SAINT PIERRE AUX LIENS

(1er août)

La fête de Saint-Pierre aux Liens a été instituée pour quatre motifs: 1º

en souvenir de la délivrance de saint Pierre; 2º en souvenir de la

délivrance de saint Alexandre; 3º pour la destruction du rite des

gentils; 4º afin d’obtenir notre délivrance des liens de nos péchés.

1º L’_Histoire scholastique_ raconte qu’Hérode Agrippa, étant venu à

Rome, se lia d’amitié avec Caïus, neveu de l’empereur Tibère. Or, un

jour qu’Hérode était dans un char avec Caïus, il leva les mains au ciel

et dit: «Puissé-je voir mourir ton vieil oncle, et te voir devenir le

maître du monde!» Sa parole fut entendue par le cocher du char, qui,

aussitôt, la rapporta à Tibère. Et celui-ci, indigné, jeta Hérode en

prison. Là, comme le prisonnier s’appuyait un jour contre un arbre sur

les branches duquel se tenait un hibou, un de ses compagnons, homme

habile en divination, lui dit: «Sois sans crainte, car tu seras vite

délivré, et tu t’élèveras si haut, que tes amis en seront jaloux. Mais

quand tu verras un oiseau pareil à celui-ci au-dessus de ta tête, cela

signifiera que tu n’auras plus que cinq jours à vivre.» Quelque temps

après, Tibère mourut. Caïus, devenu empereur, délivra Hérode, et le

renvoya en Judée avec le titre de roi. Et Hérode, sitôt rentré à

Jérusalem, se mit en quête d’un chrétien qu’il pût tourmenter. La veille

du jour des Azymes, il tua de son épée Jacques, le frère de Jean. Puis,

voyant que cela était agréable aux Juifs, le jour même des Azymes il fit

arrêter Pierre et le fit jeter en prison, avec l’intention de le livrer

au peuple après la fête des Pâques. Mais un ange, pénétrant, de nuit,

dans la prison du saint, le délivra de ses liens et lui ordonna d’aller

reprendre librement sa prédication. Le roi, impatient de se venger,

ordonna que les gardiens de la prison, coupables d’avoir laissé échapper

Pierre, eussent à subir les peines les plus cruelles. Mais Dieu ne

voulut point que la délivrance de Pierre fût pour personne une cause de

mal. En effet Hérode, s’étant rendu à Césarée, y fut frappé de la main

d’un ange, et mourut.

Voici, à ce sujet, ce que raconte Josèphe, au livre XIX de ses

_Antiquités_: «Hérode, étant venu à Césarée, où l’attendait une grande

foule, se vêtit d’une robe brillante, toute tissée d’or et d’argent, et

se mit en route pour se rendre au théâtre. Et dès que les rayons du

soleil touchèrent la robe, leurs reflets doublèrent l’éclat des deux

métaux, si bien que la foule, effrayée, crut voir là l’indice d’une

nature plus qu’humaine. Hérode se vit donc entouré de gens qui lui

criaient: «Jusqu’ici nous t’avons tenu pour un homme; mais dès

maintenant nous te proclamons un dieu!» Et, pendant qu’Hérode acceptait

avec plaisir ces hommages, il vit soudain, au-dessus de sa tête, un

hibou; sur quoi, comprenant que sa mort approchait, il dit au peuple:

«Moi, votre dieu, voici que je vais mourir!» Aussitôt des vers

envahirent son corps et se mirent à le ronger. Il mourut cinq jours

après.»

C’est donc en souvenir de la miraculeuse délivrance du prince des

apôtres que l’Eglise célèbre la fête de saint Pierre aux Liens. Aussi

lit-on, dans l’épître de cette fête, la mention de ce miracle.

2º Le second motif de la fête est la commémoration de la délivrance du

pape saint Alexandre, le sixième pape qui gouverna l’Eglise après saint

Pierre. Ce pontife était tenu prisonnier par le tribun Quirin, ainsi que

le préfet de Rome Hermès, qu’il avait converti à la foi. Et Quirin dit à

Hermès: «Je m’étonne qu’un homme raisonnable comme toi renonce aux

honneurs de la préfecture pour rêver de je ne sais quelle autre vie!» Et

Hermès: «Moi aussi, autrefois, je raillais tout cela, et croyais que

notre vie terrestre était l’unique vie.» Et Quirin: «Prouve-moi qu’il y

a une autre vie, et aussitôt tu m’auras pour disciple!» Et Hermès: «Le

saint Alexandre, que tu tiens enchaîné, te le prouvera mieux que je ne

saurais le faire.» Et Quirin, furieux: «Je te demande de me prouver

cela, et tu me renvoies à Alexandre, que je tiens enchaîné à cause de

ses crimes! Je te séparerai de cet Alexandre, et je vous mettrai tous

les deux sous double garde; et, si je le trouve avec toi, ou toi avec

lui, je veux bien me convertir et vous écouter!» Or, pendant

qu’Alexandre était en prière, un ange vint vers lui et le conduisit dans

la prison d’Hermès, de telle sorte que Quirin, à sa grande surprise, les

trouva ensemble. Hermès lui raconta alors comment Alexandre avait

ressuscité son fils. Et Quirin dit à Alexandre: «Ma fille Balbine

souffre de la goutte. Si tu peux obtenir sa guérison, je te promets de

me convertir à ta foi.» Et Alexandre: «Va vite la chercher et

amène-la-moi dans ma cellule!» Et Quirin: «Puisque tu es ici, comment

pourrai-je te trouver dans ta cellule?» Et Alexandre: «Va vite, car

celui qui m’a conduit ici va tout de suite me reconduire là-bas!» Et la

fille de Quirin, dès qu’elle entra dans la cellule d’Alexandre, y trouva

celui-ci et se prosterna à ses pieds, voulant baiser ses chaînes. Mais

Alexandre lui dit: «Ma fille, ce ne sont point mes chaînes que tu dois

baiser, mais celles qui ont servi pour saint Pierre. Fais-les

rechercher, baise-les pieusement, et tu recouvreras la santé!» Aussitôt

Quirin fit rechercher les chaînes qui avaient servi pour saint Pierre;

et, les ayant retrouvées, il les donna à sa fille. Et celle-ci, dès

qu’elle les eut baisées, recouvra la santé. Alors Quirin, plein de

repentir, remit en liberté Alexandre et se fit baptiser avec toute sa

maison. Saint Alexandre institua une fête en souvenir de ce jour; et il

fit élever, en l’honneur de saint Pierre, une église où il déposa les

chaînes du saint, et qui fut nommée Saint-Pierre aux Liens. Au jour de

cette fête, une foule innombrable se réunit dans l’église susdite, pour

baiser les chaînes de l’apôtre Pierre.

3º Le troisième motif de l’institution de la fête nous est raconté par

Bède de la façon suivante. L’empereur Octave et Antoine s’étaient

partagés l’empire de telle façon qu’Octave avait eu l’Occident et

Antoine l’Orient. Mais Antoine, homme débauché et lubrique, répudia la

sœur d’Octave, qu’il avait épousée, et prit pour femme Cléopâtre, reine

d’Egypte. Octave, indigné, marcha avec son armée contre Antoine, et le

vainquit. Antoine et Cléopâtre durent s’enfuir; et, désespérés, ils se

donnèrent la mort. Alors Octave détruisit le royaume d’Egypte, et fit de

l’Egypte une province romaine. Puis il entra à Alexandrie, et la

dépouilla de ses richesses au profit de Rome, qu’avaient dévastée les

guerres civiles. Aussi put-il dire de Rome: «Je l’ai trouvée de briques,

je la laisse de marbre.» Il augmenta à tel point la chose publique

romaine que, le premier, il fut appelé «auguste»; et ce titre se

transmit à tous ses successeurs sur le trône impérial. Et c’est en

souvenir de lui que le mois qui d’abord s’appelait sextile (étant en

effet le sixième depuis Mars) a porté désormais le nom d’Auguste ou

d’août. Et jusqu’au règne de Théodose, c’est-à-dire jusque vers l’an

426, les Romains fêtèrent tous les ans, l’anniversaire de la victoire

d’Octave, qui avait eu lieu le 1er août.

Or, la fille de Théodose, Eudoxie, femme de Valentinien, s’étant rendue

à Jérusalem par suite d’un vœu, acheta chez un Juif, pour une somme

énorme, les deux chaînes qui avaient servi, sous le règne d’Hérode, à

enchaîner saint Pierre. De retour à Rome le 1er août, elle fut désolée

de voir que les Romains continuaient à fêter le souvenir d’un empereur

païen. Mais comme, d’autre part, elle savait que c’était là une coutume

trop ancienne pour pouvoir être aisément supprimée, elle eut l’idée de

maintenir la fête, mais en la consacrant au souvenir de saint Pierre.

Elle s’entendit donc avec le saint pape Pelage, qui, par d’éloquentes

exhortations, décida le peuple à remplacer le souvenir de l’empereur

païen par celui du prince des apôtres. Et Eudoxie, pour consacrer cette

heureuse décision, donna au peuple les chaînes qu’elle avait rapportées

de Jérusalem. On mit ces chaînes auprès de celles qui avaient enchaîné

saint Pierre à Rome, sous Néron. Et les deux paires de chaînes se

soudèrent aussitôt ensemble, pour ne plus constituer qu’une seule

chaîne.

Et combien cette chaîne miraculeuse a de pouvoir, c’est ce que l’on vit

en l’an 969. Cette année-là, un comte de la cour de l’empereur Othon fut

si cruellement envahi du démon qu’il se déchirait de ses propres dents.

Alors, sur l’ordre de l’empereur, le possédé fut conduit vers le pape

Jean, qui lui mit au cou la chaîne de saint Pierre. Et le diable, ne

pouvant supporter un poids aussi pesant, s’enfuit aussitôt en présence

de tous. Ce que voyant, Théodoric, évêque de Metz, s’empara de la chaîne

et dit qu’il ne la lâcherait plus, à moins qu’on ne lui coupât les

mains. Sur quoi une grande querelle s’éleva entre le pape et l’évêque,

jusqu’à ce qu’enfin l’empereur, pour la faire cesser, eût obtenu du pape

qu’un chaînon de la chaîne serait donné à l’évêque.

La _Chronique_ de Milet et l’_Histoire tripartite_ racontent que le

diable, dépité de ce qu’un Juif eût vendu à l’impératrice Eudoxie les

chaînes de saint Pierre, se vengea sur ses compatriotes: il leur apparut

sous la forme de Moïse, leur promit de les faire marcher à pieds secs

sur la mer, et en noya un grand nombre.

4º Enfin le quatrième objet de la fête de Saint-Pierre aux Liens est,

par l’image de la délivrance du saint, de nous rappeler que, nous aussi,

nous avons à être délivrés des liens du péché. Et le récit d’un miracle,

que nous lisons dans le livre des _Miracles de la sainte Vierge_, suffit

à prouver que les clefs remises par Jésus à saint Pierre lui permettent

de délivrer des chaînes du péché ceux-mêmes qui sont condamnés à la

perdition. Il y avait à Cologne, au couvent de Saint-Pierre, un moine

léger, vicieux et paillard. Ce moine étant mort subitement, les démons

l’accusaient, rappelant tous les péchés qu’il avait commis. Et les

bonnes œuvres qu’il avait accomplies, de leur côté, l’excusaient,

rappelant son obéissance à ses chefs et son zèle pour le chant des

psaumes. Or, saint Pierre, de qui ce moine et son couvent dépendaient,

s’approcha de Dieu pour demander sa grâce. La sainte Vierge joignit ses

instances aux siennes; et ils obtinrent du Seigneur que le moine fût

autorisé à revenir sur terre pour faire pénitence. Alors saint Pierre

mit en fuite les démons en leur montrant les clefs qu’il tenait en main.

Puis il rendit la vie au moine après lui avoir imposé, comme pénitence,

de réciter tous les jours le psaume _Miserere mei, Domine_. C’est le

moine lui-même qui, après sa résurrection, raconta à ses frères tout ce

qu’on vient de lire.

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 228 / 371 题