AGATHON, ABBÉ

Le solitaire Agathon garda, pendant trois ans, une pierre dans sa

bouche, afin de s’accoutumer au silence. Un autre frère, entrant au

milieu d’une assemblée, se dit: «Tu n’es qu’un âne. Fais donc comme

l’âne, qui brait et ne parle pas, reçoit l’injure et ne réponds rien!»

Un autre frère, chassé de table, ne répondit rien. Plus tard, interrogé

sur le motif de sa conduite, il répondit: «J’ai voulu ressembler au

chien, qui, quand on le chasse, s’en va!»

Interrogé sur la plus difficile de toutes les vertus, Agathon répondit:

«C’est de prier Dieu; car, dans les autres travaux, on peut toujours se

reposer; tandis que l’homme qui prie doit toujours lutter.» Et il disait

à ses frères: «Vous devez toujours vivre entre vous comme au premier

instant où vous vous rencontrez, et ne point vous faire de confidences.

Car il n’y a point de pire passion que la confidence, et c’est elle qui

engendre toutes les passions. Un homme irrité, même s’il ressuscitait

les morts, ne plairait encore ni à Dieu ni aux hommes. Deux frères

avaient vécu longtemps ensemble sans que rien pût jamais les irriter

l’un contre l’autre. Un jour, l’un d’eux dit à l’autre: «Essayons de

nous quereller, comme font les autres hommes!» Et l’autre: «Mais je ne

sais pas comment on fait pour se quereller.» Et son frère: «Tiens, je

pose là cette cruche, je dis qu’elle est à moi, tu réponds qu’elle est à

toi, et voilà une querelle!» Ils mettent donc la cruche au milieu de la

cellule. Et l’un dit à l’autre: «Ceci est à moi!» L’autre répond: «Mais

non, c’est à moi!» Et son frère: «Eh bien oui, c’est à toi! tu peux le

prendre!» Et ainsi ils se séparèrent sans être parvenus à se quereller.

Avant de mourir, Agathon resta immobile pendant trois jours, les yeux

ouverts. Ses frères lui demandèrent ce qu’il faisait. Et lui: «J’attends

le jugement de Dieu!» Et eux: «En as-tu peur?» Et lui: «Je me suis

efforcé autant que j’ai pu d’obéir aux ordres de Dieu. Mais je suis

homme, et je ne sais pas si mes œuvres plairont au Seigneur!» Et eux:

«Tes œuvres ne sont-elles donc pas suivant Dieu?» Et lui: «Je ne saurai

cela que quand je comparaîtrai devant Lui. Car la justice de Dieu ne

peut pas être la même que celle des hommes.» Et comme ses frères

voulaient continuer à l’interroger, il leur dit: «Par pitié, ne me dites

plus rien, car je suis occupé!» Et, cela dit, il rendit l’âme

joyeusement. Tout cela est extrait de la _Vie des Pères_.

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 363 / 371 题