(27 novembre)
Le martyr Jacques, surnommé l’Intercis[21], noble de naissance, mais
plus noble encore par sa foi, était originaire de la ville d’Elape, dans
le pays des Perses. Né de parents chrétiens, et marié à une femme
chrétienne, il vivait dans la familiarité du roi des Perses, qui finit
même par le décider à sacrifier aux idoles. Ce qu’entendant, la mère et
la femme de Jacques lui écrivirent aussitôt: «En obéissant à un mortel,
tu as abandonné Celui de qui dépend la vie, tu as changé la vérité en
mensonge; en cédant à un mortel, tu as renié le juge des vivants et des
morts. Sache donc que, désormais, nous te serons étrangères, et que
jamais plus tu ne nous reverras!» Et Jacques, ayant lu cette lettre,
s’écria en pleurant: «Si ma mère et ma femme me sont devenues
étrangères, combien plus étranger doit m’être devenu mon Dieu!» Et comme
il se repentait amèrement de sa faute, on fit savoir au roi que Jacques
était de nouveau chrétien. Alors le roi le fit comparaître et lui dit:
«Réponds-moi, es-tu Nazaréen?» Et Jacques: «Oui!» Et lui: «Donc tu es
mage!» Et Jacques: «Dieu me préserve d’être mage!» Et comme le roi le
menaçait de nombreux supplices, Jacques répondit: «Tes menaces ne
sauraient me troubler, car tes paroles me traversent plus vite les
oreilles que le vent ne met de temps à passer sur un rocher!» Et le roi:
«Sois prudent, ne t’expose pas à une mort cruelle!» Et Jacques: «Ce
n’est point là une mort, mais plutôt un sommeil, d’où l’on ne tarde pas
à se réveiller pour la résurrection!» Et le roi: «Ne crois pas les
Nazaréens qui prétendent que la mort n’est qu’un sommeil, car les plus
grands empereurs la redoutent!» Et Jacques: «Quant à nous, nous ne
craignons point la mort, car elle n’est pour nous que l’entrée de la
vie!» Alors le roi, sur le conseil de ses amis, décida que, pour
l’exemple, Jacques serait mutilé membre à membre. Et comme plusieurs
témoins, émus de pitié, pleuraient sur le saint, celui-ci leur dit: «Ne
pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes, car moi, je vais à la vie, et
vous, au supplice éternel!»
[21] Ce surnom, qui signifie «le coupé en morceaux» est une allusion
au martyre du saint.
Alors les bourreaux lui coupèrent le pouce de la main droite, et Jacques
s’écria: «Seigneur Jésus, reçois ce rameau de l’arbre de la miséricorde;
car le vigneron coupe le sarment de sa vigne afin qu’elle germe mieux et
soit couronnée de fruits!» Et le bourreau: «Si tu consens à céder, je
puis encore te faire grâce et guérir ta main!» Et, comme Jacques s’y
refusait, il lui coupa un second doigt. Et Jacques dit: «Reçois ces deux
rameaux que tu as plantés!» Au troisième doigt coupé, il dit: «Délivré
d’une triple tentation, je bénis le Père, le Fils et le Saint-Esprit!»
Au quatrième doigt, Jacques dit: «Protecteur des fils d’Israël, quatre
fois béni, reçois de ton serviteur ce quatrième hommage!» Enfin, au
cinquième doigt: «Maintenant ma joie est complète!»
Alors les bourreaux lui dirent: «Aie maintenant pitié de ton âme! Et ne
t’afflige pas d’avoir perdu une main, car il y a bien des hommes qui
n’ont qu’une main, et qui abondent en honneurs et richesses!» Et
Jacques: «Quand les bergers tondent leurs brebis, se contentent-ils de
couper la laine du côté droit, en laissant tout entière celle du côté
gauche?» On lui coupa le petit doigt de la main gauche. Et lui:
«Seigneur, étant le plus grand, tu as voulu devenir, pour nous, le plus
petit! Reprends le corps que tu as racheté de ton propre sang!» Au
septième doigt, il dit: «Sept fois par jour j’ai loué le Seigneur!» Au
huitième: «C’est le huitième jour que Jésus a été circoncis. Permets à
l’âme de ton serviteur, Seigneur, d’être, elle aussi, purifiée par les
rites sacrés!» Au neuvième doigt, il dit: «C’est à la neuvième heure que
le Christ a expiré sur la croix. Aussi, Seigneur, suis-je heureux de te
proclamer et de te remercier, dans la douleur de l’amputation de mon
neuvième doigt.» Enfin, au dixième doigt, il dit: «La dixième lettre de
l’alphabet, _iota_, est la lettre par laquelle commence le nom de
Jésus-Christ!» Alors quelques-uns des assistants dirent: «O toi que nous
avons aimé, feins tout au moins de renier ton Dieu pour obtenir la vie
sauve! On t’a, en vérité, coupé les mains; mais nous connaissons des
médecins très habiles qui sauront te guérir de ta souffrance.» Et
Jacques: «Loin de moi une aussi honteuse dissimulation! Celui qui
regarde en arrière pendant qu’il conduit la charrue ne saurait être
propre au royaume de Dieu.» Sur quoi les bourreaux, furieux, lui
coupèrent tour à tour les dix doigts de ses pieds. Et à chaque doigt
coupé il glorifiait Dieu d’une façon nouvelle. On lui coupa ensuite le
pied droit, puis le pied gauche, puis le bras droit et le bras gauche,
puis la jambe droite jusqu’à la cuisse. Et le saint, se tordant sous la
douleur, s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, aide-moi, car voici que
s’emparent de moi les gémissements de la mort!» Et il dit aux bourreaux:
«Le Seigneur me revêtira d’une chair nouvelle, que vos blessures ne
sauront atteindre!» Et déjà les bourreaux commençaient à se fatiguer,
ayant travaillé sur lui de la première jusqu’à la neuvième heure. Ils
lui coupèrent cependant encore la jambe gauche, jusqu’à la cuisse. Et
saint Jacques s’écria: «Dieu des vivants et des morts, écoute-moi, qui
suis à demi vivant et à demi mort! Je n’ai plus de doigts ni de mains à
tendre vers toi, plus de genoux à fléchir devant toi! Je suis comme une
maison qui s’effondre, ayant perdu toutes les colonnes, qui la
soutenaient. Ecoute-moi, Seigneur Jésus, et tire mon âme de sa prison!»
A peine eut-il dit cela qu’un des bourreaux s’approcha et lui trancha la
tête. Il mourut le jour du 27 novembre.