hac sunt in fossa
Bedæ venerabilis ossa.
Et l’on raconte encore que le vénérable Bède, au jour de l’Ascension, se
fit transporter à l’autel, où il récita jusqu’au bout l’antienne _O Rex
gloriæ, Domine virtutum_; après quoi il s’endormit dans le Seigneur, et
un parfum sortit de lui, si doux, que tous se croyaient transportés en
paradis. Son corps est conservé, avec de grands honneurs, dans la ville
de Gênes.
Vers le même temps, à savoir en l’an 700, Racord, roi des Frisons, au
moment de recevoir le baptême, et comme il avait déjà un de ses pieds
dans la piscine, demanda tout à coup si c’était au ciel ou en enfer que
se trouvaient la plupart de ses ancêtres; puis, apprenant que c’était en
enfer, il retira le pied qu’il avait mis dans l’eau, et dit: «Mieux vaut
aller avec le plus grand nombre qu’avec le plus petit!» Mais on raconte
qu’il n’agit ainsi que sur la promesse fallacieuse du démon, qui lui
avait dit que, trois jours après, il lui donnerait des biens
incomparables; et, le quatrième jour, ce Racord mourut, d’une mort
subite, pour l’éternité.--La même année, on raconte qu’en Campanie du
blé, de l’orge et des légumes tombèrent du ciel sous forme de pluie.
En l’an 740, comme on transportait le corps de saint Benoît du Mont
Cassin au monastère de Fleury-sur-Loire, et le corps de sa sœur sainte
Scolastique au Mans, un moine du Mont Cassin s’opposa à cette
translation; mais les miracles de Dieu et la résistance des Francs
eurent raison de sa défense.--La même année, il y eut un grand
tremblement de terre, qui détruisit certaines villes, et en transporta
d’autres à une distance de plus de six milles, avec tous leurs murs et
tous leurs habitants. La même année encore fut faite la translation à
Rome de sainte Pétronille, fille de l’apôtre saint Pierre, sur le
tombeau de marbre de laquelle ce grand saint avait écrit lui-même: «A
Pétronille dorée, ma bien chère fille!» Et c’est encore vers ce temps
que les Tyriens ravagèrent l’Arménie. Ces barbares, ayant été atteints
d’une peste, reçurent des chrétiens le conseil de se tondre la tête en
forme de croix. Et ils ont gardé jusqu’à nos jours cette pratique, en
souvenir de la guérison ainsi obtenue.
A la mort du glorieux Pépin, son fils Charlemagne monta sur le trône. Le
pape Adrien lui envoya des légats pour lui demander secours contre le
roi des Lombards Desiderius, qui, à l’exemple de son père Astolphe,
vexait, en toute manière, l’Eglise romaine. Sur quoi Charles, ayant
rassemblé une grande armée, entra en Italie par le mont Cenis, mit le
siège devant Pavie, s’empara de Desiderius et de toute sa famille, les
exila en Gaule, et rendit à l’Eglise tous les droits que les Lombards
lui avaient enlevés. Il avait dans son armée deux vaillants soldats du
Christ, Amicus et Amélius, qui furent tués à Mortara, dans la bataille
où Charlemagne défit les Lombards. Et ainsi se termina le règne de ces
Lombards, qui désormais n’eurent plus de chefs que ceux que leur
désignaient les empereurs.
Charles se rendit ensuite à Rome, où le pape, dans un synode de cent
cinquante-quatre évêques, lui conféra le droit d’élire les souverains
pontifes et d’investir, avant leur consécration, les archevêques et
évêques des diverses provinces. C’est aussi à Rome que le pape sacra
rois les fils de Charlemagne, Pépin, roi d’Italie, et Louis, roi
d’Aquitaine. Mais Pépin, convaincu d’avoir conspiré contre son père, fut
tonsuré et fait moine.
En l’an 780, sous le règne de l’impératrice Irène et de son fils
Constantin, un homme découvrit, sous un mur en Thrace, un coffre de
pierre où se trouvait le cadavre d’un homme avec cette inscription: «Le
Christ naîtra de la Vierge Marie. Et c’est sous les empereurs Constantin
et Irène que tu me reverras, ô soleil!»
A la mort d’Adrien, Léon fut élu pape, homme infiniment vénérable, mais
à qui les proches d’Adrien firent crever les yeux et couper la langue
par la populace, pendant qu’il célébrait les litanies. Mais Dieu lui
rendit miraculeusement la vue et la parole; après quoi Charlemagne le
réinstalla dans son siège et châtia les coupables.
Alors les Romains, sur le conseil du pape, l’an du Seigneur 784, d’un
accord unanime, se séparèrent de l’empire de Constantinople et
proclamèrent empereur Charlemagne, qui reçut la couronne impériale des
mains du pape Léon. Car, bien que depuis Constantin le siège de l’empire
fût transporté à Constantinople, les empereurs continuèrent à garder le
titre d’empereurs romains jusqu’au jour où ce titre fut décerné au roi
des Francs. Et, depuis ce temps, il y eut deux empires, l’un appelé Grec
ou d’Orient, l’autre romain.
C’est au temps de Charlemagne, et à son instigation, que l’office
ambrosien fut solennellement remplacé par l’office grégorien. Saint
Ambroise, persécuté par l’impératrice Justine et les siens, et s’étant
réfugié dans son église avec la foule des catholiques, avait fait
chanter, à la manière orientale, des hymnes et des psaumes, pour
empêcher les fidèles de sentir le poids de leur réclusion. Et son
institution fut ensuite adoptée dans toutes les églises: mais saint
Grégoire, plus tard, y fit nombre de changements, d’additions et de
suppressions. D’ailleurs, c’est par une longue suite de modifications
que les Pères ont constitué l’office divin. Par exemple, on a commencé
la messe de trois manières différentes: on la commençait d’abord par des
leçons, comme cela se fait encore au samedi saint; plus tard le pape
Célestin remplaça les leçons par des psaumes; et saint Grégoire ne garda
qu’un verset du psaume de l’_Introït_, qui, avant lui, se chantait tout
entier. Les psaumes, autrefois, étaient chantés par tous les fidèles,
formant une couronne autour de l’autel: de là vient le nom de _chœur_
donné à la partie de l’église qui entoure l’autel. Plus tard Flavien et
Théodore firent chanter les psaumes alternativement, ayant appris cet
usage de saint Ignace, à qui Dieu lui-même l’avait révélé. Ensuite saint
Jérôme ajouta, au chant des psaumes, l’épître et l’évangile. Saint
Ambroise, Gélase et saint Grégoire ajoutèrent d’autres chants et
d’autres prières: c’est d’eux que vient l’usage de chanter les graduels,
les traits et l’Alleluia. Dans le _Gloria in excelsis_, les mots
_Laudamus te_ et suivants furent ajoutés, d’après les uns, par saint
Hilaire, d’après d’autres par le pape Symmaque ou encore par le pape
Télesphore. Notker, abbé de Saint-Gall, composa le premier des séquences
pour être chantées à la place des neumes de l’Alleluia; et le pape
Nicolas permit de chanter ces séquences à la messe. Germain de Trèves
composa le _Rex omnipotens_, le _Sancti spiritus adsit_, l’_Ave maria_,
et l’Antienne _Alma Redemptoris Mater_. L’évêque Pierre de Compostelle
composa le _Salve Regina_. Et Sigebert affirme, d’autre part, que c’est
au roi de France Robert que nous devons la séquence: _Sancti spiritus_.
Charlemagne, au dire de l’archevêque Turpin, était beau, mais d’aspect
farouche. Sa taille avait huit pieds de longueur, son visage une palme
et demie, sa barbe une palme, et son front un pied. Il était si fort,
qu’il tranchait d’un seul coup d’épée un cavalier armé et son cheval,
redressait à la fois quatre fers à cheval et levait de terre, d’une
seule main, jusqu’à la hauteur de sa tête, un soldat en armes. Il
mangeait un lièvre entier ou deux poules, ou une oie, mais était si
sobre pour sa boisson, faite de vin coupé d’eau, qu’il buvait rarement
plus de trois fois par repas. Il construisit de nombreux monastères et
mourut saintement, faisant du Christ son héritier.
Il eut pour successeur à l’empire, en l’an 815, son fils Louis le
Débonnaire, sous le règne duquel les évêques et prêtres renoncèrent à
porter des ceintures brodées d’or, des manteaux précieux et autres
ornements séculiers. L’évêque d’Orléans Théodule, faussement accusé
auprès de Louis, fut emprisonné par lui à Angers. Mais un jour que
l’empereur, à la fête des Rameaux, suivait une procession qui passait
devant la prison, Théodule chanta, par la fenêtre, les beaux vers qu’il
venait de composer: _Gloria, laus et honor tibi sit_, etc.; et
l’empereur en fut si charmé qu’il remit l’évêque en liberté et lui
rendit son siège.--A ce même empereur Louis, les envoyés de l’empereur
grec Michel apportèrent, entre autres présents, la traduction latine des
livres de saint Denis sur la _hiérarchie_; le livre fut déposé dans
l’église du saint, et, la même nuit, dix-neuf malades y furent guéris.
A la mort de Louis, l’empire échut à Lothaire: mais les frères de
celui-ci, Charles et Louis, lui firent la guerre, et il y eut en France
un carnage sans pareil. Enfin, par traité, Charles régna sur la France,
Louis sur l’Allemagne et Lothaire sur l’Italie, ainsi que sur cette
partie de la France qui s’est appelée depuis Lotharingie ou Lorraine. Ce
même Lothaire, plus tard, transmit l’empire à son fils Louis et revêtit
l’habit monacal.
Le pape d’alors était Serge, un Romain qui avait pour premier nom, à ce
que l’on dit, Bouche de Porc. C’est depuis ce temps que les papes eurent
à changer de nom en montant sur le trône apostolique: d’abord parce que
le Seigneur a changé les noms de ses apôtres; en second lieu pour
signifier qu’un pape doit changer de vie et devenir parfait; en
troisième lieu pour empêcher qu’un homme occupant une fonction si belle
soit forcé de porter un vilain nom.
C’est sous le règne de l’empereur Louis qu’à Brescia, en Italie, on vit
pleuvoir du sang pendant trois jours et trois nuits. Vers le même temps
d’innombrables sauterelles envahirent la Gaule, ayant six paires
d’ailes, six pieds et deux dents dures comme des pierres. Elles
traversèrent tout le royaume, détruisant partout la végétation, jusqu’à
ce qu’enfin une tempête les noya dans la mer de Bretagne; mais leurs
cadavres, rejetés sur le rivage, amenèrent, en pourrissant, une peste
qui fit mourir le tiers de la population.
Les empereurs allemands.
IV. En l’an 938, l’empire échut à Othon Ier. Celui-ci, un jour de
Pâques, avait fait préparer un grand repas pour les princes, ses
vassaux. Et le petit garçon d’un de ces princes, ayant pris un plat sur
la table, fut renversé à terre, d’un coup de bâton, par l’officier qui
portait les plats. Le précepteur de l’enfant tua aussitôt cet officier;
et, comme l’empereur voulait le condamner sans jugement, cet homme le
renversa lui-même et voulut l’étrangler. Mais Othon, arraché de ses
mains, pardonna au précepteur, disant que lui-même avait été coupable de
n’avoir pas respecté le caractère sacré de la fête.
A Othon Ier succéda Othon II. Celui-ci, apprenant que les Italiens
violaient souvent la paix, vint à Rome, et y offrit un grand banquet,
sur les marches de l’église, à tous les princes et prélats de la ville.
Et, pendant qu’ils mangeaient, l’empereur les fit tous charger de
chaînes; puis, leur reprochant amèrement la violation de la paix, il fit
trancher la tête à ceux qui étaient coupables, et permit aux autres
d’achever leur repas.
Il eut pour successeur, en l’an 984, Othon III, surnommé Merveille du
Monde. Ce prince avait une femme qui voulait se prostituer à un certain
comte. Et comme celui-ci se refusait à un tel crime, elle le noircit
auprès de l’empereur, qui le fit décapiter sans jugement. Mais le comte,
avant de subir sa peine, pria sa femme de prouver son innocence, après
sa mort, par l’épreuve du fer rouge. Un jour donc, la veuve se présente
devant l’empereur avec la tête de son mari et lui demande de quel
châtiment est digne celui qui a mis à mort un innocent. L’empereur lui
répond qu’un tel homme est digne de la mort. Et la veuve: «C’est toi qui
es cet homme: car, à la suggestion de ta femme, tu as fait périr mon
mari innocent; et je m’offre à le confirmer par l’épreuve du fer rouge!»
Ce que voyant, l’empereur, stupéfait, se remit entre les mains de cette
femme, pour être puni. Mais le pape intervint, et obtint de la veuve,
successivement, quatre délais, dont l’un était de dix jours, l’autre de
huit, l’autre de sept et l’autre de six. Alors l’empereur, ayant examiné
la cause et reconnu la vérité, ordonna que sa femme fût brûlée vive, et
céda à la veuve, pour racheter sa faute, quatre châteaux. Ces châteaux
se voient encore aujourd’hui dans le diocèse de Luna, et ne portent
d’autres noms que les chiffres Dix, Huit, Sept et Six.
L’empire échut ensuite à saint Henri, prince de Bavière. Ce prince maria
sa sœur, nommée Galla, au roi de Hongrie Etienne, encore païen, et qu’il
convertit ainsi que tout son peuple. Et Etienne acquit une telle piété
qu’il mérita de devenir saint lui aussi, et de faire de nombreux
miracles. Quant à l’empereur Henri et à sa femme Cunégonde, ils vécurent
ensemble dans la chasteté et s’endormirent en Dieu.
A saint Henri succéda Conrad, qui avait épousé la nièce du saint. Il
emprisonna bon nombre d’évêques italiens, et incendia un faubourg de
Milan, ville dont l’évêque s’était évadé de sa prison. Mais, le jour de
la Pentecôte, comme l’empereur assistait à la messe dans une petite
église voisine de Milan, cette église fut soudain secouée de coups de
foudre et d’éclairs si violents que bon nombre d’assistants moururent de
frayeur. Et l’évêque Bruno, qui célébrait la messe, et le secrétaire de
l’empereur, et d’autres encore dirent qu’ils avaient vu, pendant la
messe, saint Ambroise debout devant Conrad, et le menaçant.
Sous le règne de ce Conrad, en l’an 1025, un certain comte Léopold,
craignant la colère du roi, s’était réfugié dans une île, où il habitait
une cabane avec sa femme, qui était enceinte. Or l’empereur, comme il
chassait dans cette île, fut surpris par la nuit, et dut demander
l’hospitalité dans la cabane. La même nuit, la femme de Léopold mit au
jour un fils; et une voix dit à Conrad que l’enfant qui venait de naître
serait son gendre. Le lendemain, Conrad ordonna à deux de ses hommes
d’enlever par force cet enfant, de le tuer, et de lui apporter son cœur.
Mais les deux hommes, touchés de pitié à la vue du bel enfant, le
posèrent sur un arbre, et apportèrent à l’empereur le cœur d’un lièvre.
Et un prince qui passait par là entendit les vagissements de l’enfant,
le recueillit, et, n’ayant point d’enfant de sa femme, il le fit passer
pour son propre fils. Et cet enfant, nommé Henri, était si beau, si
sage, et si plaisant en toute manière, que Conrad, l’ayant vu, désira le
garder près de lui. Mais bientôt un doute lui vint, et il crut
reconnaître dans ce jeune homme l’enfant dont il avait jadis ordonné la
mort. Pour se débarrasser de lui, il le chargea de porter à
l’impératrice une lettre où il avait écrit ceci: «Dès que cette lettre
te parviendra, ne manque pas de faire mourir le jeune homme qui te
l’aura apportée!» Mais Henri s’arrêta, en chemin, dans un ermitage, et
s’y endormit de fatigue. L’ermite, voyant la lettre impériale, dont le
sceau s’était ouvert, eut la curiosité de la lire: et, l’ayant lue, et
ayant eu horreur du crime projeté, il y substitua ces mots: «Donne notre
fille en mariage au porteur de cette lettre!» Aussitôt l’impératrice,
voyant cette lettre revêtue du sceau impérial, fit célébrer, à
Aix-la-Chapelle, les noces de sa fille avec le jeune Henri. Ce
qu’apprenant, l’empereur comprit l’inutilité de lutter davantage contre
la volonté de Dieu, et décida que son gendre régnerait après lui. A
l’endroit où naquit Henri s’élève aujourd’hui encore le célèbre
monastère d’Ursanie. Et Henri, devenu empereur, éloigna de sa cour tous
les jongleurs, pour donner aux pauvres tout l’argent qu’on leur donnait.
Sous son règne un grand schisme se fit dans l’Eglise, et trois papes
furent élus en même temps. Après quoi ils vendirent, tous trois, leur
titre à un prêtre nommé Gratien qui, lorsque l’empereur Henri marcha sur
Rome pour faire cesser le schisme, alla au devant de lui et lui offrit
une couronne d’or, espérant ainsi se le rendre favorable. Mais Henri,
ayant convoqué le synode, convainquit ce Gratien de simonie, le déposa,
et fit procéder à l’élection d’un nouveau pape: encore que, d’après
d’autres auteurs, ce serait Gratien lui-même qui, reconnaissant son
erreur, aurait demandé à Henri d’être déposé.
A cet Henri succéda un autre Henri. Sous son règne, Bruno fut élu pape,
qui prit le nom de Léon, et qui composa les hymnes d’un grand nombre de
saints. Comme il se rendait à Rome, pour prendre possession de son
siège, il entendit chanter par les anges l’introït _Dicit Dominus, ego
cogito_, etc. C’est aussi à ce moment que l’Eglise fut troublée par
l’hérésie de Bérenger, qui prétendait que le corps et le sang du Christ
ne se trouvaient point réellement dans l’hostie, mais y étaient
seulement figurés: hérésie qui fut remarquablement réfutée par Lanfranc
de Pavie, prieur du Bec, qui fut le maître de saint Anselme de
Cantorbery.
Puis régna Henri IV, sous le règne de qui fleurit Lanfranc. Et c’est
alors que, attiré par l’enseignement de ce docteur, vint à lui le
Bourguignon Anselme, qui devait ensuite lui succéder dans le prieuré du
Bec. Sous le même règne, Jérusalem, qui avait été prise par les
Sarrazins, fut reconquise par les fidèles. C’est aussi le temps où les
restes de saint Nicolas furent transportés à Bari. Du couvent de Molesme
sortirent vingt et un moines, avec leur abbé saint Robert, pour aller
fonder un ordre nouveau dans la solitude de Cîteaux. Le prieur de Cluny
Hildebrand fut élu pape sous le nom de Grégoire. Hildebrand, tandis
qu’il n’était encore que légat à Lyon, convainquit miraculeusement de
simonie l’archevêque d’Embrun. Cet archevêque corrompait tous ses
accusateurs et l’on ne parvenait pas à le convaincre. Mais Hildebrand
lui ordonna de dire: «Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit!» Et
l’archevêque disait bien: «Gloire au Père, et au Fils», mais en vain il
s’efforçait d’ajouter: «Et au Saint-Esprit»: car il avait péché contre
le Saint-Esprit. Alors il reconnut son péché, fut déposé, et put de
nouveau nommer à haute voix le Saint-Esprit. Ce miracle nous est raconté
par Bonizzi, dans le livre qu’il a dédié à la comtesse Mathilde. En l’an
1107, Henri IV mourut à Spire, et y fut enseveli avec les empereurs
précédents: et l’on grava ce vers, sur son tombeau:
Filius hîc, pater hîc, avus hîc, proavus jacet istic.
A Henri IV succéda Henri V, qui s’empara du pape et des cardinaux, et ne
les remit en liberté qu’en échange du droit d’investir les évêques et
les abbés. C’est sous son règne que saint Bernard, avec ses frères,
entra au monastère de Cîteaux. Dans la paroisse de Liège, une truie
enfanta un pourceau qui avait un visage d’homme; ailleurs naquit un
poulet avec quatre pattes.
A Henri V succéda Lothaire. Sous son règne naquit en Espagne un monstre
qui avait deux corps et deux visages, à moitié homme, à moitié chien.
Sous Conrad, qui fut fait empereur en 1138, mourut le savant et pieux
docteur Hugues de Saint-Victor. Dans sa dernière maladie, ne pouvant
plus prendre aucune nourriture, il demandait cependant à recevoir
l’hostie sainte. Les frères, pour le calmer, lui apportèrent une hostie
non consacrée. Mais lui: «Mes frères, pourquoi voulez-vous me tromper?
Ce n’est point mon Seigneur que vous m’avez apporté là!» Alors ils lui
apportèrent une hostie consacrée. Et lui, voyant qu’il ne pouvait pas
l’avaler, leva les mains au ciel, et dit: «Que le Fils remonte vers le
Père, et que l’âme remonte à Dieu qui l’a faite!» Ce disant, il rendit
l’âme, et l’hostie disparut miraculeusement.--Sous le même règne,
Eugène, abbé du monastère de Saint-Anastase, est élu pape. Renvoyé de
Rome, où les sénateurs ont nommé un autre pape, il vient en Gaule, et
envoie devant lui saint Bernard, qui prêche les voies de Dieu et fait de
nombreux miracles.--C’est aussi le temps où fleurit Gilbert de la
Porrée.
En l’an 1154, l’empire échoit à Frédéric, neveu de Conrad. C’est le
temps où fleurit maître Pierre Lombard, évêque de Paris, qui compile
excellemment la _Glosse_ du psautier et des Epîtres de saint
Paul.--Trois lunes apparaissent au ciel, puis trois soleils, et au
milieu le signe de la croix.--Contre le pape canonique Alexandre deux
autres cardinaux se font nommer papes, et allèguent la faveur de
l’empereur. Et ce schisme dure dix-huit ans, pendant lesquels l’armée
allemande de Frédéric attaque les Romains à Monte Porto, et les massacre
en si grand nombre, depuis l’heure de none jusqu’à l’heure des vêpres,
que jamais il n’y eut autant de Romains tués à la fois, bien que, jadis,
Annibal ait pu remplir trois coffres avec les bagues prises par lui aux
doigts des patriciens massacrés. Beaucoup des victimes de Frédéric sont
enterrées dans l’église des saints Etienne et Laurent.
Frédéric, pendant qu’il visite la Terre Sainte et se baigne dans un
fleuve, est tué, ou, suivant d’autres, se noie, en l’an 1190. Il a pour
successeur son fils Henri. Sous son règne ont lieu des pluies si
terribles, avec tant de tonnerres, d’éclairs, et de tempêtes, que de
mémoire d’homme, on en n’a point connu de pareilles. Des pierres grosses
comme des œufs se mêlent à la pluie, détruisent les arbres, les vignes,
les moissons, et tuent nombre d’hommes. Et l’on voit aussi voler dans
les airs des corbeaux et autres oiseaux qui, portant dans leur bec des
charbons allumés, incendient les maisons.
Henri VI s’était montré si tyrannique à l’égard de l’Eglise que, à sa
mort, le pape Innocent III s’opposa à ce que son frère Philippe fût élu
empereur, et fit couronner roi d’Allemagne, à Aix-la-Chapelle, Othon,
prince de Saxe. C’est alors que des chevaliers français, qui voyageaient
outre-mer après la délivrance de la Terre Sainte, s’emparèrent de
Constantinople. C’est aussi de ce moment que date la création de l’ordre
des Frères Prêcheurs, et de tous les autres frères. Et Innocent III
envoya aussi des ambassadeurs à Philippe, roi de France, pour le sommer
d’envahir le territoire des Albigeois et de détruire l’hérésie. Sur quoi
Philippe, s’étant emparé des hérétiques, les fit tous brûler.
Enfin Innocent couronna Othon empereur, et lui fit jurer de respecter
les droits de l’Eglise; mais Othon, sitôt élu, rompit son serment, et
fit confisquer les biens de tous ceux qui se rendraient en pèlerinage à
Rome: sur quoi le pape l’excommunia et le déposa de l’empire. C’est
alors que vécut sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie et femme du
landgrave de Thuringe: entre autres miracles innombrables, on dit
qu’elle ressuscita seize morts, rendit la vue à un aveugle-né, et que,
aujourd’hui encore, une huile découle de ses saintes reliques.
Après la déposition d’Othon, Frédéric, fils d’Henri, fut élu empereur et
couronné par le pape Honorius. Ce prince édicta d’abord des lois
excellentes pour la liberté de l’Eglise et contre les hérétiques. Mais
plus tard, enivré à son tour par l’excès de gloire et de fortune, il se
montra tyrannique à l’égard de l’Eglise, emprisonna deux cardinaux, fit
saisir des prélats que le pape Grégoire IX convoquait pour un concile,
et se vit excommunié par ce pontife. Puis Grégoire, accablé de
tribulations, mourut, et Innocent IV, Génois d’origine, réunit à Lyon un
concile qui déposa Frédéric. Et, depuis sa déposition et sa mort, le
siège impérial a été vacant; il l’est encore à l’heure où nous écrivons
ceci.