(21 septembre)
I. L’apôtre Matthieu, prêchant en Ethiopie, y trouva sur son chemin deux
mages nommés Zaroës et Arphaxal qui, par leurs sortilèges, parvenaient à
priver les hommes de l’usage de leur langue, ce qui leur avait donné une
telle vanité qu’ils se faisaient adorer comme des dieux. Or Matthieu,
étant arrivé dans la ville de Nadabar, et y ayant été accueilli par
l’eunuque de la reine Candace, qu’avait baptisé l’apôtre Philippe,
déroutait de telle sorte les artifices des deux mages que, tout ce que
ceux-ci faisaient pour le mal des hommes, il le faisait servir à leur
bien. On vint un jour lui dire que les mages s’avançaient, accompagnés
de deux dragons qui, vomissant du feu par la bouche et les naseaux,
semaient la mort sur leur passage. Aussitôt l’apôtre fit le signe de la
croix et alla à leur rencontre. Et, dès que les dragons l’aperçurent,
ils vinrent humblement s’étendre à ses pieds. Alors Matthieu dit aux
mages: «Où donc est votre pouvoir? Réveillez vos dragons, si vous le
pouvez!» Et quand la foule se fut rassemblée, il ordonna aux dragons de
s’en aller, au nom de Jésus; et ils s’éloignèrent sans faire aucun mal.
Matthieu se mit alors à exposer au peuple la gloire du paradis
terrestre, élevé tout près du ciel, plus haut que les plus hautes
montagnes. Il dit que, dans ce jardin, n’existaient ni ronces ni épines,
que les roses et les lys ne s’y fanaient jamais, que tout y gardait une
éternelle jeunesse, que les orgues des anges y jouaient jour et nuit, et
que les oiseaux y répondaient à l’appel qu’on leur faisait. Et il dit
que, de ce paradis terrestre, l’homme avait été chassé, mais que la
nativité du Christ lui avait ouvert la porte du paradis céleste.
Or, pendant qu’il prêchait ainsi, un grand tumulte se produisit, et l’on
apprit que le fils du roi venait de mourir. Ne pouvant le ressusciter,
les mages avaient imaginé de persuader au roi qu’il avait été appelé à
faire partie des dieux, de telle sorte qu’on s’apprêtait à lui élever
une statue et un temple. Mais l’eunuque susdit, ayant fait mettre les
mages sous bonne garde, appela Matthieu, qui, ayant prié, ressuscita le
mort. Ce que voyant le roi, qui s’appelait Egippe, fit dire, dans toutes
les provinces de son royaume: «Venez voir un dieu qui se cache sous la
figure d’un homme!» La foule arriva donc de toutes parts, avec des
couronnes d’or et mille autres présents, prête à offrir des sacrifices
au nouveau dieu. Mais l’apôtre les réprimanda, en leur disant: «Hommes,
que faites-vous? Je ne suis pas un dieu, mais le serviteur de mon maître
Jésus-Christ!» Puis, sur son ordre, l’or et l’argent que la foule avait
apportés furent employés à la construction d’une grande église, qui se
trouva achevée en trente jours. Et l’apôtre y vécut trente-trois ans, et
il convertit toute l’Ethiopie. Le roi Egippe se fit baptiser avec sa
femme et toute sa maison. Et sa fille Euphigénie, s’étant vouée à Dieu,
fut placée par l’apôtre à la tête d’un couvent de plus de deux cents
vierges.
Mais, plus tard, le roi Hirtacus, qui avait succédé à Egippe, désira
prendre pour femme la pieuse Euphigénie, et promit à l’apôtre la moitié
de son royaume si, par son entremise, elle consentait à ce mariage.
L’apôtre lui dit de se rendre à l’église, le dimanche suivant, comme
faisait son prédécesseur; ajoutant que là, en présence d’Euphigénie, il
apprendrait combien c’était chose bonne qu’un mariage suivant Dieu. Et
le roi s’empressa de se rendre à l’église, car il croyait que Matthieu
voulait engager Euphigénie à devenir sa femme. Et en effet Matthieu, en
présence de tout le peuple, commença par exposer les avantages d’une
sainte union; ce dont le roi se réjouit fort, pensant que l’objet de
l’apôtre était de convaincre Euphigénie. Mais alors Matthieu reprit,
poursuivant son discours: «Le mariage étant ainsi chose sacrée et
inviolable, un esclave qui voudrait posséder la femme de son roi
mériterait la mort. Et de même toi, Hirtacus, sachant qu’Euphigénie est
la femme du roi éternel, comment oses-tu songer à prendre la femme de
plus puissant que toi?» Ce qu’entendant, le roi, fou de rage, sortit de
l’église. L’apôtre, plein de constance et d’intrépidité, engagea le
peuple à la patience, et bénit Euphigénie, qui, épouvantée, s’était
prosternée à ses pieds. Quand la messe fut achevée, le roi envoya dans
l’église un bourreau qui, frappant par derrière, de son épée, l’apôtre
debout devant l’autel et les mains jointes, en prière, le tua sur place,
et lui assura ainsi la couronne du martyre.
La foule, indignée, s’apprêtait à courir au palais du roi pour y mettre
le feu, lorsque les prêtres et les diacres la retinrent, l’engageant à
célébrer plutôt, joyeusement, le martyre de l’apôtre. Et le roi, voyant
que ni les entremetteuses ni les mages ne parvenaient à fléchir la
résolution d’Euphigénie, fit disposer un cercle de flammes autour de son
couvent, pour la faire périr avec les autres vierges. Mais saint
Matthieu, apparaissant à celles-ci, détourna le feu de leur maison, vers
le palais du roi, qui se trouva aussitôt consumé. Seuls le roi et son
fils unique échappèrent à l’incendie; et aussitôt le fils, confessant
les crimes de son père, courut au tombeau de l’apôtre, tandis que le
père, atteint d’une lèpre hideuse et incurable, se donna la mort de sa
propre main. Alors le peuple prit pour roi le frère d’Euphigénie, qui
régna soixante ans. Ce prince, et après lui son fils, étendirent encore
le culte du Christ, remplissant d’églises toute l’Ethiopie. Quant à
Zaroës et Arphaxal, dès le jour où Matthieu avait ressuscité le fils du
roi, ils s’étaient enfuis en Perse, où les apôtres Simon et Jude
devaient, à leur tour, déjouer victorieusement leurs sortilèges.
II. Quatre choses sont particulièrement remarquables chez saint
Matthieu: 1º c’est d’abord la rapidité de son obéissance; car dès que le
Christ l’appela, aussitôt il abandonna son péage, sans s’occuper du
détriment qu’il causait à ses patrons, et s’attacha absolument au
Christ; 2º c’est ensuite sa largesse ou libéralité: car aussitôt il
prépara pour le Christ un grand repas dans sa maison; 3º c’est, en
troisième lieu, son humilité, qui s’est montrée de deux façons: car,
d’abord, lui seul, parmi les évangélistes, a ouvertement reconnu, qu’il
était publicain; et puis, quand les Pharisiens ont murmuré de ce que le
Christ s’asseyait à la table d’un pécheur, Matthieu ne leur a rien
répondu, tandis qu’il aurait pu leur rappeler qu’eux-mêmes étaient
infiniment plus pécheurs que lui; 4º enfin l’évangile de Matthieu
occupe, dans l’Eglise, une place privilégiée. Il y est, en effet, plus
souvent cité que les autres, de même que les Psaumes de David sont cités
plus souvent que le reste de l’Ancien Testament.
Le manuscrit de ce vénérable évangile, écrit de la propre main de saint
Matthieu, fut retrouvé vers l’an 500, avec les reliques de saint
Barnabé. Celui-ci le portait toujours sur lui, et c’est en le mettant
sur la tête des malades qu’il les guérissait.