LA NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE

(8 septembre)

I. La glorieuse Vierge Marie était de la tribu de Juda, et de la race

royale de David. On sait que Matthieu et Luc, dans leurs évangiles, nous

retracent la généalogie, non pas de Marie, mais de Joseph, qui cependant

n’a eu aucune part à la conception du Christ: c’est, dit-on, pour se

conformer à la coutume des Ecritures, où n’est prise en considération

que la généalogie des hommes, non celle des femmes. Quoi qu’il en soit,

d’ailleurs, la sainte Vierge descendait certainement de la race de

David: car les mêmes évangélistes, qui admettent expressément la

conception toute divine de Jésus, attestent à plusieurs reprises que

Jésus était de la semence de David.

Ce roi, en effet, eut, entre autres fils, Nathan et Salomon. De la race

de Nathan fut (suivant Jean de Damas), Lévi, qui engendra Melchi et

Panthar; Panthar engendra Barpanthar, qui engendra Joachim, qui fut père

de la Vierge Marie. Et il y eut un des descendants de Nathan qui épousa

une descendante de Salomon; et lorsque Héli, de la tribu de Nathan,

mourut sans enfants, son frère utérin Jacob, qui était de la tribu de

Salomon, épousa sa veuve et engendra d’elle Joseph. Celui-ci était donc,

par la nature, fils de Jacob et descendant de Salomon; mais, par la loi,

il était fils d’Héli et de la descendance de Nathan, car, dans les cas

de ce genre, la loi assignait les enfants au premier mari.

D’autre part, l’_Histoire ecclésiastique_ et Bède, dans sa _Chronique_,

racontent qu’Hérode, pour faire croire à la postérité qu’il était noble

et descendait d’Israël, fit brûler toutes les généalogies des Juifs, qui

étaient conservées dans les archives secrètes du Temple. Mais il y eut

des Nazaréens, parents du Christ, qui reconstituèrent la généalogie de

leur divin parent, en partie d’après leurs traditions de famille, en

partie d’après des livres qu’ils avaient conservés. A eux nous devons de

savoir que la femme de Joachim, nommée Anne, eut une sœur, nommée

Ismérie, qui fut mère d’Elisabeth et d’Eliude. Elisabeth fut mère de

saint Jean-Baptiste; d’Eliude naquit Eminen, et d’Eminen naquit saint

Servais, dont le corps est conservé dans la ville de Maëstricht, qui

relève de l’évêché de Liège. Quant à Anne, la tradition rapporte qu’elle

a eu successivement trois maris: Joachim, Cléophas et Salomé. De Joachim

elle eut une fille, la Vierge Marie, qu’elle donna en mariage à Joseph.

Puis, après la mort de Joachim, elle épousa Cléophas, frère de Joseph,

de qui elle eut une autre fille, également appelée Marie, et donnée plus

tard en mariage à Alphée. Cette seconde Marie eut d’Alphée quatre fils,

Jacques le Mineur, Joseph le Juste, Simon et Jude. Enfin, de son

troisième mariage avec Salomé, Anne eut encore une fille, également

appelée Marie, et qui épousa Zébédée. Et c’est de cette troisième Marie

et de Zébédée que sont nés Jacques le Majeur et Jean l’Evangéliste.

D’autre part, saint Jérôme nous dit, dans son _Prologue_, avoir lu dans

son enfance un petit livre où se trouvait racontée l’histoire de la

naissance de la sainte Vierge; et il nous transcrit cette histoire, mais

seulement de souvenir, et très longtemps après l’avoir lue. Donc,

suivant ce récit, Joachim, qui était Galiléen, et de la ville de

Nazareth, s’était marié avec sainte Anne, qui était de Bethléem, en

Judée. Tous deux vivaient sans reproche, accomplissant tous les

commandements du Seigneur; ils faisaient de tous leurs biens trois parts

égales, dont ils ne gardaient qu’une seule pour eux-mêmes et leur

famille, en donnant une au temple, l’autre aux pauvres et aux pèlerins.

Et comme, après vingt ans de mariage, ils n’avaient point d’enfant, ils

firent vœu que, si Dieu leur accordait un enfant, ils le voueraient au

service divin. Le jour de la fête de la Dédicace, Joachim, s’étant rendu

à Jérusalem, comme il faisait pour les trois grandes fêtes de l’année,

alla présenter son offrande au Temple avec ceux de sa tribu. Mais le

prêtre le repoussa avec indignation de l’autel, affirmant que c’était un

scandale qu’un homme infécond, incapable d’augmenter le peuple de Dieu,

présentât son offrande à un Dieu qui avait mis sur lui le signe de sa

malédiction. Sur quoi Joachim, tout confus, n’osa point retourner chez

lui, et s’en alla séjourner avec ses bergers. Mais, pendant qu’il se

trouvait là, un ange lui apparut un jour avec une grande lumière, et lui

dit: «Je suis envoyé vers toi par le Seigneur, pour t’annoncer que tes

prières ont été entendues, et que tes aumônes se sont élevées jusqu’au

trône divin. Dieu a vu ta honte, et entendu l’injuste reproche qu’on t’a

fait de ta stérilité. Car Dieu ne punit point la nature, mais seulement

le péché. Et souvent, quand il ferme une matrice, il le fait afin de

l’ouvrir ensuite plus miraculeusement, de manière qu’on sache que ce

n’est point de la luxure que naît l’enfant qui doit naître. Est-ce que

Sara, la mère de votre race, n’a pas supporté jusqu’à l’âge de

quatre-vingt-dix ans l’opprobre de la stérilité, avant de donner le jour

à Isaac, a qui fut renouvelée la promesse de la bénédiction de tout son

peuple? Est-ce que Rachel n’a pas été longtemps stérile avant d’enfanter

Joseph, qui commanda à toute l’Egypte? Qui fut plus fort que Samson, ou

plus saint que Samuel? Et cependant l’un et l’autre sont nés de mères

stériles. Sache donc que, de la même façon, Anne, ta femme, te donnera

une fille que tu appelleras Marie. Celle-ci, suivant ton vœu, sera

consacrée au Seigneur dès l’enfance; dès le ventre de sa mère elle sera

pleine du Saint-Esprit; et, afin que sa pureté ne puisse donner lieu à

aucun soupçon, elle ne sera pas élevée au dehors, mais toujours gardée à

l’intérieur du temple. Et, de même qu’elle sera née d’une mère stérile,

d’elle naîtra miraculeusement le Fils du Très-Haut, qui aura nom Jésus,

et qui apportera le salut à toutes les nations. Quant au signe qui te

prouvera la vérité de mes paroles, écoute! En arrivant à la Porte d’Or,

à Jérusalem, tu rencontreras ta femme Anne, qui, inquiète de ta longue

absence, se réjouira grandement de ta vue!» Cela dit, l’ange disparut;

mais il apparut ensuite à Anne, qui pleurait amèrement l’absence de son

mari; il lui annonça ce qu’il venait d’annoncer à Joachim, et lui

ordonna de se rendre à Jérusalem, devant la Porte d’Or, pour y

rencontrer son mari. Anne et Joachim se rencontrèrent donc, tous deux,

se réjouissant de leur vision et de la postérité qui leur était promise.

Et, ayant adoré le Seigneur, ils revinrent chez eux.

C’est ainsi qu’Anne conçut et mit au monde une fille, qui fut appelée

Marie. Et lorsque furent achevées les trois années de l’allaitement,

l’enfant fut conduite au temple avec des offrandes. Le temple était

situé sur une montagne; et, pour parvenir à l’autel des holocaustes, qui

se trouvait à l’extérieur, on avait encore à monter quinze marches,

correspondant aux quinze psaumes graduels. Et voici que la petite fille

monta toutes ces marches sans l’aide de personne, comme si elle était

déjà dans la perfection de l’âge. Puis, quand elle eut accompli son

offrande, ses parents revinrent chez eux, la laissant avec les autres

vierges dans le temple; et là, tous les jours, elle croissait en

sainteté, visitée par les anges, et admise à la vision divine. Elle

s’était imposé pour règle de rester en prière depuis le matin jusqu’à la

troisième heure; jusqu’à la neuvième heure, ensuite, elle s’occupait à

tisser la laine; après quoi elle se remettait en prière, jusqu’au moment

où un ange venait lui apporter sa nourriture.

Quand elle eut quatorze ans, le prêtre déclara que les vierges

instruites dans le temple et qui étaient parvenues à leur puberté

devaient retourner chez elles, pour être unies à des hommes en légitime

mariage. Les autres vierges obéirent à cet ordre. Seule, Marie dit

qu’elle ne pouvait y obéir, car ses parents l’avaient consacrée au

service de Dieu, et elle-même avait voué sa virginité au Seigneur. Ce

qui mit le prêtre en grand embarras, car il n’osait ni rompre un

vœu,--l’Ecriture ayant dit: «Faites des vœux et remplissez-les!»--ni

autoriser un acte contraire aux usages. Lors de la fête qui suivit, les

vieillards convoqués furent d’avis qu’en matière si douteuse on devait

s’en remettre à l’inspiration divine. Et, comme tous étaient en prière,

une voix sortit du fond du temple, disant que tous les hommes nubiles et

non mariés de la maison de David devaient s’approcher de l’autel, chacun

portant une baguette à la main; et la voix ajoutait que la Vierge Marie

aurait à épouser celui d’entre eux dont la baguette produirait des

feuilles. Or il y avait là un homme de la maison de David nommé Joseph,

qui, seul, ne se présenta point devant le prêtre, estimant inconvenant

de prétendre, à son âge, devenir le mari d’une vierge de quatorze ans.

De telle sorte que le miracle prédit par la voix divine n’eut point

lieu. Et le prêtre, de nouveau, interrogea le Seigneur, qui répondit que

celui-là seul n’avait pas apporté sa baguette qui était destiné à

devenir le mari de la vierge. Force fut donc à Joseph de se présenter à

l’autel; et aussitôt sa baguette produisit des feuilles, et l’on vit

descendre sur elle une colombe, du haut du ciel. Alors Joseph, se

trouvant ainsi fiancé, se rendit à Bethléem, sa patrie, afin de

s’occuper de préparer ses noces, tandis que Marie retournait à Nazareth,

dans la maison de ses parents, avec sept vierges de son âge que le

prêtre lui avait données pour compagnes. C’est vers ce temps-là que

l’ange Gabriel lui apparut, pendant qu’elle était en prière, et lui

annonça que d’elle naîtrait le Fils de Dieu.

Le jour exact où devait être commémorée la nativité de la Vierge fut

très longtemps ignoré des fidèles. Mais un jour, suivant ce que rapporte

Jean Beleth, un saint homme, qui vivait dans la contemplation, s’aperçut

que tous les ans à la même date, le 6 septembre, il entendait une

merveilleuse musique d’anges, célébrant une fête. Il supplia le Ciel de

lui révéler quelle fête c’était qu’on célébrait au ciel ce jour-là; et

il obtint pour réponse que c’était le jour anniversaire de la naissance

de la glorieuse Vierge Marie: ce dont il fut chargé, en outre, de faire

part aux fils de la sainte Eglise, pour qu’ils s’unissent, dans la

célébration de la fête, avec les troupes célestes. La chose fut

rapportée au Souverain Pontife et aux autres chefs de l’Eglise qui,

ayant prié et jeûné, et consulté les témoignages de l’Ecriture et des

traditions, décrétèrent que, désormais, ce jour du 6 septembre serait

universellement consacré à la célébration de la naissance de la Vierge

Marie.

Quant à l’octave de cette fête, elle n’a été instituée que plus tard,

par le pape Innocent IV, qui était d’origine génoise; et voici dans

quelles circonstances. Lorsque mourut Grégoire IX, les Romains

enfermèrent tous les cardinaux dans une salle pour les forcer à choisir

au plus vite un nouveau chef de l’Eglise. Mais comme les cardinaux ne

parvenaient pas à se mettre d’accord, ce qui leur valait d’être fort

molestés par les Romains, ils firent vœu à là Reine du Ciel que si,

grâce à elle, ils pouvaient enfin s’accorder, et sortir de leur conclave

sans être maltraités, ils décréteraient désormais que fût célébrée

l’octave de sa Nativité. Et, en effet, ils tombèrent d’accord pour élire

Célestin. Mais celui-ci vécut trop peu de temps pour réaliser le vœu des

membres du conclave; et ce fut son successeur, Innocent IV, qui le

réalisa.

Notons, à ce propos, que les trois nativités célébrées par l’Eglise,

celles du Christ, de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, ont toutes les

trois des octaves, mais que, seule la nativité de la Vierge n’est point

précédée d’une vigile. En effet ces trois nativités désignent trois

naissances spirituelles: car avec Jean nous renaissons dans l’eau, avec

Marie dans la pénitence, et dans la gloire avec le Christ. Or notre

renaissance dans le baptême et notre renaissance dans la gloire doivent

être précédées de contrition, tandis que notre renaissance dans la

pénitence est en elle-même une contrition.

II. Un très vaillant capitaine, et qui n’était pas moins dévot à la

Vierge se rendait un jour à un tournoi lorsqu’il rencontra, en chemin,

un monastère élevé en l’honneur de Notre Dame, et y entra pour entendre

la messe. Mais les messes se succédaient les unes aux autres, et le

capitaine, par égard pour la Vierge, tenait à n’en manquer aucune. Enfin

il put sortir, et courut à l’endroit du combat. Et voilà qu’il

rencontra, avant d’y arriver, des gens qui déjà en revenaient, et qui le

félicitèrent de la valeur qu’il y avait déployée. Cet éloge lui fut

confirmé par tous ceux qui avaient assisté au tournoi; et il y en eut

même qui vinrent lui rappeler qu’il les avait défaits. Sur quoi cet

homme, comprenant que la Reine des Cieux lui avait rendu sa politesse,

raconta ce qui lui était arrivé, et, retournant au monastère, s’engagea

depuis lors entièrement au service du Fils de la sainte Vierge.

III. Une veuve avait un fils unique qu’elle aimait tendrement. Apprenant

que ce fils avait été pris par l’ennemi, enchaîné et mis en prison, elle

fondit en larmes, et, s’adressant à la Vierge, pour qui elle avait un

culte spécial, elle lui demanda avec insistance la libération de son

fils. Mais quand elle vit enfin que ses prières restaient sans effet,

elle se rendit dans une église où se trouvait sculptée une image de

Marie. Là, debout devant l’image, elle dit: «Vierge sainte, je t’ai

suppliée de délivrer mon fils, et tu n’as pas voulu venir au secours

d’une malheureuse mère; j’ai imploré ton patronage pour mon fils, et tu

me l’as refusé! Eh bien, de même, que mon fils m’a été enlevé, de même

je vais t’enlever le tien, et le garderai en otage!» Ce que disant, elle

s’approcha, prit la statue de l’enfant sur le sein de la Vierge,

l’emporta chez elle, l’entoura d’un linge sans tache, et l’enferma sous

clef dans un coffre, heureuse d’avoir un si bon otage du retour de son

fils. Or, la nuit suivante, la Vierge apparut au jeune homme, lui ouvrit

la porte de sa prison, et lui dit: «Dis à ta mère, mon enfant, qu’elle

me rende mon fils, maintenant que je lui ai rendu le sien!» Le jeune

homme vint donc retrouver sa mère, et lui raconta sa miraculeuse

délivrance. Et elle, ravie de joie, s’empressa d’aller rendre à la

Vierge l’enfant Jésus, en lui disant: «Je te remercie, dame céleste, de

ce que tu m’aies restitué mon fils, et je te restitue le tien en

échange!»

IV. Il y avait un voleur qui commettait le plus de larcins qu’il

pouvait, mais qui avait une grande dévotion pour la Vierge Marie, et ne

cessait point de l’invoquer. Un jour, pris en flagrant délit, il fut

condamné à être pendu. Et on le pendit en effet: mais aussitôt la Vierge

Marie vint à son aide, et, pendant trois jours, le tint dans ses bras,

de telle sorte que sa pendaison ne lui fit aucun mal. Le troisième jour,

ceux qui l’avaient pendu, passant par hasard près de lui, furent surpris

de le trouver vivant et la mine joyeuse. Ils pensèrent que la corde

avait été mal attachée, et voulurent l’achever à coups d’épées; mais la

Vierge opposait sa main à leurs épées, et aucun de leurs coups

n’atteignait le voleur. Celui-ci leur raconta enfin l’assistance qu’il

avait reçue de la Vierge Marie, et eux, par amour pour Notre Dame, ils

le relâchèrent. Et le voleur se fit moine, et, tant qu’il vécut, resta

au service de la Mère de Dieu.

V. Un clerc, très dévot à la Vierge Marie, ne trouvait de plaisir qu’à

chanter ses heures. Mais, ayant hérité de tous les biens de ses parents,

il fut contraint par ses amis à prendre femme, et à gouverner son

héritage. Il se mit donc en route pour célébrer ses noces; mais en

chemin, rencontrant une église, il y entra pour réciter les heures de la

Vierge. Et voici que la Vierge lui apparut, le visage sévère, et lui

dit: «Infidèle, pourquoi m’abandonnes-tu, moi ton amie et ta fiancée?

Pourquoi me préfères-tu une autre femme?» Le clerc, plein de contrition,

alla rejoindre ses compagnons, et, leur cachant ce qui lui était arrivé,

laissa célébrer ses noces. Mais, au milieu de la nuit, il s’enfuit de sa

maison, entra dans un monastère, et se voua tout entier au service de la

Vierge Marie.

VI. Un bon prêtre de village ne célébrait jamais d’autre messe que celle

de la Vierge. Dénoncé à son évêque, et mandé devant lui, il lui avoua

qu’il ne savait pas d’autre messe que celle-là; sur quoi l’évêque le

blâma sévèrement, et le suspendit de son office. Mais la nuit suivante,

la Vierge apparut à l’évêque, le gronda à son tour, lui demanda pourquoi

il avait si mal traité son serviteur, et ajouta qu’il mourrait avant

trente jours, si le pauvre prêtre n’était pas restitué dans sa fonction.

Sur quoi l’évêque, épouvanté, fit revenir le prêtre, s’excusa devant

lui, lui rendit sa fonction et lui enjoignit de ne jamais célébrer

d’autre messe que celle de Marie.

VII. Il y avait un clerc qui était frivole et débauché, mais qui,

cependant, aimait beaucoup la sainte Vierge, et récitait assidûment ses

heures. Une nuit, en rêve, il se vit transporté au tribunal de Dieu. Et

le Seigneur disait aux assistants: «Jugez vous-mêmes quelle peine mérite

cet homme, pour qui j’ai eu tant de patience, sans qu’il fît voir le

moindre signe d’amélioration!» Tous furent d’avis qu’il méritait d’être

damné. Seule la Vierge Marie se leva et dit à son Fils: «Mon Fils,

j’implore ta clémence pour cet homme! Permets-lui de vivre encore, par

égard pour moi, bien que, par ses propres mérites, il soit dû à la

mort!» Et le Seigneur: «Je consens, en ta faveur, à ajourner sa

sentence; mais c’est à la condition qu’il se corrigera!» Alors la

Vierge, se tournant vers le clerc, lui dit: «Va maintenant et cesse de

pécher, de peur que ne t’arrive plus de mal encore!» Et le clerc, se

réveillant, changea ses mœurs, entra en religion et finit sa vie dans

les bonnes œuvres.

VIII. Il y avait en Sicile, l’an du Seigneur 537, un homme appelé

Théophile, vicaire d’un évêque, qui, sous les ordres de son chef,

administrait si sagement le diocèse que, lorsque l’évêque mourut, tout

le peuple l’élut par acclamation pour le remplacer. Mais lui, content de

son vicariat, préféra qu’on prît pour évêque un autre prêtre. Et

celui-ci, peu de temps après, le dépouilla de ses fonctions de vicaire:

ce dont il eut tant de dépit que, pour recouvrer ses fonctions, il alla

demander l’aide d’un sorcier juif. Le sorcier appela le diable, qui se

hâta d’accourir. Sur son ordre, Théophile renia le Christ et la Vierge,

écrivit son reniement avec son propre sang, scella l’écrit avec son

anneau, et le donna au diable, se vouant ainsi à son service. Le diable,

donc, le fit rentrer en grâce auprès de l’évêque et restituer dans sa

dignité. Mais alors Théophile, rentrant en lui-même, fut désolé de ce

qu’il avait fait, et supplia la Vierge glorieuse de lui venir en aide.

Marie lui apparut, lui fit de vifs reproches de son impiété, lui ordonna

de renoncer au diable, exigea qu’il proclamât sa foi dans le Christ et

dans toute la doctrine chrétienne, et finit par obtenir sa grâce de son

divin Fils, en signe de quoi, lui apparaissant une seconde fois, elle

lui posa sur la poitrine l’écrit qu’il avait donné au diable: afin de

lui prouver, par là, qu’il n’était plus esclave du démon, et que, grâce

à elle, il redevenait libre. Ce que voyant Théophile, transporté de

joie, raconta, devant l’évêque et le peuple tout entier, le miracle qui

venait de lui arriver, et, trois jours après, il s’endormit en paix dans

le Seigneur.

IX. Un mari et sa femme, ayant marié leur fille unique, et ne pouvant se

résigner à se séparer d’elle, la gardaient dans leur maison, ainsi que

leur gendre. Et la mère de la jeune femme, par amour pour sa fille,

avait pour son gendre une affection très vive: ce qui fit dire aux

méchantes langues que ce n’était point par amour pour sa fille qu’elle

aimait son gendre, mais bien pour son propre compte. De telle sorte que

la femme, craignant que cette calomnie ne se répandît, promit à deux

paysans de leur donner à chacun vingt sous s’ils voulaient étrangler

secrètement le gendre. Et un jour, les ayant enfermés dans son cellier,

elle envoya son mari hors de la maison, fit également sortir sa fille,

et demanda à son gendre d’aller chercher du vin dans le cellier, où,

aussitôt, les deux paysans se jetèrent sur lui et l’étranglèrent. Alors

la femme porta le mort dans le lit de sa fille, et l’y installa comme

s’il dormait. Le soir, lorsque son mari et sa fille revinrent, elle

ordonna à sa fille d’aller réveiller son mari, et de l’appeler à table.

La fille trouve son mari mort, accourt l’annoncer à ses parents: et

toute la famille de se lamenter, y compris la femme qui avait commis

l’homicide. Mais cette femme finit par se repentir sincèrement de son

crime, et alla se confesser de tout à un prêtre. Or, quelque temps

après, une querelle s’éleva entre cette femme et le prêtre qui,

publiquement, lui reprocha le meurtre de son gendre. Les parents du mort

apprennent la chose, font passer la femme en jugement; et elle est

condamnée à être brûlée. Alors, se voyant près de mourir, elle se

réfugie dans l’église de la Vierge, et s’y prosterne en prière, avec

force larmes. On la contraint à sortir de l’église, et on la jette sur

un grand bûcher allumé: mais elle s’y tient debout, saine et sauve, sans

ombre de mal. En vain les parents du mort apportent sur le bûcher de

nouveaux sarments allumés. Puis, voyant que le feu n’a pas de prise sur

elle, ils la transpercent de coups de lance. Mais le juge, témoin du

miracle, les force à s’éloigner. Et puis, examinant avec soin la

condamnée, il découvre que les coups de lance l’ont atteinte et blessée,

mais que le feu n’a laissé sur elle aucune trace. On la ramène dans sa

maison, on la ranime par des bains, et des stimulants. Mais Dieu, pour

l’empêcher d’être davantage en butte au soupçon des hommes, la fait

mourir trois jours après, repentante, et ne cessant point de célébrer

les louanges de la Vierge Marie.

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 268 / 371 题