Arsène, étant encore à Rome, dans le palais de ses parents, priait Dieu
de le diriger dans les voies du salut. Il entendit une voix qui lui dit:
«Fuis les hommes et tu sera sauvé!» Il adopta donc la vie monacale; et
dès qu’il l’eut fait; la voix lui dit: «Retraite, silence, repos!»
Au sujet de ce «repos» que doivent rechercher les serviteurs du Christ,
on lit dans la _Vie des Pères_, l’histoire suivante. Trois frères
s’étant fait moines, l’un choisit pour tâche de ramener la paix parmi
les gens en discorde, le second, de soigner les malades, le troisième,
de se reposer dans la solitude. Sur quoi le premier se mit en devoir
d’apaiser les querelles; mais il ne put plaire à tous; et, désespérant
de son œuvre, il se rendit chez son frère. Il le trouva non moins abattu
que lui-même. Et c’est dans cet état qu’ils se rendirent tous deux
auprès du troisième frère. Quand ils lui eurent raconté leurs déboires,
l’ermite versa de l’eau dans un bassin et leur dit: «Regardez-vous dans
cette eau quand elle est troublée!» Puis il leur dit: «Regardez-vous
maintenant dans la même eau devenue tranquille!» Cette fois; ils virent
leur visage reflété dans l’eau. Et leur frère leur dit: «De la même
façon, ceux qui vivent au milieu des hommes se trouvent hors d’état de
voir leurs propres péchés; mais, dès qu’ils se reposent, ils peuvent
voir leurs péchés.»
Une vieille dame noble et pieuse vint voir le solitaire Arsène, et, par
l’entremise de l’archevêque Théophile, lui fit demander de la recevoir.
Comme Arsène s’y refusait, elle se rendit jusqu’à sa cellule, l’aperçut
debout devant la porte, et se prosterna à ses pieds. Et Arsène, après
l’avoir relevée, avec indignation: «Malheureuse femme, pourquoi as-tu
entrepris ce voyage? Tu vas maintenant revenir à Rome; tu y raconteras à
toutes les femmes que tu as vu le solitaire Arsène, et toutes voudront
venir pour me voir aussi!» Et la dame: «Si Dieu me permet de revenir à
Rome; je ferais en sorte qu’aucune femme ne vienne ici: mais je te
supplie de prier pour moi et de ne pas m’oublier!» Mais lui: «Je vais
prier Dieu qu’il efface ton souvenir de mon cœur!» Ce qu’entendant la
dame, confuse, s’en retourna en ville, et, à force de s’affliger, fut
prise de fièvre. L’archevêque, venu près d’elle pour la consoler; lui
dit: «Ne sais-tu donc pas que tu es une femme, et que c’est par les
femmes que l’ennemi attaque le plus volontiers les saints? Voilà
pourquoi Arsène t’a dit ce qu’il t’a dit! Mais, quant à ton âme, tu peux
être certaine qu’il priera pour elle!» Et la vieille dame, ainsi
consolée, recouvra la santé.
La _Vie des Pères_ raconte, à ce même propos, l’histoire d’un moine qui,
ayant à porter sa vieille mère pour traverser un fleuve, commença par
s’envelopper les mains dans son manteau. Et sa mère: «Pourquoi
couvres-tu tes mains, mon enfant?» Et lui: «Le corps de toute femme est
fait de feu! J’ai peur que, en te touchant, l’image des autres femmes ne
me revienne à l’esprit!»
Arsène passa toute sa vie assis dans sa cellule, ayant dans son sein un
linge pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux. Il veillait
toute la nuit. Et, le matin, tombant de fatigue, il disait au sommeil:
«Viens, mauvais serviteur!» et il s’endormait pour un peu de temps. Il
disait: «Une heure de bon sommeil doit suffire au moine!»
Le père d’Arsène, qui était un riche sénateur, laissa à son fils, en
mourant, toute sa fortune. Alors un certain Magistrien vint lui apporter
le testament paternel; et lui, le prenant en main, voulait le déchirer.
Magistrien le supplia de n’en rien faire, disant que, s’il le faisait,
on lui trancherait la tête. Et Arsène: «Je suis mort avant mon père.
Comment donc peut-il faire de moi son héritier?» Et il rendit le
testament sans vouloir le lire.
Un jour, une voix lui dit: «Viens, je te montrerai les œuvres des
hommes!» Puis, l’ayant conduit en un certain lieu, l’ange lui montra
d’abord un Ethiopien s’occupant à faire un fagot de bois si lourd qu’il
ne pouvait l’emporter. L’ange lui fit voir ensuite un homme qui puisait
de l’eau dans un lac pour la verser dans une citerne creuse, d’où l’eau,
tout de suite, retournait dans le lac. Il lui montra aussi deux hommes
qui portaient une longue poutre; mais quand ils voulurent entrer dans le
temple, ils ne le purent, à cause de la façon dont ils portaient la
poutre. Et l’ange dit: «Ceux-ci, ce sont ceux qui subissent le joug de
Dieu avec orgueil, non avec humilité; et, pour ce motif, ils ne peuvent
entrer dans le royaume de Dieu. L’homme qui fait les fagots est le
pécheur que sa pénitence n’empêche pas de pécher de nouveau, et qui
ajoute ainsi l’iniquité à l’iniquité. L’homme qui verse de l’eau dans la
citerne sans fond est l’homme qui, en mêlant les bonnes et les mauvaises
actions, perd le bénéfice de ses bonnes actions.» Tout cela est extrait
de la _Vie des Pères_.