(24 août)
I. L’apôtre Barthélemy se rendit aux Indes, qui sont placées à
l’extrémité du monde. Là, il entra dans un temple où était une idole
nommée Astaroth; et il s’installa dans ce temple comme un pèlerin. Or
l’idole Astaroth était habitée par un démon qui prétendait guérir les
maladies, encore que, en réalité, il ne les guérît point, mais empêchât
seulement les malades de souffrir. Et voici que, une foule énorme de
pèlerins étant entrée dans le temple où était l’idole, celle-ci refusa
complètement d’exercer sur les malades son action accoutumée. Les
pèlerins se rendirent alors dans une ville voisine, où se trouvait une
autre idole nommée Bérith; et ils demandèrent à celle-ci pourquoi
Astaroth les laissait sans réponse. Et Bérith leur dit: «C’est
qu’Astaroth est chargée de chaînes de feu, qui ne lui permettent ni de
respirer ni de parler, et cela depuis l’instant où l’apôtre Barthélemy
est entré dans le temple!» Et eux: «Qui est donc ce Barthélemy?» Et le
démon Bérith: «C’est un ami du Dieu du ciel, venu dans notre province
pour en chasser tous les dieux indiens.» Et eux: «A quel signe
pourrons-nous le reconnaître?» Et Bérith: «Il a les cheveux noirs et
crépus, la chair blanche, les yeux grands, les narines égales et bien
ouvertes, la barbe épaisse avec quelques poils blancs, la stature
moyenne; et il est vêtu d’un manteau blanc avec des pierres rouges aux
angles. Vingt-six ans d’âge; et cette propriété, que son vêtement et ses
sandales ne peuvent ni s’user ni se salir, bien que cent fois, jour et
nuit, il s’agenouille pour prier. Quand il marche, des anges
l’accompagnent, l’empêchant de se fatiguer et de souffrir de la soif.
Toujours joyeux d’âme et de visage, il sait tout, comprend toutes les
langues, prévoit tout; et déjà il sait que je vous parle en ce moment.
Je vous en prie, s’il consent à se montrer à vous, demandez-lui de ne
point venir ici, car ses anges ne manqueraient point de me traiter comme
ils ont traité mon compagnon Astaroth!» On chercha donc Barthélemy
pendant deux jours, mais sans pouvoir le découvrir.
Cependant, comme l’apôtre passait dans une rue, un démon s’écria, par la
bouche d’un possédé: «Barthélemy, apôtre de Dieu, tes prières me
brûlent!» Et l’apôtre: «Tais-toi, et sors de cet homme!» Et aussitôt le
possédé se trouva délivré. La nouvelle du miracle parvint alors au roi
du pays, qui s’appelait Polème. Et comme celui-ci avait une fille folle,
il fit prier l’apôtre de venir la guérir. L’apôtre vint, et trouva la
jeune fille liée avec des chaînes, car elle mordait ceux qui
l’approchaient. Il ordonna aussitôt de la délivrer: et comme les
ministres du roi n’osaient la toucher, il leur dit: «Ne craignez rien,
car j’ai déjà enchaîné le démon qui était en elle!» Et, en effet, dès
qu’on lui eut ôté ses chaînes, elle recouvra l’esprit. Alors le roi fit
placer sur des chameaux tout un trésor d’or, d’argent et de pierres
précieuses, et ordonna qu’on le portât à l’apôtre, qui était reparti.
Mais en vain on le chercha dans tout le royaume.
Le lendemain, le roi était seul dans sa chambre lorsque Barthélemy lui
apparut, et lui dit: «Pourquoi m’as-tu fait chercher, hier, avec tes
présents? Ces présents sont nécessaires à ceux qui désirent les choses
terrestres, mais non à moi, qui ne désire rien de terrestre!» Après quoi
il exposa à Polème le mystère de notre rédemption et les sacrements de
la foi. Et il ajouta que, si le roi voulait recevoir le baptême, il se
chargerait ensuite de lui montrer son ancien dieu tout lié de chaînes.
Le lendemain, comme les prêtres sacrifiaient aux idoles près du palais
du roi, le diable se mit à leur crier: «Malheureux, cessez de m’offrir
des sacrifices: car je suis enchaîné de chaînes de feu par un ange de
Jésus-Christ, que les Juifs ont crucifié! Ce Jésus a dompté la mort
elle-même, notre souveraine, et il a enchaîné notre prince, qui, est
l’auteur de toute mort!» Aussitôt la foule voulut abattre les idoles, à
grand renfort de cordes; mais on ne put y parvenir. Alors l’apôtre
ordonna au démon de sortir de l’idole et de briser celle-ci. Et aussitôt
le démon, sortant de l’idole, mit en pièces celle-ci et toutes les
autres qui étaient dans le temple. Alors Barthélemy, ayant prié Dieu,
guérit tous les malades venus en pèlerinage auprès d’Astaroth. Puis il
dédia à Dieu le temple, et ordonna au démon de se retirer dans un lieu
désert. Et, au même instant, on vit un ange qui, volant tout à l’entour
du temple, fit, à ses quatre coins, le signe de la croix, en disant: «De
même que le Seigneur vous a purifiés de vos maladies, de même il purifie
ce temple de toute souillure! Et avant que le démon qui habitait ici
s’en aille au désert, Dieu m’a ordonné de vous le montrer. Ne le
craignez pas, mais imprimez sur votre front le signe que vous m’avez vu
faire aux quatre coins du temple!» Et l’ange leur montra un Ethiopien
tout noir, au visage pointu, avec une barbe touffue, des poils sur tout
le corps, des yeux enflammés, une bouche vomissant du soufre, et les
mains enchaînées derrière le dos. Alors le roi se fit baptiser avec sa
femme, ses fils et tout son peuple; et, désormais, renonçant à sa
royauté, il devint disciple de l’apôtre.
Les prêtres des idoles, chassés par Polème, se rendirent auprès du frère
de celui-ci, Astiage, et se plaignirent devant lui des méfaits de
l’apôtre. Astiage, furieux, envoya à la recherche de Barthélémy toute
une armée, qui finit par s’emparer de lui. Et Astiage: «Est-ce toi qui
as séduit mon frère?» Et l’apôtre: «Je ne l’ai point séduit, mais
converti!» Et Astiage: «De même que tu as amené mon frère à abandonner
ses dieux pour le tien, de même je saurai bien te faire abandonner ton
Dieu pour sacrifier aux miens!» Et l’apôtre: «Le dieu qu’adorait ton
frère, je l’ai enchaîné, au vu de tous, et forcé à détruire ses idoles!
Si tu parviens à faire subir le même traitement à mon Dieu, je
consentirai à adorer tes simulacres; mais si tu n’y parviens pas, je
détruirai tes simulacres pour que tu croies en mon Dieu.» A peine
avait-il ainsi parlé, qu’on vint annoncer au roi que son idole Baldak
venait de tomber de son piédestal et de se briser en morceaux. Ce
qu’apprenant, le roi, furieux, déchira en deux son manteau de pourpre,
ordonna que l’apôtre fût battu de verges, et le fit enfin écorcher vif.
Les chrétiens enlevèrent le corps du martyr, et lui accordèrent les
honneurs qui lui étaient dus. Quant au roi Astiage et aux prêtres des
idoles, ils furent saisis par des démons, et périrent misérablement. Au
contraire, l’ex-roi Polème fut ordonné évêque, et, durant vingt ans,
s’acquitta saintement des devoirs de l’épiscopat.
Sur le genre exact du martyre de saint Barthélemy les avis diffèrent:
car saint Dorothée affirme expressément qu’il a été crucifié. Et il
ajoute que son supplice eut lieu dans une ville d’Arménie nommée Albane,
comme aussi qu’il fut crucifié la tête en bas. D’autre part, saint
Théodore assure que l’apôtre a été écorché vif; et il y a encore
d’autres historiens qui prétendent qu’il a eu la tête tranchée. Mais, au
fait, cette contradiction n’est qu’apparente: car rien n’empêche de
penser que le saint ait été d’abord mis en croix, puis, pour plus de
souffrances, écorché vif, et enfin décapité.
II. Le bienheureux Théodore, abbé et docteur, après avoir raconté le
martyre de saint Barthélemy, dont il place la scène à Albane en Arménie,
écrit ce qui suit: «La fureur de ses bourreaux était telle que la mort
même ne l’apaisa point. Elle s’acharna contre son corps même, qui fut
jeté à la mer avec ceux de quatre autres martyrs. Et les cinq corps
vénérables, abandonnés au courant des flots, abordèrent dans une île
voisine de la Sicile appelée Lipari, où ils furent recueillis par
l’évêque d’Ostie, qui se trouvait là en ce moment. Mais quatre d’entre
eux, laissant à Lipari les restes de Barthélemy, poursuivirent leurs
routes vers d’autres régions. L’un d’eux, Papin, se rendit dans une
ville de Sicile, appelée Milas; un autre, Lucien, parvint à Messine; les
deux derniers furent envoyés par Dieu en Calabre, Grégoire dans la ville
de Colone, Achace dans la ville de Chalé. Quant à Barthélemy, il fut
reçu à grand renfort d’hymnes et de cierges, et un temple magnifique
s’éleva en son honneur. Et le mont de Vulcain, qui lançait des flammes
jusque sur les habitants de Lipari, s’éloigna soudain à sept stades de
là, de telle sorte que, aujourd’hui encore, se dressant au bord de la
mer, il apparaît comme la figuration d’un feu prenant la fuite.»
III. L’an du Seigneur 331, les Sarrasins, ayant envahi l’île de Lipari,
brisèrent le tombeau de saint Barthélemy, et dispersèrent ses os. Mais à
peine eurent-ils quitté l’île, que le saint apparut à un moine et lui
dit: «Lève-toi et recueille mes os, qui sont dispersés!» Et le moine:
«Pourquoi recueillerais-je tes os, ou te rendrais-je un honneur
quelconque, à toi qui as laissé dévaster notre île sans nous prêter
secours?» Et le saint: «Pendant longtemps le Seigneur, sur ma prière, a
épargné ce peuple; mais ses péchés sont devenus si nombreux que je n’ai
plus pu obtenir leur pardon.» Le moine lui demanda alors à quel signe il
pourrait reconnaître ses os, parmi tous ceux que les Sarrasins avaient
dispersés. Et le saint: «Va les chercher pendant la nuit, et recueille
ceux que tu verras briller comme du feu!» Le moine fit ainsi, recueillit
les os de l’apôtre, et les transporta par mer à Bénévent, métropole de
la Pouille. Et aujourd’hui encore les habitants de Bénévent prétendent
posséder le corps de saint Barthélemy, bien que, d’après l’opinion
générale, ce corps se trouve désormais à Rome.
IV. L’empereur Frédéric, s’étant emparé de Bénévent, avait ordonné de
détruire toutes les églises de la ville. Or voici qu’un habitant de
celle-ci aperçut des hommes vêtus de blanc, et tout resplendissants, qui
semblaient s’entretenir entre eux. Il demanda à l’un d’eux qui ils
étaient, et l’inconnu répondit: «Celui que tu vois là-bas est l’apôtre
Barthélemy, et nous sommes les autres saints qui avions des églises dans
cette ville. Nous nous sommes réunis ici pour nous entendre sur le
châtiment que nous devions exiger contre l’impie qui nous a chassés de
nos demeures. Et nous venons de juger qu’il aura à comparaître sans
retard devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de son sacrilège.»
Et, en effet, peu de temps après, ledit empereur périt misérablement.
V. On lit dans un livre de _Miracles des Saints_ que, pendant qu’un
maître célébrait la fête de saint Barthélemy, le diable lui apparut sous
la forme d’une jeune fille merveilleusement belle. Le maître l’invita à
sa table, ne sachant qui elle était; et elle s’efforçait de l’exciter
par ses caresses. Or, voici que saint Barthélemy se présenta devant la
porte, en habit de pèlerin, et pria qu’on le reçût au nom de saint
Barthélemy. La femme engagea le prêtre à lui envoyer du pain sans le
recevoir; mais le pèlerin refusa d’y toucher. Et il fit demander au
prêtre de lui faire dire ce qui était le plus propre à l’homme. La jeune
femme lui fit répondre: «C’est le péché, avec lequel l’homme est conçu,
naît et vit.» Le pèlerin déclara la réponse exacte. Il fit ensuite
demander au prêtre de lui dire quel était le lieu n’ayant qu’un seul
pied, et où Dieu avait opéré son plus grand miracle. Le prêtre fut
d’avis que c’était la croix; la femme dit: «C’est la tête de l’homme,
dans laquelle Dieu a créé comme un second monde en raccourci.» Et le
pèlerin approuva les deux réponses. Puis il fit demander, en troisième
lieu, quelle distance il y avait du sommet du ciel au fond de l’enfer.
Le prêtre répondit qu’il l’ignorait. Mais la femme: «Hélas, je le sais,
moi, car j’ai franchi cette distance, et voici que je vais avoir à la
franchir de nouveau!» Après quoi cette femme, reprenant sa forme de
diable, se précipita dans l’abîme avec un grand cri; et, quand on
chercha ensuite le pèlerin, on ne le trouva plus. Une histoire semblable
nous est aussi racontée touchant saint André.