(22 novembre)
Cécile, jeune fille romaine, de race noble, et nourrie dès le berceau
dans la foi du Christ, portait toujours un évangile caché dans sa
poitrine, priait nuit et jour, et demandait au Seigneur de lui conserver
sa virginité. Elle fut cependant fiancée à un jeune homme nommé
Valérien. Le jour de ses noces, elle revêtit ses chairs d’un cilice,
par-dessous les robes dorées; et, pendant que les orgues jouaient, elle,
s’adressant à Dieu seul, chantait: «Permets, Seigneur, que mon cœur et
mon corps restent immaculés!» Vint enfin la nuit, et Cécile se trouva
seule avec son fiancé dans le silence de sa chambre. Et elle lui dit:
«Doux jeune homme bien-aimé, j’ai un mystère à te révéler, à la
condition seulement que tu me jures de ne point me trahir!» Puis,
Valérien le lui ayant juré, elle lui dit: «Sache donc que j’ai pour
amant un ange de Dieu, et que mon amant est jaloux de mon corps. S’il
apprenait que, même légèrement, tu m’aies touché d’un amour impur,
aussitôt il te frapperait et te ferait perdre la fleur de ta belle
jeunesse. Mais si, au contraire, il apprend que tu m’aimes d’un amour
pur, il t’aimera autant que moi et te montrera sa gloire!» Alors
Valérien, inspiré de Dieu, dit: «Si tu veux que je te croie, fais-moi
voir cet amant! Et si c’est en vérité un ange, je ferai ce que tu me
demandes. Mais si ton amant est un homme, je le tuerai avec toi!» Et
Cécile: «Pour que tu voies mon amant, il faut que tu croies dans le vrai
Dieu, et que tu promettes de te faire baptiser. Va à trois milles d’ici,
dans la voie Apienne! Tu y trouveras des pauvres, à qui tu diras que
Cécile t’envoie vers eux pour qu’ils te conduisent auprès du saint
vieillard Urbain. Et quand tu seras en présence de ce vieillard,
répète-lui mes paroles! Il te purifiera; et, à ton retour ici, tu verras
l’ange!» Valérien se mit en route, et alla trouver l’évêque saint
Urbain, qui se cachait parmi les tombeaux des martyrs. Et quand il lui
eut répété les paroles de Cécile, le vieillard, levant les mains au
ciel, s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, bon pasteur, recueille le fruit
de la semence que tu as semée en Cécile! Car voici que, ayant reçu pour
mari un lion farouche, ta servante te l’as envoyé comme un doux agneau!»
Aussitôt apparut un vieillard tout vêtu de blanc, qui tenait un livre
écrit en lettres d’or. A sa vue, Valérien, épouvanté, se jeta sur le
sol; mais le vieillard le releva et lut dans son livre: «Un seul Dieu,
une seule foi, un seul baptême!» Puis il dit à Valérien: «Crois-tu à
tout cela, ou bien doutes-tu encore?» Et Valérien de s’écrier: «Il n’y a
rien sous le ciel à quoi je croie davantage!» Aussitôt le vieillard
disparut. Valérien reçut le baptême des mains de saint Urbain; et, quand
il revint auprès de Cécile, il la trouva s’entretenant avec un ange,
dans sa chambre. Et cet ange tenait en main deux couronnes de roses et
de lis, dont il donna l’une à Cécile et l’autre à Valérien, en disant:
«Gardez ces couronnes avec un cœur pur et un corps immaculé, car je vous
les ai apportées du paradis de Dieu! Jamais elles ne se faneront ni ne
perdront leur parfum; mais ceux-là seuls pourront les voir qui aimeront
la chasteté. Quant à toi, Valérien, puisque tu as suivi le sage conseil
de Cécile, demande ce que tu veux, et tu l’obtiendras!» Et Valérien: «Il
n’y a rien dans cette vie qui ne me soit plus précieux que l’affection
de mon frère unique. Je désirerais donc, que comme moi, il reconnût la
vérité!» Et l’ange: «Ta demande plaît à Dieu. Sache que tous deux, ton
frère et toi, vous irez au Seigneur avec la palme du martyre!»
Là-dessus entra dans la chambre le frère de Valérien, Tiburce. Et,
frappé du parfum des fleurs, il dit: «Je me demande d’où peut venir, en
cette saison, ce parfum de roses et de lis. Sans compter que, si même
j’avais les mains pleines de ces fleurs, je ne me sentirais pas imprégné
de leur parfum aussi profondément!» Et Valérien: «C’est que nous avons
des couronnes faites de ces fleurs, et dont l’éclat n’est pas moins
merveilleux que le parfum. Mais tes yeux ne peuvent les voir; ils le
pourront, seulement, si tu consens à partager notre foi.» Et Tiburce:
«Est-ce que je rêve, ou bien me parles-tu vraiment?» Et Valérien: «C’est
jusqu’à présent que nous avons rêvé; et désormais nous nous sommes
éveillés à la vérité.» Et Tiburce: «Comment sais-tu cela?» Et Valérien:
«C’est un ange qui me l’a appris; et tu pourrais le voir, comme nous,
si, après avoir renoncé aux idoles, tu te faisais purifier.» Après quoi
Cécile lui démontra avec tant d’évidence l’inanité des idoles, que
Tiburce s’écria: «Celui qui ne croit pas à cela est une bête brute!»
Alors Cécile, lui baisant la poitrine, dit: «Je reconnais en toi mon
frère, et c’est Dieu qui a fait de toi mon frère, comme de ton frère il
a fait mon mari. Va donc avec Valérien pour te faire purifier, afin qu’à
ton retour tu puisses contempler le visage de l’ange!» Et elle demanda à
Valérien de conduire son frère auprès de l’évêque Urbain. Alors Tiburce:
«Serait-ce le même Urbain qui se cache quelque part, après avoir été
tant de fois condamné? Mais, si on le découvre, on le brûlera, et nous
serons brûlés avec lui; et, pendant que nous chercherons au ciel une
divinité cachée, nous trouverons sur la terre les angoisses du
supplice!» Et Cécile: «Si la vie d’ici-bas était notre seule vie, nous
aurions raison de redouter de la perdre. Mais il y a une autre vie,
meilleure, et qui ne se perdra point. C’est celle que nous a annoncée le
Fils de Dieu.» Puis elle lui raconta l’avènement du Christ et sa
passion. Si bien que Tiburce dit à son frère: «Par pitié, conduis-moi
vite vers cet homme de Dieu, pour que je reçoive ma purification!» Et
dès qu’il fut baptisé, il put, lui aussi, voir l’ange, et obtenir de lui
ce qu’il désirait.
Ainsi convertis, Valérien et Tiburce passaient leur temps à distribuer
des aumônes et à ensevelir les corps des martyrs. Ce qu’apprenant, le
préfet Almaque leur demanda pourquoi ils ensevelissaient des hommes
justement condamnés pour leurs crimes. Et Tiburce: «Plût à Dieu que nous
fussions dignes d’être les esclaves de ceux que tu appelles des
criminels! Car ils ont su dédaigner ce qui paraît exister et n’existe
pas; et ils ont trouvé ce qui paraît ne pas exister et qui existe!» Et
Almaque: «De quoi parles-tu là?» Et Tiburce: «Ce qui paraît exister et
qui n’existe pas, c’est tout ce qui est dans ce monde; et c’est cela qui
conduit l’homme, lui aussi, à ne pas exister. Et ce qui paraît ne pas
exister et qui existe, c’est le salut des justes.» Le préfet lui
répondit qu’il déraisonnait. Puis, s’adressant à Valérien: «Puisque ton
frère a le cerveau dérangé, toi, du moins, essaie de me répondre
raisonnablement! Dis-moi ce qui vous porte à dédaigner les plaisirs de
la vie et à rechercher les souffrances.» Valérien répondit que, l’hiver,
il avait vu des oisifs se moquant du pénible travail des laboureurs;
mais, l’été venu, et la saison des moissons, ceux-là se réjouissaient
dont on s’était moqué, tandis que les railleurs se mettaient à pleurer.
«Et de même, nous aussi, nous supportons la fatigue et les injures; mais
plus tard nous recevrons la gloire et la récompense éternelles. Et vous,
qui éprouvez ici-bas une joie partagée, vous trouverez dans l’avenir le
deuil éternel!» Et le préfet: «Ainsi nous, princes glorieux, nous
n’aurions à attendre qu’un deuil éternel, tandis que vous, misérables,
vous posséderiez une joie sans fin?» Et Valérien: «Vous n’êtes que de
pauvres hommes, et non pas des princes. Nés comme nous, vous aurez
seulement à rendre à Dieu des comptes plus forts.» Alors le préfet: «A
quoi bon tous ces bavardages? Sacrifiez aux dieux, et vous vous en irez
librement!» Et comme les deux saints se refusaient à sacrifier, le
préfet les confia à la garde de Maxime, qui allait, lui aussi, devenir
un saint. Et Maxime leur dit: «O fleur pourprée de la jeunesse, ô couple
charmant et tendre, d’où vient que vous couriez ainsi à la mort comme à
un festin?» Valérien lui répondit que, s’il voulait partager leur foi,
il pourrait, après leur mort, contempler la gloire de leurs âmes. Et
Maxime: «Je veux que la foudre m’anéantisse, si, quand j’aurai vu ce que
vous me promettez, je ne proclame pas que votre Dieu est le seul vrai
Dieu!» Sur quoi Maxime et toute sa famille et tous les gardiens se
convertirent, et reçurent le baptême des mains d’Urbain, qui vint en
secret dans la prison.
Le lendemain, à l’aurore, Cécile s’écria: «Allez, soldats du Christ,
rejetez l’œuvre des ténèbres, et revêtez les armes de lumière!» On
conduisit les martyrs à quatre milles de Rome, devant une statue de
Jupiter. Et comme ils se refusaient à sacrifier, ils eurent la tête
tranchée. Et Maxime affirma sous serment qu’il avait vu des anges
briller autour d’eux et emporter leurs âmes vers le ciel, pareilles à
des vierges qu’on porte dans leur lit. Ce qu’entendant, Almaque ordonna
que Maxime fût frappé de verges plombées jusqu’à ce que mort s’ensuivît.
Cécile recueillit son corps et l’ensevelit à côté de ceux des deux
saints.
Après cela, Almaque s’enquit des biens laissés par ceux-ci. Et,
découvrant que la femme de Valérien était chrétienne, il lui ordonna de
sacrifier aux idoles, sous peine de mort. Les soldats qui la
conduisaient l’engageaient à se soumettre, désolés de voir une jeune
femme si belle et si noble se livrer à la mort. Et elle leur dit: «Chers
amis, ce n’est point là perdre sa jeunesse, mais faire un échange; c’est
donner de la boue et recevoir de l’or, c’est donner une cabane et
recevoir un palais. Si quelqu’un vous offrait une livre pour un sou, ne
vous hâteriez-vous pas d’accepter son offre? Or Dieu rend au centuple
tout ce qu’on lui donne. Croyez-vous à tout ce que je vous dis?» Et eux:
«Nous croyons que ton maître le Christ est le vrai Dieu, puisqu’il
possède une servante telle que toi!» Et l’évêque Urbain les baptisa, au
nombre de plus de quatre cents.
Puis Cécile comparut devant Almaque et répondit à ses questions en
proclamant sa foi. Alors Almaque: «Laisse maintenant tes folies, et
sacrifie aux dieux!» Et Cécile: «C’est toi qui me parais atteint de
folie: car, là où tu vois des dieux, nous ne voyons que des pierres.
Etends la main, et constate du moins par le toucher ce que tes yeux ne
parviennent pas à voir!» Almaque, furieux, la fit ramener dans sa
maison, où, jour et nuit, il ordonna qu’elle fût plongée dans un bain
d’eau bouillante. Mais elle y resta comme en un lieu frais, et sans que
même une goutte de sueur parût sur elle. Ce qu’apprenant, Almaque
ordonna qu’elle eût la tête tranchée dans son bain. Le bourreau la
frappa de trois coups de hache; et comme elle vivait toujours, et que la
loi défendait de frapper les condamnés de plus de trois coups, la sainte
fut laissée encore respirante. Elle survécut trois jours à son supplice.
Elle distribua aux pauvres tous ses biens, et recommanda à l’évêque
Urbain tous les fidèles qu’elle avait convertis, en disant: «J’ai
demandé au ciel ces trois jours de délai pour te faire une dernière fois
mes recommandations, et pour te prier de consacrer une église sur
l’emplacement de cette maison où je meurs.» Puis elle rendit l’âme, et
saint Urbain, après l’avoir ensevelie, transforma sa maison en église,
comme elle l’avait demandé. Elle mourut à l’âge de vingt-trois ans, en
l’an du Seigneur 200, sous l’empereur Alexandre. Mais d’autres
historiens veulent que son martyre ait eu lieu vingt ans plus tard, sous
le règne de Marc-Aurèle.