(1er novembre)
La fête de la Toussaint a été instituée pour quatre objets: en premier
lieu, pour commémorer la consécration d’un certain temple; en second
lieu pour suppléer à des omissions; en troisième lieu pour expier nos
négligences; en quatrième lieu pour nous faciliter l’accomplissement de
nos vœux.
1º Voici d’abord l’histoire de la consécration du temple. Les Romains,
devenus maîtres du monde, avaient construit un temple énorme, au milieu
duquel ils avaient placé leur idole; et tout à l’entour étaient les
idoles de toutes les provinces conquises, la face tournée vers l’idole
des Romains. Et l’on raconte que, lorsque l’une des provinces se
révoltait, son idole, par un artifice diabolique, tournait le dos à
celle des Romains; sur quoi Rome envoyait dans cette province une
nombreuse armée. Mais bientôt ce temple ne suffit pas aux Romains, qui
construisirent pour chaque dieu un temple particulier. Et comme tous les
dieux ne pouvaient pas avoir un temple à eux dans la ville, les Romains,
pour mieux étaler leur folie, construisirent en l’honneur de tous les
dieux un temple plus admirable encore que les autres, et l’appelèrent le
Panthéon, ce qui signifie le temple de tous les dieux. Pour tromper le
peuple, les prêtres des idoles lui racontèrent que la déesse Cybèle,
qu’ils appelaient la mère de tous les dieux, leur était apparue; et
cette déesse leur aurait dit que, si Rome voulait remporter la victoire
sur toutes les nations, on eût à élever, à tous les dieux ses fils, un
temple magnifique. Ce temple fut construit sur une base circulaire, afin
de symboliser l’éternité des dieux; mais lorsqu’on eût élevé les murs à
une certaine hauteur, on vit qu’ils ne pouvaient pas tenir à cause de la
largeur du diamètre. Alors, on imagina de remplir l’intérieur de terre,
pour faire tenir les murs; et à cette terre on mêla quelques pièces
d’argent. Puis, quand le temple fut achevé, on déclara que tous ceux qui
emporteraient de la terre pour le déblayer auraient le droit de
s’approprier tout ce qu’ils trouveraient dans la terre: sur quoi le
peuple se précipita en foule dans le temple, avec l’espoir de
s’approprier les pièces d’argent mêlées à la terre, et le temple ne
tarda pas à être déblayé. On dit aussi que, au sommet du temple, les
Romains placèrent une coupole de bronze doré où étaient sculptées toutes
les provinces; mais cette coupole, plus tard, tomba, laissant un vide
dans le toit du temple. Or, sous le règne de l’empereur Phocas, lorsque
depuis longtemps déjà Rome était devenue chrétienne, le pape Boniface,
quatrième successeur de saint Grégoire, obtint de l’empereur le susdit
temple, le débarrassa de toutes ses idoles, et, le 3 mai de l’année 605,
le consacra à la Vierge Marie et à tous les martyrs: d’où il reçut le
nom de Sainte-Marie aux Martyrs, mais le peuple l’appelle plus
couramment Sainte-Marie la Ronde. Plus tard encore, un pape nommé
Grégoire transporta au 1er novembre la date de la fête anniversaire de
cette consécration: car à cette fête les fidèles venaient en foule, pour
rendre hommage aux saints martyrs, et le pape jugea meilleur que la fête
fut célébrée à un moment de l’année où, les vendanges et les moissons
étant faites, les pèlerins pouvaient plus facilement trouver à se
nourrir. En même temps, ce pape décréta qu’on célébrerait, ce jour-là,
dans l’Eglise tout entière, non seulement l’anniversaire de cette
consécration, mais la mémoire de tous les saints. Et ainsi ce temple,
qui avait été construit pour toutes les idoles, se trouve aujourd’hui
consacré à tous les saints.
2º La fête de la Toussaint a été instituée pour suppléer à des
omissions: car il y a beaucoup de saints que nous oublions, et qui non
seulement n’ont pas de fête propre, mais qui ne se trouvent même pas
commémorés dans nos prières. C’est, en effet, chose impossible que nous
célébrions séparément la fête de tous les saints, tant à cause de leur
innombrable quantité que de notre faiblesse et du manque de temps. Dans
l’épître qu’il a mise en préface à son calendrier, saint Jérôme dit: «A
l’exception du 1er janvier, il n’y a pas, dans toute l’année, un seul
jour où l’on ne puisse trouver inscrite la mémoire d’au moins cinq mille
martyrs. Et c’est pour cela que l’Eglise, dans sa sagesse, ne pouvant
pas accorder à chacun des saints un jour de fête spécial, a décrété que,
du moins, une fois par an, tous les saints seraient fêtés ensemble en
grande solennité.»
3º La fête de la Toussaint a été instituée pour expier des négligences.
Car bien que nous ne célébrions la fête que de peu de saints, encore
négligeons-nous souvent ceux-là même, par ignorance ou par paresse. Et
c’est de ce péché que nous pouvons nous délivrer en célébrant d’une
façon générale tous les saints, le jour de la Toussaint.
Notons, à ce propos, que les saints du Nouveau Testament que nous fêtons
en ce jour, comme dans tout le cours de l’année, se répartissent en
quatre catégories: les apôtres, les martyrs, les confesseurs et les
vierges. La première catégorie est celle des apôtres, qui dépassent tous
les autres saints en dignité, en pouvoir, en sainteté et en efficacité.
La seconde catégorie est celle des martyrs, dont l’excellence se
manifeste en ce qu’ils ont souffert des maux très variés, avec une
constance invariable et une extrême utilité pour le salut des hommes. La
troisième catégorie est celle des confesseurs, qui ont proclamé Dieu de
trois façons: par le cœur, la bouche, et les œuvres. Enfin, la quatrième
catégorie est celle des vierges, dont la dignité et l’excellence se
manifestent en ce que: 1º elles sont les épouses du Roi éternel; 2º
elles sont comparables aux anges; 3º elles jouissent au Ciel de nombreux
privilèges (étant admises à porter la couronne de l’auréole, à chanter
les cantiques, à marcher derrière l’Agneau, etc.); 4º elles sont
supérieures aux femmes mariées. Car, comme le dit saint Augustin, «la
fécondité la plus riche et la plus heureuse, pour une femme, est celle
qui consiste non à s’alourdir le ventre mais à s’agrandir l’âme»,
attendu que «la fécondité du ventre ne remplit, que la terre, tandis que
la fécondité de l’âme remplit le ciel». Gilbert dit que, «si l’état de
mariage est bon, la virginité est meilleure». Et saint Jérôme écrit,
dans sa lettre à Pammaque: «Entre l’état de mariage et la virginité, la
différence est la même qu’entre l’état de non-péché et l’état de bonnes
œuvres; ou encore, d’une façon plus simple, qu’entre le bien et le
mieux.»
4º Enfin la fête de la Toussaint a été instituée pour nous faciliter
l’obtention de nos vœux. De même que nous honorons en ce jour tous les
saints, de même nous leur demandons d’intercéder, tous ensemble, pour
nous, de façon à nous faire avoir plus facilement la miséricorde de
Dieu. Les saints peuvent, en effet, intercéder pour nous par leurs
mérites et par leur affection: par leurs mérites, en ce que le surplus
de leurs bonnes œuvres s’emploie à compenser nos fautes; par leur
affection, en ce qu’ils demandent à Dieu que nos vœux se réalisent,
chose qu’ils ne font, cependant, que quand ils savent que cela ne
contrarie pas la volonté de Dieu.
Et que, dans ce jour, tous les saints se joignent pour intercéder en
notre faveur, c’est ce que prouve une vision qui eut lieu l’année qui
suivit l’institution de cette fête. Le jour de la Toussaint de cette
année-là, le gardien de l’église de Saint-Pierre, après avoir pieusement
fait le tour de tous les autels et imploré les suffrages de tous les
saints, s’assoupit un moment devant l’autel de saint Pierre. Il fut
alors ravi en extase et vit le Roi des Rois assis sur son trône, avec
tous les anges autour de lui. Puis vint la Vierge des Vierges, avec un
diadème de feu autour de la tête, et suivie de la foule innombrable des
vierges. Dès qu’elle entra, le Roi se leva et la fit asseoir sur un
trône, près de lui. Puis vint un homme vêtu de poils de chameau, et
suivi d’une multitude de vieillards vénérables; puis un autre homme, en
habits de pontife, suivi d’un groupe d’hommes habillés de la même façon.
Derrière eux s’avança une foule innombrable de soldats, que suivait à
son tour une foule infinie d’hommes de toutes les nations. Tous,
parvenus devant le Roi des Rois, s’agenouillèrent devant lui et se
mirent à l’adorer. L’homme en habits pontificaux entonna les matines; et
ainsi commença le service divin. Et l’ange qui avait conduit le susdit
gardien lui expliqua ensuite le sens de cette vision. Il lui dit que la
Vierge assise sur le trône était la mère de Dieu, que l’homme vêtu de
poils de chameau était saint Jean-Baptiste, ayant derrière lui les
patriarches et les prophètes; que l’homme en habits pontificaux était
saint Pierre, suivi des apôtres; que les soldats étaient les martyrs, et
que la foule était formée des saints confesseurs. Et l’ange dit au
gardien que tous ces saints étaient venus en présence du Roi des Rois
pour le remercier de l’honneur que lui rendaient, en ce jour, les
hommes, et pour prier pour le monde entier. Puis l’ange conduisit le
gardien dans un autre lieu, où il lui montra des personnes des deux
sexes, dont les unes étaient vêtues d’or, ou assises à des tables
somptueuses, tandis que d’autres, nues et misérables, mendiaient du
secours. Et l’ange dit au gardien: «Ce lieu est le Purgatoire. Les Ames
que tu vois dans l’abondance sont celles qu’assistent copieusement les
suffrages de leurs amis; les âmes de ces mendiants sont celles de
personnes qui n’ont point d’amis, au ciel ni sur la terre, pour
s’occuper d’elles.» Et l’ange ordonna au gardien de rapporter tout cela
au souverain pontife, afin que, après la fête de la Toussaint, il
instituât la fête des Ames, c’est-à-dire une fête où, du moins, des
suffrages communs s’élèveraient au Ciel en faveur de ceux qui n’avaient
personne pour adresser en leur faveur des suffrages particuliers.