Jean, abbé, s’entretenant avec un autre solitaire, Episius, qui depuis
quarante ans vivait au désert, lui demanda quel profit il en avait
retiré. Episius répondit: «Depuis que je suis au désert, jamais le
soleil ne m’a vu mangeant!» Et Jean: «Ni moi en colère!» De la même
façon, comme l’évêque Epiphane nourrissait de viande le solitaire
Hilarion, celui-ci lui dit: «Pardonne-moi, car depuis que j’ai revêtu
cet habit, je n’ai point mangé de nourriture animale.» Et l’évêque:
«Moi, depuis que j’ai revêtu cet habit, jamais j’ai permis que quelqu’un
allât dormir qui avait dans son cœur un grief contre moi; et, moi-même,
jamais je ne me suis endormi en ayant au cœur un grief contre
quelqu’un.» Et Hilarion: «Pardonne-moi, car tu es meilleur que moi!»
Jean résolut un jour de ne rien faire pour lui-même, à la façon des
anges, afin de se consacrer plus entièrement à Dieu. Il se dépouilla
donc de son froc, sortit de sa cellule, et, pendant une semaine, resta
étendu dans le désert. Mais au bout de cette semaine, mourant de faim et
tout dévoré des morsures des mouches et des guêpes, il alla frapper à la
porte d’un de ses frères. Et celui-ci: «Qui es-tu?» Et lui: «Je suis
Jean!» Mais le frère: «C’est impossible! Jean est devenu un ange, et
n’est plus parmi les hommes!» Et Jean: «Je t’assure que c’est moi!» Mais
le frère lui refusa de lui ouvrir la porte et le laissa en peine
jusqu’au lendemain. Puis, lui ouvrant enfin la porte, il lui dit: «Si tu
n’es qu’un homme, tu as besoin de travailler pour te nourrir et pour
vivre!» Et Jean: «Pardonne-moi, frère, car j’ai péché!»
Jean étant sur le point de mourir, ses frères lui demandèrent de leur
laisser quelques bonnes paroles, en guise d’héritage. Mais il gémit et
dit: «Jamais je n’ai fait ma propre volonté, et jamais je n’ai rien
enseigné qu’en le faisant moi-même!» Tout cela est extrait de la _Vie
des Pères_.