(1er août)
Eusèbe gardait, depuis l’enfance, une telle chasteté, que, lorsqu’il
reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, qui lui donna son nom, on vit
des mains d’anges le soulever dans la fontaine sacrée. Et comme, un
jour, certaine dame noble, séduite par sa beauté, voulait entrer dans
son lit, les anges l’empêchèrent d’en approcher: de telle sorte que, le
lendemain matin, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Ordonné
prêtre, il brilla d’une telle sainteté, que, pendant les messes qu’il
célébrait, on voyait des mains d’anges lui soulever les mains.
Plus tard, lorsque toute l’Italie fut ravagée de la peste de
l’arianisme, que favorisait l’empereur Constance, le pape Julien
consacra Eusèbe évêque de Verceil, ville qui avait alors la primauté
parmi toutes les villes italiennes. Ce qu’apprenant, les hérétiques
firent fermer toutes les portes de l’église principale de Verceil,
consacrée à la sainte Vierge. Mais Eusèbe, étant entré dans la ville,
s’agenouilla devant le portail de l’église; et bientôt, sur ses prières,
toutes les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes. Il rejeta ensuite de son
siège l’évêque de Milan, Maxence, corrompu par l’hérésie, et ordonna à
sa place le catholique Denis. Et c’est ainsi qu’il allait, purgeant de
la peste arienne toute l’Eglise d’Occident, pendant qu’Athanase en
purgeait toute l’Eglise d’Orient. L’auteur de l’arianisme était un
prêtre d’Alexandrie nommé Arius. Il affirmait que le Christ était une
pure créature, qu’un temps avait existé où il n’était pas, et qu’il
avait été créé pour nous. Aussi Constantin le Grand rassembla-t-il à
Nicée un concile où l’erreur d’Arius fut condamnée. Quant à Arius
lui-même, il mourut, peu de temps après, d’une mort misérable; tous ses
intestins lui sortirent du corps par le derrière. Mais le fils de
Constantin, Constance, se laissa corrompre par l’hérésie. Et, furieux
contre Eusèbe, il réunit en concile de nombreux évêques, et manda à ce
concile Denis, et Eusèbe lui-même, qui, sachant que la majorité du
concile était convertie à l’erreur, refusa de venir, alléguant sa
vieillesse. Pour rendre cette excuse impossible, l’empereur réunit le
concile à Milan, tout près de Verceil. Eusèbe, cependant, ne s’y rendit
point. Constance ordonna aux ariens d’exposer leur doctrine; puis il
enjoignit à l’évêque Denis et à vingt-neuf autres évêques de souscrire à
cette doctrine. Ce qu’apprenant, Eusèbe quitta Verceil et se mit en
route pour Milan, s’attendant à y souffrir tous les supplices.
Il rencontra, en chemin, un fleuve qu’il devait traverser. Sur son
ordre, un bateau, qui se trouvait près de la rive opposée, vint de
lui-même vers lui et le transporta avec ses compagnons, sans qu’il y eût
sur ce bateau personne pour le conduire. Alors Denis vint au-devant de
lui, et, tombant à ses pieds, lui demanda son pardon. Arrivé à Milan,
Eusèbe ne se laissa fléchir ni par les menaces de l’empereur ni par ses
caresses. Et il dit: «Vous prétendez que le fils est inférieur au père:
pourquoi donc avez-vous préféré à moi, évêque de Verceil, mon fils et
élève Denis?» Alors on lui fit voir la profession de foi rédigée par les
ariens, et que Denis avait signée. Mais lui: «Pour rien au monde je ne
mettrai ma signature derrière celle de mon subordonné. Brûlez plutôt ce
papier, et écrivez-en un autre, que je puisse signer!» Aussitôt, sur un
ordre de Dieu, le papier prit feu, avec les signatures de Denis et des
autres vingt-neuf évêques. Alors les ariens écrivirent un nouveau
papier, qu’ils voulurent faire signer à Eusèbe et à ces autres évêques.
Mais ceux-ci, raffermis dans la foi par Eusèbe, refusèrent de signer, et
dirent même tout haut qu’ils étaient ravis de voir brûler le papier
qu’ils avaient signé par contrainte. Sur quoi, Constance, furieux, livra
Eusèbe aux ariens.
Et ceux-ci, le saisissant au milieu des autres évêques et le rouant de
coups, le traînèrent de bas en haut, puis de haut en bas, sur l’escalier
du palais. Puis, comme il avait la tête toute sanglante de coups, et
s’obstinait à ne pas vouloir signer, ils lui lièrent les mains derrière
le dos, et le menèrent par la ville avec une corde au cou. Mais lui,
remerciant Dieu, proclamait qu’il était prêt à mourir pour la foi
catholique. Alors Constance fit envoyer en exil le pape Libère, Denis,
Paulin, et tous les autres évêques qui avaient suivi leur exemple. Quant
à Eusèbe lui-même il fut conduit dans une ville de Palestine appelée
Lyclopolis. Là il fut enfermé dans un cachot si étroit et si bas qu’il
ne pouvait ni étendre les jambes, ni se tourner d’un côté sur l’autre,
ni relever la tête, ni remuer autre chose que ses épaules et ses coudes.
Après la mort de Constance, son successeur Julien, voulant plaire à
tous, rappela les évêques exilés, fit rouvrir les temples des dieux, et
permit à chacun de vivre tranquillement sous telle loi qu’on voudrait.
C’est alors qu’Eusèbe, revenant de son exil, alla trouver Athanase et
lui exposa tout ce qu’il avait souffert.
A la mort de Julien, sous le règne de Jovinien, Eusèbe revint à Verceil,
où le peuple le reçut avec une grande joie. Mais, de nouveau, sous le
règne de Valens, le nombre des ariens grandit. Ces hérétiques
assiégèrent la maison d’Eusèbe, le traînèrent dehors et le lapidèrent.
Ainsi il rendit son âme au Seigneur. Il fut enseveli dans l’église qu’il
avait lui-même construite. Et l’on ajoute qu’il obtint, par ses prières,
en faveur de Verceil, que nul arien ne pût vivre dans cette ville.
Eusèbe, à en croire la chronique, vécut au moins quatre-vingt-huit ans.
Il florissait vers l’an 350.