(9 septembre)
Adrien subit le martyre sous le règne de l’empereur Maximien. Celui-ci,
se trouvant à Nicomédie, ordonna aux habitants de rechercher et de lui
amener tous les chrétiens. On vit alors le voisin dénoncer son voisin,
le parent dénoncer son parent, les uns y étant poussés par la peur du
châtiment, d’autres par le désir de la récompense promise. Trente-trois
chrétiens se trouvèrent ainsi arrêtés et conduits devant l’empereur. Et
celui-ci: «Ne savez-vous pas quelles peines j’ai édictées contre les
chrétiens!» Et eux: «Nous le savons, et nous nous moquons de tes ordres
stupides!» Alors l’empereur les fit frapper de nerfs de bœuf, leur fit
enfoncer des pierres dans la bouche, et les fit jeter en prison,
couverts de chaînes. Alors Adrien, qui commandait les soldats, admirant
la constance des martyrs, leur dit: «Je vous en prie, au nom de votre
Dieu, dites-moi quelle est la récompense que vous attendez pour tant de
tortures!» Et les saints lui dirent: «La récompense que Dieu accorde à
ceux qui l’aiment, jamais l’œil n’en a vu de semblable, ni l’oreille
n’en a entendu, ni le cœur n’en a rêvé.» Alors Adrien, s’avançant, dit à
l’empereur: «Inscris-moi avec eux, car, moi aussi, je suis chrétien!» Ce
qu’entendant, l’empereur le fit charger de chaînes et jeter en prison.
Et Nathalie, femme d’Adrien, quand elle sut l’arrestation de son mari,
fondit en larmes et déchira ses vêtements. Mais quand elle apprit que
c’était pour la foi du Christ qu’Adrien avait été emprisonné, toute
joyeuse elle courut à la prison et se mit à baiser les chaînes de son
mari et des autres martyrs. Car elle était chrétienne; mais, par crainte
de la persécution, elle s’en était cachée. Et elle dit à son mari:
«Heureux es-tu, Adrien, mon seigneur, d’avoir trouvé des richesses bien
supérieures à celles que t’ont laissées tes parents, des richesses dont
seront privés, au jour du jugement, ceux-là même qui possèdent les plus
grands biens!» Elle l’exhorta ensuite à dédaigner toute gloire
terrestre, à n’écouter ni amis ni parents, et à avoir toujours le cœur
levé vers les choses du ciel. Et Adrien lui dit: «Va-t’en maintenant, ma
sœur! le jour de notre supplice, je te ferai venir, afin que tu assistes
à nos derniers moments.» Et Nathalie rentra dans sa maison, après avoir
recommandé aux autres saints d’instruire son mari et de l’encourager.
Lorsque Adrien sut que le jour du dernier supplice était arrivé, il
obtint de ses gardiens, moyennant des présents, qu’ils lui permissent
d’aller jusque dans sa maison pour chercher sa femme, afin de tenir la
promesse qu’il lui avait faite. Et quelqu’un, en le voyant venir, le
devança, et courut dire à Nathalie: «Ton mari a été relâché, car le
voici qui vient!» Et elle, s’imaginant qu’Adrien avait eu peur du
martyre, pleurait amèrement. Dès qu’elle l’aperçut, elle se hâta de
fermer devant lui la porte de la maison en disant: «Que s’éloigne de moi
celui qui s’est éloigné de Dieu!» Et, se tournant vers lui: «Malheureux,
qui donc te forçait de commencer une œuvre que tu étais incapable
d’achever? Dis-moi pourquoi tu t’es enfui avant la bataille, comment tu
as succombé avant même qu’une seule flèche ait été lancée? Malheur à
moi! Que ferai-je, liée comme je le suis à ce renégat?» Et saint Adrien,
entendant tout cela, se réjouissait dans son cœur, admirant cette femme
jeune, belle et noble, avec qui il était marié depuis quatorze mois.
Mais quand il la vit trop affligée, il lui dit: «Ce n’est point pour
éviter le martyre que je suis venu ici, mais pour te chercher, suivant
ma promesse!» Et elle, refusant de le croire: «Voyez, comme ce traître
essaie de me séduire! Voyez comme ment ce nouveau Judas! Eloigne-toi de
moi, misérable! Et sache que je vais me tuer, pour n’avoir plus à vivre
avec toi!» Et comme elle refusait toujours de lui ouvrir, il lui dit:
«Ouvre-moi vite, car je vais devoir repartir, et tu ne me verras plus,
et tu regretteras, plus tard, de ne m’avoir pas revu avant mon départ!»
Ce qu’entendant, Nathalie lui ouvrit, et, quand ils se furent longuement
embrassés, ils allèrent ensemble à la prison, où Nathalie essuyait avec
des linges précieux les plaies béantes des martyrs.
Quand l’empereur les fit comparaître devant lui, ils étaient tous encore
si accablés de leur supplice précédent qu’ils se trouvaient incapables
de marcher. On dut donc les porter comme des bêtes blessées; seul Adrien
s’avançait à pied derrière eux, les mains enchaînées. L’empereur l’ayant
fait étendre sur un chevalet, Nathalie s’approcha de lui et lui dit:
«Mon cher seigneur, n’aie garde de trembler en présence du supplice!
Quelques minutes de souffrance, et aussitôt après tu te réjouiras parmi
les anges!» Puis, voyant avec quel courage son mari recevait les coups,
elle courut vers les autres saints pour le leur annoncer. Cependant,
l’empereur défendait à Adrien de blasphémer ses dieux. Et lui: «Si je
souffre tous ces tourments pour blasphémer de faux dieux, combien donc
en souffriras-tu, toi, qui blasphèmes le seul Dieu véritable?» Et
Maximien: «Ce sont ces imposteurs qui t’ont enseigné de telles paroles!»
Mais Adrien: «Ne les appelle pas des imposteurs! car ils sont les
docteurs de la vie éternelle!» Et Nathalie, toute joyeuse, allait
rapporter aux autres saints les paroles de son mari. L’empereur fit
ensuite frapper Adrien par quatre hommes d’une force prodigieuse; et ils
le frappèrent si cruellement, que ses entrailles lui sortaient du corps.
Après quoi l’empereur le fit ramener en prison avec les autres
chrétiens. Nous devons ajouter ici qu’Adrien était un frêle et beau
jeune homme de vingt-huit ans. Et Nathalie, le voyant étendu à terre,
tout meurtri, lui soutenait la tête de ses mains et lui disait: «Heureux
es-tu, mon seigneur, d’avoir été admis au nombre des saints! Heureux
es-tu, lumière de ma vie, de pouvoir souffrir pour celui qui a souffert
pour toi! Souffre encore, mon doux ami, afin de mieux voir ensuite la
gloire céleste!»
Or l’empereur apprenant que plusieurs femmes soignaient les saints dans
la prison, défendit désormais qu’on les laissât entrer. Mais Nathalie se
coupa les cheveux, revêtit des habits d’homme et revint prodiguer ses
soins aux prisonniers. Elle engagea aussi, par son exemple, d’autres
femmes à l’imiter. Et elle demanda à son mari, quand il serait dans sa
gloire, de prier pour elle, afin que Dieu la rappelât vite loin de ce
monde, mais en laissant intact son jeune corps. Cependant, l’empereur,
averti de ce qui se passait dans la prison, ordonna de tuer les martyrs
en leur brisant les membres. Et Nathalie, craignant que la vue du
supplice des autres n’effrayât son mari, demanda au bourreau de
commencer par lui. On lui coupa les pieds, on lui rompit les membres, et
Nathalie demanda, en outre, qu’on lui coupât une main, de façon à ce
qu’il ne restât pas en arrière des autres saints pour la souffrance.
Cela fait, Adrien rendit son âme à Dieu; et les autres chrétiens,
tendant tour à tour leurs pieds à la hache des bourreaux, moururent
comme lui. Et l’empereur fit brûler leurs corps; mais Nathalie cacha
dans son sein la main de son mari. Et quand elle vit jeter au feu le
corps d’Adrien, elle ne put résister au désir de s’élancer dans les
flammes pour le rejoindre. Mais aussitôt une pluie abondante se mit à
tomber qui éteignit la flamme; de telle sorte que les chrétiens purent
recueillir les corps des martyrs et les transporter à Constantinople,
d’où on les rapporta en grande pompe à Nicomédie lorsque fut restituée
la paix à l’Eglise. Ce martyre eut lieu l’an du Seigneur 280.
Nathalie, après la mort de son mari, demeurait dans sa maison,
conservant pieusement la main du martyr; et toujours, pour se consoler,
elle gardait cette main sous son oreiller. Or un tribun, la voyant
belle, riche et noble, lui envoya des dames de la ville pour la demander
en mariage. Nathalie leur répondit: «Quel honneur pour moi de devenir la
femme d’un tel homme! Accordez-moi seulement trois jours de délai, pour
me préparer à ce mariage!» Elle disait cela pour pouvoir s’enfuir. Or,
la même nuit, un des martyrs lui apparut en rêve, et, la consolant
doucement, lui enjoignit de se rendre au lieu où étaient les corps des
martyrs. Dès son réveil, elle prit la main coupée d’Adrien, et
s’embarqua sur un vaisseau avec d’autres fidèles. Ce qu’apprenant, le
tribun la poursuivit sur mer avec une troupe de soldats; mais une
tempête se leva qui en noya un grand nombre et força les autres à
rentrer au port.
Au milieu de la nuit, le diable, ayant pris la forme d’un marin, et
étant monté sur un bateau fantastique, apparut aux compagnons de
Nathalie et leur dit: «D’où venez-vous et où allez-vous?» Ils
répondirent: «Nous venons de Nicomédie et nous allons à Constantinople!»
Alors le diable: «En ce cas, vous faites fausse route, c’est à gauche
qu’est votre chemin!» Il leur disait cela pour les envoyer contre des
rochers, où ils n’auraient pas manqué de périr. Mais lorsqu’ils eurent
changé les voiles, Adrien se montra soudain devant eux, sur un autre
bateau, leur apprit que c’était le diable qui leur avait parlé, leur
ordonna de suivre la direction qu’ils suivaient précédemment, et,
navigant devant eux, il leur montra le chemin. Et Nathalie, en revoyant
son mari, fut saisie d’une joie immense.
Le matin avant l’aube, le vaisseau aborda à Constantinople. Aussitôt
Nathalie se rendit à la maison où étaient les corps des martyrs, et
replaça la main d’Adrien avec le reste du corps. Puis elle pria; et
Adrien lui apparut en rêve, lui enjoignant de venir le retrouver dans la
paix éternelle. Réveillée, elle raconta son rêve aux assistants, leur
dit adieu et rendit l’âme. Et son corps fut placé près de ceux des
martyrs.