(14 septembre)
I. La fête de l’Exaltation de la Sainte Croix a été instituée en
souvenir d’un solennel hommage rendu à la croix du Seigneur. L’an 615,
Dieu permit que son peuple fût livré en proie à la cruauté des païens.
Cette année-là, le roi des Perses, Cosroës, conquérant du monde, vint à
Jérusalem, et y fut frappé de terreur devant le sépulcre du Christ;
mais, en s’en allant, il emporta avec lui la partie de la sainte croix
que sainte Hélène avait laissée à Jérusalem. Puis, rentré dans sa
capitale, il imagina de se faire passer pour dieu. Il se construisit une
tour d’or et d’argent toute semée de pierreries, et y plaça les images
du soleil, de la lune et des étoiles. Au sommet de la tour il
recueillait de l’eau, qui montait jusque-là par un conduit secret, et il
la faisait pleuvoir sur la ville comme une vraie pluie. Il y avait aussi
sous la tour, dans une caverne, des chevaux qui tournaient en traînant
des chars, de telle sorte qu’ils semblaient ébranler la tour, avec un
bruit imitant le tonnerre. Abandonnant à son fils le soin du royaume,
Cosroës se retira dans cette tour, s’assit dans un trône, comme s’il
était Dieu le Père, plaça à sa droite le bois de la croix pour
représenter le Fils, à gauche plaça le coq pour représenter le
Saint-Esprit, et ordonna qu’on lui rendît le culte divin.
Alors l’empereur Héraclius réunit une nombreuse armée, et vint livrer
bataille au fils de Cosroës sur les bords du Danube. Et les deux princes
convinrent qu’ils lutteraient seuls sur un pont, de telle sorte que le
vainqueur pût obtenir l’empire sans aucun dommage pour l’une ni l’autre
armée. Et l’on décréta que quiconque voudrait aider son prince aurait
les jambes et les bras coupés, et serait jeté dans le fleuve. Mais
Héraclius se recommanda à Dieu et à la sainte croix. Aussi fut-il
vainqueur, après une longue lutte, et soumit-il à son empire l’armée
ennemie. Tout le peuple de Cosroës se convertit à la foi chrétienne et
reçut le baptême. Seul Cosroës ignorait l’issue de la guerre: car, afin
d’être adoré comme un dieu, il n’admettait aucun homme à lui parler
familièrement. Mais Héraclius parvint jusqu’à lui et, le trouvant assis
sur son trône doré, il lui dit: «Puisque tu as honoré en une certaine
mesure le bois de la sainte croix, je te laisserai la vie et le pouvoir
royal si tu consens à recevoir le baptême; si, au contraire, tu t’y
refuses, je te trancherai la tête!» Cosroës ayant refusé de se
convertir, Héraclius tira son épée et lui trancha la tête. Puis, quand
il l’eut fait ensevelir avec les honneurs dus à sa royauté, il fit
baptiser son jeune fils âgé de dix ans, le présenta lui-même sur les
fonts baptismaux, et lui transmit le royaume de son père. Il fit
seulement détruire la tour de Cosroës, et en distribua l’argent à son
armée, réservant l’or et les pierreries pour servir à la reconstruction
des églises que le tyran avait détruites.
Il alla ensuite rapporter à Jérusalem la sainte croix. Et comme, sur son
cheval royal et avec ses ornements impériaux, il descendait du mont des
Oliviers, il arriva devant la porte par où était entré Notre-Seigneur,
la veille de sa passion. Or voici que les pierres de la porte se
rejoignirent de façon à former comme un mur. Et au-dessus de la porte
apparut un ange qui, tenant en main le signe de la croix, dit: «Lorsque
le Roi des Cieux est entré par cette porte, ce n’est pas avec un luxe
princier, mais en pauvre, et monté sur un petit âne: en quoi il vous a
laissé un exemple d’humilité que vous devez suivre!» Puis, cela dit,
l’ange disparut. Alors l’empereur, tout en larmes, se déchaussa, se
dépouilla de ses vêtements jusqu’à la chemise, et, prenant la croix du
Seigneur, il en frappa humblement la porte qui, se soulevant, le laissa
passer avec toute sa suite. Et une odeur délicieuse se dégagea du bois
sacré. Et l’empereur s’écria pieusement: «O croix plus splendide que
tous les astres, célèbre et chère, qui seule as mérité de porter l’âme
du monde, doux bois, clous précieux, sauvez la troupe qui se réunit
aujourd’hui pour vous louer, munie de votre signe!» Et aussitôt que la
croix fut restituée en son lieu, les anciens miracles se renouvelèrent.
Des morts ressuscitèrent, quatre paralytiques furent guéris, dix lépreux
furent purifiés, quinze aveugles recouvrèrent la vue, des démons
s’enfuirent des corps dont ils s’étaient emparés; et ainsi l’empereur,
après avoir reconstruit les églises et les avoir comblées de présents,
revint dans sa capitale.
Cependant d’autres chroniques donnent un autre récit de cette exaltation
de la sainte croix. Elles prétendent que, comme Cosroës s’était emparé
de Jérusalem et qu’Héraclius voulait faire la paix avec lui, le roi des
Perses avait juré de ne pas accorder la paix aux Romains aussi longtemps
qu’ils n’auraient pas renié le crucifix pour adorer le soleil. Sur quoi
Héraclius, rempli d’un saint zèle, l’avait attaqué, battu et repoussé
jusqu’à Ctésiphon. Là Cosroës, atteint de dysenterie, avait voulu
couronner roi son fils Medase. Ce qu’apprenant, son fils aîné, Syroïs,
s’était allié avec Héraclius, avait jeté son père en prison et l’avait
enfin fait tuer à coups de flèches. Il avait ensuite rendu à Héraclius
le bois de la croix, ainsi que le patriarche Zacharie, que Cosroës avait
également emmené de Jérusalem. Et l’empereur s’était empressé de
rapporter la croix à Jérusalem, d’où il l’avait ensuite transportée à
Constantinople.
II. A Constantinople, un Juif, étant entré dans l’église de
Sainte-Sophie, avait aperçu une image du Christ. Voyant qu’il était
seul, il tira son épée, visa l’image et frappa le Christ à la gorge: et
aussitôt un flot de sang jaillit, qui arrosa le visage et toute la tête
du Juif. Celui-ci, épouvanté, prit l’image, la jeta dans un puits, et
s’enfuit. Il fut rencontré par un chrétien, qui lui dit: «D’où viens-tu,
Juif? Tu as commis un meurtre!» Et comme le Juif niait, le chrétien lui
dit: «Certes, tu as commis un meurtre, car tu as encore la tête tout
arrosée de sang!» Et le Juif: «En vérité le Dieu des chrétiens est un
grand Dieu, et tout confirme sa foi! Ce n’est pas un homme que j’ai
frappé, mais l’image du Christ, et aussitôt le sang a jailli de sa
gorge!» Puis le Juif conduisit ce chrétien jusqu’au puits, d’où l’on
retira l’image sainte. Et, aujourd’hui encore, on voit la trace de la
blessure dans la gorge du Christ.
III. Dans la ville de Berith, en Syrie, un chrétien, qui avait loué un
logement à l’année, avait fixé au mur une croix, devant laquelle il
faisait ses prières. Mais, au bout d’une année, il se loua un autre
logement et oublia d’emporter le crucifix. Le logement fut alors loué à
un Juif qui, un jour, invita à dîner un de ses concitoyens. Et voici
que, à table, l’invité aperçoit sur le mur le crucifix. Furieux, il
demande à son hôte comment il ose garder chez lui l’image du Nazaréen.
En vain l’hôte lui jure, par tous les serments de sa race, que jamais
encore il ne s’est aperçu de la présence du crucifix. L’invité feint de
se calmer, dit adieu à son hôte affectueusement, et s’en va le dénoncer
au chef des Juifs. Aussitôt tous les Juifs de la ville s’assemblent,
envahissent le logement, et, apercevant la croix, accablent d’injures et
de coups leur malheureux frère, qu’ils jettent, à demi mort, sur les
pierres du chemin. Après quoi ils foulent aux pieds l’image sainte, et
recommencent sur elle tous les sacrilèges de la passion du Seigneur.
Mais, au moment où ils lui percent le flanc d’un coup de lance, voici
que de l’eau et du sang en jaillissent si abondamment qu’un grand vase
s’en trouve rempli. Les Juifs, stupéfaits, emportent ce sang dans leur
synagogue; et tout malade qui l’applique sur son corps est aussitôt
guéri. Ce que voyant, les Juifs vont raconter toute l’histoire à
l’évêque du diocèse et reçoivent le baptême. L’évêque transvase le sang
miraculeux dans des ampoules de cristal; puis, mandant près de lui le
chrétien à qui appartenait le crucifix, il le questionne sur la
provenance de celui-ci. Et le chrétien lui répond: «Ce crucifix est
l’œuvre de Nicodème, qui, en mourant, l’a légué à Gamaliel, qui l’a
légué lui-même à Zachée, qui l’a légué à Jacques, qui l’a légué à Simon.
Après la destruction de Jérusalem, les fidèles l’ont emporté dans le
royaume d’Agrippa, et ainsi il est venu entre les mains de mes parents,
qui me l’ont légué par héritage.» Ce miracle eut lieu en l’an 750. C’est
en souvenir de lui que, le 3 décembre, l’Eglise institua la fête du
Souvenir de la Passion: ou encore, suivant d’autres, le 5 novembre. A
Rome, une église fut consacrée en l’honneur du Sauveur, où l’on conserve
aujourd’hui encore une ampoule de ce sang, et où une fête solennelle est
célébrée à son sujet.
IV. Les infidèles eux-mêmes reconnaissent la vertu de la croix. D’après
saint Grégoire, au troisième livre de ses _Dialogues_, André, évêque de
Fondi, ayant permis à une religieuse de demeurer avec lui, le diable,
pour le tenter, lui imprima dans l’esprit l’image de cette femme, de
telle façon que, dans son lit, il était poursuivi de pensées lubriques.
Or, certain soir, un Juif, venant à Rome, et ne trouvant plus de place
dans les auberges, s’installa pour la nuit dans un temple d’Apollon. Et,
bien qu’il ne fût pas chrétien, il avait si peur d’être puni par les
Romains comme un sacrilège, que, par précaution, il eut l’idée de faire
le signe de la croix. Or voici que, s’éveillant au milieu de la nuit, il
vit toute la troupe des mauvais esprits réunis en conseil, autour d’un
chef qui interrogeait chacun d’eux sur le mal qu’il avait réussi à
faire.
Saint Grégoire, pour abréger, ne nous dit rien de la discussion qui eut
lieu entre ces démons: mais nous pouvons nous en faire une idée d’après
un autre exemple, qui se trouve cité dans la vie des Pères. Nous y
lisons, en effet, qu’un homme, étant entré dans un temple d’idoles, vit
Satan assis et toutes ses milices debout devant lui. Et Satan dit
d’abord à l’un des mauvais esprits: «D’où viens-tu?» Et le démon: «J’ai
été dans telle province, j’y ai suscité des guerres, causé toute sorte
de troubles, et répandu beaucoup de sang. Voilà ce que j’ai à
t’annoncer!» Et Satan lui dit: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et
lui: «En trente jours.» Et Satan: «Pourquoi as-tu mis tant de temps?» Et
il dit à ses serviteurs: «Fouettez-le de verges, et ne craignez pas
d’appuyer!» Puis un autre diable vint et dit: «Seigneur, j’ai été sur la
mer, où j’ai soulevé de grandes tempêtes et fait périr une grande
quantité d’hommes.» Et Satan: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et
lui: «En vingt jours.» Satan le fit fouetter de la même façon en disant:
«Tu ne t’es pas fatigué, pour faire si peu de chose en tant de jours!»
Puis vint un troisième diable qui dit: «J’ai été dans une ville où il y
avait une noce. J’ai produit une rixe, où beaucoup de sang a été
répandu, et où le marié, notamment, est mort. Voilà ce que j’ai à
t’annoncer!» Et Satan: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et le
diable: «En dix jours.» Et Satan: «Tu n’as pas honte d’avoir fait si peu
d’ouvrage en tant de jours!» Et il le fit fouetter comme les deux
précédents. Puis vint un quatrième diable qui dit: «Je suis allé dans le
désert, et pendant quarante ans j’ai peiné autour d’un certain moine;
mais je viens enfin de le précipiter dans un péché de chair!» A ces
mots, Satan se leva de son trône, alla vers ce diable, lui posa sur la
tête sa propre couronne et le fit asseoir près de lui, en disant: «Tu as
fait là une grande action, et il n’y a personne qui ait mieux employé
son temps!»
C’est sans doute à un débat du même genre qu’aura assisté le Juif dont
parle saint Grégoire. Toujours est-il que, après que de nombreux diables
eurent rendu compte de leurs méfaits, l’un d’eux s’avança et révéla
quelle tentation charnelle il avait inspirée à l’évêque André, ajoutant
que, la veille, à l’heure des vêpres, il avait poussé si loin son œuvre
de tentation que l’évêque avait, par manière de caresse, posé sa main
sur le dos de la religieuse. Alors Satan l’exhorta à compléter son
œuvre, qui lui vaudrait une gloire merveilleuse parmi ses pairs. Puis il
lui dit d’aller voir quel était le téméraire qui avait osé venir se
coucher dans son temple. Le Juif, comme l’on pense, tremblait de tous
ses membres; mais le diable, s’étant approché de lui, découvrit qu’il
était muni du signe de la croix. Et il dit à ses compagnons: «C’est un
vase vide, en vérité, mais marqué du signe contre lequel nous ne pouvons
rien!» Aussitôt toute la foule des mauvais esprits disparut; et le Juif,
réveillé, alla trouver l’évêque, à qui il raconta sa vision. Aussitôt
André gémit profondément et renvoya de sa maison toutes les femmes qui
s’y trouvaient. Le Juif, de son côté, se fit baptiser.
V. Saint Grégoire rapporte également dans ses _Dialogues_, qu’une
religieuse, étant entrée dans un jardin, aperçut une laitue qui la tenta
si fort qu’elle y mordit sans l’avoir bénie d’un signe de croix.
Aussitôt le diable pénétra en elle. Et comme saint Equice venait pour
l’exorciser, le diable s’écria: «Qu’ai-je fait de mal? J’étais
tranquillement assis, là, sur cette laitue, et voilà que cette
religieuse est venue et m’a mordu!» Mais, sur l’ordre du saint, il fut
bientôt forcé de déguerpir.
VI. Enfin on lit, au livre XI de l’_Histoire ecclésiastique_, que
l’empereur Théodose fit effacer sur les murs d’Alexandrie les emblèmes
de Sérapis, et fit peindre, à leur place, le signe de la croix. Ce que
voyant, les païens et leurs prêtres se firent aussitôt baptiser, disant
qu’une ancienne tradition les avait avertis que leur religion perdrait
tout pouvoir le jour où viendrait chez eux le signe de la vie: car il y
avait dans leur langue une lettre, tenue pour sacrée, qui avait la forme
de la croix, et qui, d’après leur doctrine, était le symbole de la vie
future.