SAINTE CATHERINE, VIERGE ET MARTYRE

(25 novembre)

I. Catherine, fille du roi Coste, fut instruite dès son enfance dans

tous les arts libéraux. Lorsque l’empereur Maxence convoqua à Alexandrie

tous les habitants de la province, riches et pauvres, pour sacrifier aux

idoles, Catherine, qui avait alors dix-huit ans, et qui était restée

seule dans son palais avec de nombreux serviteurs, entendit un jour un

grand bruit mêlé de chants et de gémissements. Elle demanda d’où cela

provenait; et quand elle le sut, prenant avec elle quelques serviteurs

et se munissant du signe de la croix, elle se rendit sur la place, où

elle vit de nombreux chrétiens qui, par peur de la mort, se laissaient

conduire aux temples pour y sacrifier. Blessée de cette vue jusqu’au

fond de son cœur elle aborda audacieusement l’empereur et lui dit: «Je

viens te saluer, empereur, à la fois par déférence pour ta dignité et

parce que je veux t’engager à t’éloigner du culte de tes dieux pour

reconnaître le seul vrai créateur!» Puis, debout devant la porte d’un

temple, elle se mit à discuter avec Maxence, conformément aux diverses

modes du syllogisme, par allégorie et par métaphore. Après quoi,

revenant au langage commun, elle dit: «Je me suis adressée jusqu’ici au

savant, en toi. Mais à présent, dis-moi comment tu as pu rassembler

cette foule pour célébrer la sottise des idoles!» Et comme elle

démontrait savamment la vérité de l’incarnation, l’empereur, stupéfait,

ne sut d’abord que lui répondre. Enfin il lui dit: «O femme, laisse-moi

achever le sacrifice, et ensuite je te répondrai!» Et il la fit conduire

dans son palais, où il ordonna qu’elle fût soigneusement gardée: car il

avait été très frappé de sa science et de sa beauté. Catherine était en

effet d’une beauté merveilleuse, que personne ne pouvait voir sans en

être ravi.

Après la fête, l’empereur se rendit au palais et dit à Catherine: «J’ai

entendu ton éloquence et admiré ta sagesse; mais, absorbé comme je

l’étais par la cérémonie, je n’ai pas pu pleinement comprendre tout ce

que tu disais. Dis-moi donc à présent qui tu es!» Et elle: «Je suis

Catherine, fille du roi Coste. Née dans la pourpre, et élevée dès

l’enfance dans les arts libéraux, j’ai dédaigné tout cela pour me

réfugier auprès de mon Seigneur Jésus-Christ. Et quant aux dieux que tu

adores, ils ne sauraient secourir ni toi, ni personne!» Et l’empereur:

«Je le vois, tu cherches à nous décevoir par ta pernicieuse éloquence,

en t’efforçant d’argumenter à la manière des philosophes!» Et,

comprenant qu’il ne parviendrait pas à lui répondre lui-même, il manda

en grande hâte, à Alexandrie, tous les grammairiens et rhéteurs du

temps, leur promettant de grandes récompenses s’ils parvenaient à

réfuter la jeune fille. Il en vint ainsi plus de cinquante, tous fameux

dans les sciences de ce monde. Et comme ils demandaient pourquoi on les

avait fait venir de régions si lointaines, l’empereur répondit: «C’est

que nous avons ici une jeune fille d’une sagesse et d’un esprit

incomparables, qui réfute tous les savants, et prétend que tous nos

dieux ne sont que des démons. Réfutez-la, et je vous renverrai chez vous

chargés d’honneurs et de présents!» Alors un des orateurs s’écria: «O

étrange projet, de rassembler tous les savants des quatre coins du monde

pour tenir tête à une jeune fille que le moindre de nos clients

réduirait au silence!» Et l’empereur: «Je pouvais en vérité la

contraindre à sacrifier aux dieux, ou la châtier en cas de refus; mais

j’ai jugé meilleur qu’elle fût confondue par vos arguments.» Alors les

orateurs: «Qu’on amène donc en notre présence cette jeune fille, afin

qu’elle avoue sa témérité, et reconnaisse n’avoir même jamais vu de

vrais savants!»

Mais Catherine, en apprenant le combat qui se préparait pour elle, se

recommanda au Seigneur; et un ange descendit vers elle pour l’engager à

la fermeté, lui affirmant que, non seulement elle ne serait pas vaincue

par ses adversaires, mais que même elle les convertirait et leur

procurerait la palme du martyre. Amenée en présence des orateurs, elle

dit à Maxence: «De quel droit opposes-tu cinquante orateurs à une seule

jeune fille? et pourquoi promets-tu de les récompenser, en cas de

victoire, tandis que tu me forces à lutter sans espoir de récompense?

Mais j’aurai ma récompense dans mon Seigneur Jésus-Christ, espoir et

couronne de ceux qui luttent pour lui!» Les orateurs lui dirent alors

que c’était chose impossible qu’un Dieu devînt homme et connût la

souffrance. Mais elle répondit en leur montrant que les païens eux-mêmes

avaient prédit l’incarnation du Christ. La Sibylle n’avait-elle pas dit:

«Heureux le Dieu qui pend sur une croix de bois!» Et Catherine continua

de discuter ainsi avec les orateurs, les réfutant par des raisons

évidentes, jusqu’à ce que, stupéfaits, ils ne surent plus que lui dire.

Alors l’empereur, furieux, leur reprocha de se laisser vaincre

honteusement par une jeune fille. Et l’un de ces orateurs, qui était le

plus savant, et parlait au nom de ses confrères, dit: «Tu sais,

empereur, que personne jamais n’a pu nous résister; mais c’est l’esprit

même de Dieu qui parle en cette jeune fille; et elle nous a remplis

d’une telle admiration que nous n’osons plus dire un seul mot contre ce

Christ qui nous apparaît désormais comme le seul vrai Dieu!» Ce

qu’entendant, l’empereur, exaspéré, les fit tous brûler au milieu de la

ville; et Catherine, en même temps qu’elle les réconfortait, achevait de

les instruire des vérités de la foi. Et, comme ils se plaignaient

d’avoir à mourir sans être baptisés, elle leur répondit: «Soyez sans

crainte, car l’effusion de votre sang vous tiendra lieu de baptême!»

Alors, s’étant munis du signe de la croix, ils furent précipités dans

les flammes; et ils rendirent leurs âmes de telle façon que ni leurs

cheveux, ni leurs vêtements, ne furent touchés par le feu.

Pendant que les chrétiens s’occupaient de les ensevelir, Maxence dit à

Catherine: «Noble jeune fille, aie pitié de ta jeunesse, et je te ferai

impératrice dans mon palais, et le peuple entier adorera ton image, au

milieu de la ville!» Mais elle: «Cesse de dire des choses dont la pensée

même est un crime. J’ai pris le Christ pour fiancé, lui seul est ma

gloire et mon amour; et ni caresses ni tourments ne pourront me

détourner de lui!» L’empereur la fit alors dépouiller de ses vêtements;

il la fit frapper de griffes de fer, puis, l’ayant jetée dans une

obscure prison, il ordonna que pendant dix jours on la laissât sans

nourriture.

Là-dessus, l’empereur se vit forcé de se rendre dans une autre province.

Or sa femme, qui avait pour amant un officier nommé Porphyre, vint, la

nuit, dans la prison de Catherine. Et, y étant entrée, elle vit la

cellule remplie d’une clarté immense, et elle vit que les anges

pansaient les plaies de la prisonnière. Et celle-ci, s’étant mise à lui

décrire les joies éternelles, la convertit et lui prédit la couronne du

martyre. Ce qu’apprenant, Porphyre alla se jeter, lui aussi, aux pieds

de Catherine, et il reçut la foi du Christ avec deux cents de ses

hommes.

Quand l’empereur revint, douze jours après son départ, il se fit amener

la jeune fille, qu’il s’attendait à voir anéantie par ce jeûne prolongé.

La voyant au contraire resplendissante de vie, il soupçonna que

quelqu’un l’avait nourrie, dans sa prison, et décréta que ses gardiens

fussent mis à la torture. Mais Catherine: «Aucun être humain ne m’a

nourrie, mais bien le Christ par l’entremise de ses anges.» Alors

l’empereur, plus frappé que jamais de sa beauté, lui proposa, une fois

de plus, de l’élever au trône avec lui. Et comme elle s’y refusait, il

lui dit: «Choisis entre deux choses, ou bien de sacrifier aux idoles, et

de vivre, ou bien de mourir dans des tourments effroyables!» Et elle:

«Quelques tourments que tu puisses imaginer, n’hésite pas à me les

infliger, car j’ai soif d’offrir ma chair et mon sang à Jésus, qui a

offert pour moi sa chair et son sang! Lui seul est mon Dieu, mon maître,

mon mari et mon amant!» Alors un préfet conseilla à l’empereur de faire

préparer quatre roues garnies de pointes de fer, et de s’en servir pour

déchirer les chairs de Catherine, de façon à épouvanter, par un tel

exemple, les autres chrétiens. Et l’on décida que, de ces quatre roues,

où l’on attacha la sainte, deux seraient poussées dans un sens et deux

dans un autre, pour que les membres de Catherine fussent arrachés et

broyés en morceaux. Mais la sainte pria Dieu que, pour la gloire de son

nom et pour la conversion des assistants, il anéantît cette affreuse

machine. Et voici qu’un ange secoua si fortement la masse énorme des

quatre roues, que quatre mille païens périrent écrasés.

En ce moment l’impératrice, qui avait assisté à la scène du haut du

palais, s’enhardit à descendre, et reprocha à son mari tant de cruauté.

Le roi lui fit arracher les mamelles, puis trancher la tête. Et

l’impératrice, allant au martyre demanda à Catherine de prier pour elle.

Et Catherine: «Sois sans crainte, princesse aimée de Dieu, car ta

royauté passagère va se changer aujourd’hui en une royauté éternelle, et

en échange d’un mari mortel tu en acquerras un immortel!» Sur quoi,

l’impératrice, raffermie, encouragea ses bourreaux à exécuter leur

mission. Ils la conduisirent donc hors de la ville, lui arrachèrent les

mamelles avec des pointes de fer et lui coupèrent la tête. Et Porphyre,

recueillant ses restes, les ensevelit.

I. Le lendemain, Maxence envoya au supplice les bourreaux de sa femme,

qu’il soupçonnait d’avoir dérobé le corps de celle-ci. Mais Porphyre,

s’élançant au milieu de la foule, s’écria: «C’est moi qui ai enseveli la

servante du Christ, ayant reçu comme elle la foi chrétienne!» Maxence,

fou de douleur, poussa un rugissement terrible et s’écria: «Malheureux

que je suis! voici maintenant que Porphyre lui-même s’est laissé

séduire, mon seul confident, le seul en qui j’avais confiance!» Et comme

il le dénonçait à ses soldats, ceux-ci répondirent: «Nous aussi, nous

sommes chrétiens et prêts à mourir!» Sur quoi, l’empereur, ivre de rage,

les fit tous décapiter ainsi que Porphyre, et ordonna que leurs restes

fussent jetés aux chiens.

Puis, se tournant vers Catherine: «Bien que, par tes sortilèges, tu aies

causé la mort de l’impératrice, je t’offre encore, cependant, de devenir

la première dans mon palais!» Et comme, de nouveau, elle repoussait son

offre avec indignation, il la condamna à être décapitée. Or, pendant

qu’on la menait au supplice, elle dit, les yeux levés au ciel: «Espoir

et salut des croyants, honneur et gloire des vierges, Jésus, mon bon

maître, exauce ma prière! Fais en sorte que toute personne qui

m’invoquera, soit à l’heure de la mort ou dans le danger, se trouve

secourue en souvenir de ma passion!» Et une voix, du haut du ciel, lui

répondit: «Viens, ma chère fiancée, les portes du ciel sont ouvertes

devant toi. Et à ceux qui célébreront pieusement ton martyre je promets

le secours qu’ils demanderont!» Après quoi la sainte eut la tête

tranchée, et de son corps jaillit du lait au lieu de sang. Et des anges,

recueillant ses restes, les transportèrent de ce lieu sur le mont Sinaï,

où ils ne l’ensevelirent que vingt jours après. Aujourd’hui encore, une

huile miraculeuse découle de ses os, qui guérit aussitôt les membres

affaiblis. Sainte Catherine fut martyrisée vers l’an du Seigneur 310.

Quant à la façon dont Maxence fut puni de ce crime et des autres qu’il

avait commis, nous l’avons racontée déjà en traitant de l’Invention de

la Sainte Croix[19].

[19] La légende du _Mariage mystique_ de sainte Catherine apparaît,

pour la première fois, dans une traduction anglaise de la _Légende

dorée_ par le frère Jean de Bungay, datée de 1438. Et c’est

également vers cette date que certains peintres du Nord (à Cologne,

à Bruges) ont commencé à introduire le _Mariage mystique_ dans leur

représentation des actes de sainte Catherine.

III. Un moine de Rouen s’était rendu au mont Sinaï, et, pendant sept

ans, avait pieusement prié sainte Catherine. Au bout de ce temps, il

demanda à la sainte la grâce de posséder un fragment de ses reliques; et

aussitôt de la main de la sainte se détacha un doigt, que le moine

emporta joyeusement dans son monastère.--Un autre moine, après avoir eu

longtemps une dévotion spéciale pour sainte Catherine, avait peu à peu

négligé d’invoquer la sainte. Or un jour, étant en prière, il vit passer

devant lui une troupe de vierges dont l’une, en l’approchant, se

détourna et se couvrit le visage. Et comme il demandait à ses compagnes

qui elle était, une d’elles lui répondit: «C’est Catherine, que jadis tu

connaissais bien! Mais comme maintenant tu parais ne plus la connaître,

elle s’est voilé le visage en t’apercevant, pour passer près de toi

comme une inconnue!»

IV. Certains auteurs se demandent si, au lieu de Maxence, ce n’est pas

plutôt Maximin qui a présidé au martyre de sainte Catherine. Il y avait

alors trois empereurs: 1º Constantin, qui avait succédé à son père; 2º

Maxence, fils de Maximilien, élu à Rome par les soldats; 3º Maximin,

proclamé César en Orient. Et, suivant les chroniques, Maxence

persécutait les chrétiens à Rome, pendant que Maximin les persécutait en

Orient. On suppose donc qu’il y aura eu, dans le premier récit du

martyre de sainte Catherine, une faute d’écriture, et que c’est Maximin

qu’on doit lire au lieu de Maxence.

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 348 / 371 题