(30 septembre)
Jérôme, fils d’Eusèbe, de race noble, naquit dans la ville de Stridon,
aux confins de la Dalmatie et de la Pannonie. Dès sa jeunesse il vint à
Rome, et s’y instruisit pleinement dans les lettres grecques, latines et
hébraïques. Il eut pour professeur de grammaire Donat, et pour
professeur de rhétorique l’orateur Victorin: ce qui ne l’empêchait pas
d’étudier avec ardeur les Saintes Ecritures. Mais, un jour, comme il le
raconte lui-même dans une lettre, la simplicité du langage dans les
livres des Prophètes l’offusqua si fort qu’il ne voulut plus lire que
Cicéron et Platon. Or, vers le milieu du Carême, il fut pris d’une
fièvre subite qui faillit le tuer. Et comme déjà l’on préparait ses
funérailles, soudain il se vit conduit devant le tribunal de Dieu.
Interrogé sur sa condition, il répondit qu’il était chrétien. Mais le
juge: «Tu mens, tu n’es pas chrétien, mais cicéronien!» Après quoi il le
condamna à être battu. Et Jérôme de s’écrier: «Ayez pitié de moi,
Seigneur, ayez pitié de moi!» Et tous les assistants demandaient grâce
pour lui, en considération de sa jeunesse. Enfin il s’écria: «Seigneur,
si je lis jamais des livres profanes, c’est que je t’aurai renié!» Et
aussitôt il revint à lui, dans son lit; et il vit qu’il était tout en
larmes, et qu’il avait les épaules encore bleues des coups reçus par lui
au tribunal céleste. Aussi mit-il, depuis lors, autant de zèle à lire
les livres sacrés qu’il en avait mis, auparavant, à lire les livres
profanes.
A l’âge de vingt-neuf ans, il fut ordonné prêtre et cardinal de l’Eglise
romaine, puis, à la mort du pape Libère, on fut unanime à le proclamer
digne du sacerdoce suprême. Mais, comme il avait réprimandé la débauche
de certains prêtres et moines, ceux-ci, indignés, lui tendirent toute
sorte de pièges. Un matin, à son réveil, il trouva sur son lit un
vêtement de femme, que des méchants avaient déposé là. Croyant que
c’était son propre vêtement, il le revêtit, et se rendit ainsi à
l’église, ce qui permit de dire qu’il avait eu une femme dans son lit.
Alors, ne voulant plus être exposé à de pareilles folies, il quitta Rome
et se rendit auprès de Grégoire de Nazianze, évêque de Constantinople,
qui acheva de l’instruire dans les lettres sacrées.
Il alla ensuite au désert; et lui-même raconte, dans sa lettre à
Eustoche, tout ce qu’il y souffrait pour l’amour du Christ: «Dans cette
morne solitude brûlée du soleil, je me figurais assister aux délices de
Rome. Mes membres déformés n’étaient vêtus que d’un sac, ma peau était
noire comme celle d’un Ethiopien; et toujours des larmes, toujours des
gémissements; et quand, malgré ma résistance, le sommeil m’accablait,
j’étalais mes os sur le sol nu. Je ne te dis rien de ma nourriture et de
ma boisson. Mais sache que, vivant en compagnie des scorpions et des
bêtes féroces, souvent j’étais tourmenté de rêves lascifs où je croyais
assister à des danses de jeunes filles. Alors je me fouettais jour et
nuit, jusqu’à ce que le Seigneur m’eût rendu le calme.»
Ayant ainsi fait pénitence pendant quatre ans, il alla demeurer dans la
ville de Bethléem, s’offrant comme un chien domestique à l’étable de son
maître. Il y fit transporter sa bibliothèque, qu’il avait formée avec
beaucoup de soin; et toute la journée, sans rien manger, il s’occupait
de lire et d’écrire. Il resta là pendant cinquante-cinq ans et six mois,
entouré de nombreux disciples qui l’aidaient à traduire et à commenter
les Saintes Ecritures. Et l’on dit aussi qu’il resta chaste toute sa
vie, bien que lui-même ait écrit dans une lettre à Pammaque: «Ma vertu
préférée est la virginité, encore que je ne puisse pas me vanter de la
posséder.» Enfin il arriva à un tel degré de faiblesse que, étendu sur
sa couche, il se soulevait à l’aide d’une corde attachée au plafond,
pour pouvoir assister aux offices de son monastère.
Un soir, pendant que Jérôme était assis avec ses frères pour écouter la
lecture sainte, voici qu’un lion entra en boitant dans le monastère.
Aussitôt tous les frères s’enfuirent: seul Jérôme alla au-devant de lui
comme au-devant d’un hôte, et, le lion lui ayant montré sa patte
blessée, il appela des frères et leur ordonna de laver sa plaie et d’en
prendre soin. Ainsi fut fait; et le lion, guéri, habita parmi les frères
comme un animal domestique. Sur quoi Jérôme, comprenant que ce lion leur
avait été envoyé plus encore pour leur utilité que pour la guérison de
sa patte, pris conseil avec ses frères et ordonna au lion de conduire au
pâturage et de garder un âne qu’ils avaient, et qui leur servait à
porter du bois. Et ainsi fut fait. Le lion se comportait en berger
parfait, toujours prêt à protéger l’âne, et ne manquant jamais de le
ramener au monastère à l’heure des repas. Mais un jour, comme le lion
s’était endormi, des marchands avec des chameaux, qui passaient par là
virent un âne seul et s’empressèrent de le voler. Quand le lion,
éveillé, s’aperçut de l’absence de son compagnon, il le chercha partout
en rugissant; puis, n’ayant pu le retrouver, il revint tristement à la
porte du monastère, mais, par honte, n’osa pas entrer. Or les frères,
voyant qu’il arrivait en retard et sans l’âne, supposèrent que, forcé
par la faim, il l’avait mangé. Ils refusèrent donc de lui donner sa
ration, et lui dirent: «Va chercher le reste de l’âne, et fais-en ton
dîner!» Cependant comme ils hésitaient à croire qu’il se fût rendu
coupable d’un tel acte, ils allèrent au pâturage en quête de quelque
indice; mais, n’ayant rien trouvé, ils revinrent raconter la chose à
Jérôme. Alors, de l’avis de celui-ci, ils confièrent au lion le travail
de l’âne, et l’employèrent à porter leur bois: tâche dont la bête
s’acquittait avec une patience exemplaire. Mais un jour, sa tâche
achevée, le voilà qui se met à courir par les champs, et voilà qu’il
aperçoit de loin des marchands, avec des chameaux et un âne s’avançant à
leur tête pour les guider, suivant l’usage du pays. Aussitôt le lion, se
jetant sur la caravane avec un rugissement terrible, força les marchands
à prendre la fuite. Après quoi, frappant le sol de sa queue, il obligea
les chameaux à l’accompagner jusqu’au monastère, où Jérôme, dès qu’il
les vit, dit à ses frères: «Lavez les pieds à nos hôtes, servez-leur à
manger, et puis attendons la volonté de Dieu!» Et voici que le lion se
mit à courir joyeusement d’un frère à l’autre, se prosternant devant
chacun d’eux comme s’il leur demandait pardon de quelque faute. Et
Jérôme, prévoyant l’avenir, dit à ses frères: «Préparez-vous à
accueillir encore d’autres hôtes!» Et en effet, au même instant, on vint
lui annoncer que des étrangers étaient là, qui voulaient voir l’abbé. Et
tout de suite les marchands, se jetant à ses pieds, lui demandèrent
pardon de leur vol; et lui, les relevant avec bonté, leur dit de
reprendre ce qui leur appartenait, mais de respecter désormais le bien
d’autrui. Et les marchands, en témoignage de leur reconnaissance, le
forcèrent à accepter une mesure d’huile, lui promettant que, tous les
ans, eux et leurs héritiers donneraient aux frères une mesure pareille.
Comme, jusqu’alors, on avait le droit de chanter dans les églises
n’importe quels chants, l’empereur Théodose demanda au pape Damase de
lui indiquer un savant docteur à qui il pût confier le soin de régler le
chant des offices. Et Damase, sachant l’érudition et la sagesse de
Jérôme, le choisit pour cette tâche difficile. C’est donc Jérôme qui
définit les chants qui convenaient aux différentes fêtes, et qui décida
qu’à la fin de tous les psaumes devrait être chanté le _Gloria Patri_.
C’est lui aussi qui répartit les épîtres et évangiles pour tous les
dimanches de l’année. Et son projet, envoyé par lui de Bethléem, fut
approuvé du pape et des cardinaux, qui le sanctionnèrent à perpétuité.
Enfin, parvenu à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans et six mois, il
rendit l’âme, et fut enterré à l’entrée de la grotte où avait été déposé
le corps du Seigneur. Sa mort eut lieu en l’an du Seigneur 398.