SAINTS DENIS, RUSTIQUE ET ÉLEUTHÈRE, MARTYRS

(9 octobre)

I. Denis l’Aréopagite fut converti à la foi du Christ par l’apôtre saint

Paul. Son surnom d’Aréopagite lui venait du nom d’un faubourg d’Athènes

où il demeurait, et qui s’appelait Aréopage, c’est-à-dire faubourg de

Mars, parce qu’on y voyait un temple du dieu Mars. Dans ce faubourg, qui

était la demeure favorite des savants, Denis se livrait à l’étude de la

philosophie; et on l’appelait aussi le Théosophe, c’est-à-dire l’homme

versé dans la science de Dieu. Et il avait avec lui un compagnon

d’études nommé Apollophane. Or, le jour de la passion du Christ, la

ville d’Athènes, de même que le monde entier, fut soudain remplie d’une

épaisse ténèbre; et les savants d’Athènes ne parvenaient pas à découvrir

la cause naturelle de ce fait étrange, tout à fait différent des

éclipses ordinaires. Ajoutons, à ce propos, que de nombreux témoignages

attestent l’universalité de la soudaine ténèbre qui suivit la mort du

Seigneur. Elle fut constatée en Grèce comme à Rome, et dans l’Asie

Mineure. Et l’on raconte que Denis, en présence de ce phénomène, aurait

dit à ses compatriotes: «Cette nuit nouvelle présage le prochain

avènement d’une lumière nouvelle, dont le monde entier sera illuminé.»

Sur quoi les Athéniens élevèrent un autel où ils mirent cette

inscription: _Au Dieu inconnu_.

Et lorsque saint Paul vint à Athènes, il vit cet autel et s’écria: «Ce

Dieu que vous adorez sans le connaître, je suis venu vous le révéler!»

Puis, s’adressant à Denis comme au plus savant des philosophes, il lui

demanda qui était ce Dieu inconnu. Et Denis: «C’est le seul vrai Dieu,

mais il se cache à nous et nous est inconnu.» Et saint Paul: «Ce Dieu

est celui que je viens vous révéler, celui qui a créé le ciel et la

terre, et qui a revêtu la forme humaine, et a subi la mort, et est

ressuscité le troisième jour.» Et, comme Denis continuait a discuter

avec Paul, un aveugle vint à passer près d’eux. Alors Denis dit à Paul:

«Si, au nom de ton Dieu, tu dis à cet aveugle de recouvrer la vue, et

s’il la recouvre, je me convertirai aussitôt à ta foi. Mais afin que tu

ne puisses pas employer de formule magique, je te dicterai moi-même la

formule que tu devras employer pour guérir cet aveugle au nom de ton

maître Jésus!» Alors Paul, pour écarter tout soupçon, dit à Denis de

prononcer lui-même les paroles qu’il voulait lui dicter, et qui étaient

celles-ci: «Au nom de Jésus-Christ, né d’une vierge, puis crucifié, puis

ressuscité des morts et monté au ciel, recouvre la vue!» Et dès que

Denis eut prononcé ces paroles, aussitôt l’aveugle fut guéri de sa

cécité. Alors Denis reçut le baptême, avec sa femme Damaris, et toute sa

maison. Saint Paul l’instruisit ensuite, pendant trois ans, des vérités

de la la foi; et il finit par l’ordonner évêque d’Athènes. Et Denis, par

l’ardeur de sa prédication, convertit à la foi chrétienne sa ville

natale, ainsi que la plus grande partie de la région environnante.

Il nous donne à entendre lui-même, dans ses livres, que c’est à lui que

saint Paul a révélé ce qu’il a vu lorsque, dans son ravissement, il a

été transporté au troisième ciel. Et le fait est que Denis nous a

décrit, avec une clarté et une abondance parfaites, la hiérarchie des

anges, leurs ordres, dispositions et offices. Il nous parle de tout cela

comme si, au lieu de l’avoir appris d’une autre bouche, lui-même avait

été ravi au troisième ciel. Et il eut aussi le don de prophétie, ainsi

que nous le voyons par la lettre qu’il écrivit à l’évangéliste Jean,

exilé dans l’île de Pathmos. Il lui disait, dans cette lettre:

«Réjouis-toi, frère bien-aimé, car tu seras délivré de ton exil de

Pathmos, et tu retourneras sur la terre d’Asie, et tu y laisseras à ceux

qui viendront après toi le souvenir de la façon dont tu auras imité

l’exemple du Christ!» Et il nous apprend aussi, dans son livre sur les

noms divins, qu’il fut un de ceux qui assistèrent au dernier sommeil de

la sainte Vierge.

Lorsqu’il apprit que saint Pierre et saint Paul étaient tenus en prison

à Rome, sous Néron, il nomma un autre évêque à sa place et se mit en

route pour aller voir les deux saints. Et lorsque ceux-ci eurent rendu

leurs âmes à Dieu, le pape Clément envoya Denis en France, lui donnant

pour compagnons Rustique et Eleuthère.

Denis se rendit alors à Paris où il fit de nombreuses conversions, éleva

plusieurs églises et ordonna bon nombre de prêtres. Et telle était la

grâce céleste qui brillait en lui que, souvent, comme le peuple

s’élançait vers lui pour l’attaquer, à l’instigation des prêtres des

idoles, les assaillants sentaient toute leur fureur s’évanouir dès

qu’ils se trouvaient en présence de lui. Les uns se prosternaient à ses

pieds; les autres, effrayés, prenaient la fuite. Mais le diable, furieux

de voir son culte diminuer de jour en jour; inspira à l’empereur

Domitien la pensée inhumaine d’ordonner que quiconque découvrirait un

chrétien serait tenu de le faire sacrifier aux idoles, sous peine d’être

lui-même sévèrement puni. Et un préfet nommé Fescennius fut envoyé de

Rome contre les chrétiens de Paris. Ce préfet, ayant trouvé Denis occupé

à prêcher devant le peuple, ordonna de l’arrêter, de le garrotter avec

une grosse corde et de l’amener à son prétoire, en compagnie des deux

saints Rustique et Eleuthère.

Pendant que les trois saints, en présence du préfet, proclamaient

courageusement leur foi, arriva certaine dame noble qui affirma que son

mari avait été séduit par les trois imposteurs. Le préfet manda aussitôt

ce mari, qui, persévérant dans sa foi, fut mis à mort sur-le-champ.

Quant aux trois saints, ils furent flagellés par douze soldats, chargés

de chaînes et jetés en prison. Le lendemain, Denis fut étendu, nu, sur

un gril enflammé. Et lui, au milieu de ses souffrances, rendait grâce à

Dieu. Il fut ensuite donné en pâture à des bêtes féroces, dont on avait

excité la faim par un jeûne prolongé. Mais, au moment où ces animaux

s’élançaient sur lui, il fit sur eux le signe de la croix; et eux, tout

de suite, l’entourèrent doucement, comme des agneaux. Le préfet le fit

alors mettre en croix, puis, après l’avoir longtemps torturé, le fit

reconduire en prison avec d’autres chrétiens. Et là, pendant que Denis

célébrait la messe, Jésus lui apparut, entouré d’une immense lumière, et

lui dit, en lui offrant un pain: «Prends ceci, mon fils, en témoignage

de la reconnaissance qui t’est due!» Le lendemain, après d’autres

supplices, les trois saints eurent la tête tranchée à coups de hache,

devant l’idole du dieu Mercure. Mais aussitôt le corps de saint Denis se

redressa, prit dans ses mains sa tête coupée, et, sous la conduite d’un

ange, marcha pendant deux milles, depuis la colline de Montmartre,

c’est-à-dire mont des martyrs, jusqu’au lieu où reposent aujourd’hui ses

restes par le fait de son propre choix et de la providence divine.

Et aussitôt s’éleva dans ce lieu une musique d’anges si harmonieuse que,

parmi la foule de ceux qui l’entendirent, la femme du préfet Lisbius,

nommée Laertia, se proclama chrétienne, ce qui lui valut d’être

décapitée, et de recevoir ainsi le baptême du sang. Le fils de cette

femme, nommé Vibius, après avoir servi à Rome sous trois empereurs, se

fit baptiser en revenant à Paris et adopta la vie religieuse.

Les infidèles, craignant que les chrétiens n’ensevelissent les corps des

saints Rustique et Eleuthère, enjoignirent qu’ils fussent jetés dans la

Seine. Mais une femme noble invita à sa table les porteurs des deux

corps; puis, pendant qu’ils mangeaient, elle leur déroba les corps et

les fit ensevelir secrètement dans son champ, où ils restèrent jusqu’à

ce que, la persécution ayant cessé, on pût les réunir au corps de saint

Denis. Les trois saints subirent le martyre sous le règne de Domitien,

en l’an du Seigneur 96. Saint Denis était alors âgé de quatre-vingt-dix

ans.

II. Sous le règne de Louis, fils de Charlemagne, des envoyés de

l’empereur de Constantinople, Michel, apportèrent à la cour de France,

entre autres présents, une traduction latine du livre de saint Denis sur

la _Hiérarchie_; et, la nuit suivante, dix-neuf malades se trouvèrent

guéris dans l’église du saint.

III. Un jour que l’évêque d’Arles, saint Rieul, célébrait la messe dans

sa cathédrale, il joignit aux noms des apôtres ceux «des bienheureux

martyrs Denis, Rustique et Eleuthère». Après quoi lui-même et les

assistants furent très étonnés de ce qu’il avait dit, car personne ne

connaissait encore le martyre des trois saints. Et voilà que trois

colombes descendirent sur la croix de l’autel, qui portaient écrits sur

leurs poitrines, en lettres de sang, les noms des trois saints. Et ainsi

tous comprirent que les âmes des saints s’étaient enfuies de leurs

corps.

IV. En l’an du Seigneur 644, le roi de France Dagobert, qui avait dès

l’enfance une grande vénération pour saint Denis, mourut. Et un saint

homme vit alors, dans un rêve, que l’âme du roi était emportée au ciel

pour être jugée, et que bon nombre de saints lui reprochaient les maux

causés par lui à leurs églises. Et comme déjà les mauvais anges

s’apprêtaient à mener l’âme en enfer, survint saint Denis, qui intercéda

pour elle et obtint sa libération. On ajoute même que l’âme de Dagobert

serait alors rentrée dans son corps afin de pouvoir faire pénitence. Au

contraire le roi Clovis, ayant ouvert irrespectueusement le cercueil du

saint, et lui ayant brisé un os du bras, ne tarda pas à mourir dans un

accès de démence.

V. Enfin nous devons signaler que Hincmar, évêque de Reims, et aussi

Jean Scot, dans leurs lettres à Charlemagne, attestent tous deux que

saint Denis, l’apôtre des Gaules, était bien le même homme que Denis

l’Aréopagite: c’est donc à tort que d’aucuns l’ont nié, se fondant sur

une prétendue contradiction des dates.

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 312 / 371 题