(3 mai)
Sous le nom de l’Invention de la Sainte Croix, l’Eglise fête
l’anniversaire du jour où a été retrouvée la croix de Notre-Seigneur.
Cet événement eut lieu plus de deux cents ans après la résurrection du
Christ.
On lit dans l’_Evangile de Nicodème_ que, un jour que le vieil Adam
était malade, son fils Seth se rendit jusqu’à la porte du Paradis et
demanda de l’huile de l’arbre de miséricorde, afin d’en frotter le corps
de son père et de lui rendre ainsi la santé. Or, l’archange Michel lui
apparut et lui dit: «N’espère pas obtenir, par tes larmes ni par tes
prières, de l’huile de l’arbre de miséricorde, car les hommes ne
pourront obtenir de cette huile que dans cinq mille cinq cents
ans»,--c’est-à-dire après la passion du Christ. Une autre chronique
raconte que l’archange Michel offrit cependant à Seth un rameau de
l’arbre miraculeux, en lui ordonnant de le planter sur le mont Liban.
Une autre histoire, en vérité apocryphe, ajoute que cet arbre était le
même qui avait fait pécher Adam, et que l’ange, en donnant le rameau à
Seth, lui dit que, le jour où ce rameau porterait des fruits, son père
recouvrerait la santé. Et Seth, de retour chez lui trouva son père déjà
mort; il planta le rameau sur la tombe d’Adam, et le rameau devint un
grand arbre qui vivait encore au temps de Salomon.
Ce prince, frappé de la beauté de l’arbre, le fit couper afin qu’il
servît à la construction du temple; mais là, on ne put trouver aucun
endroit où le placer: car tantôt il paraissait trop long et tantôt trop
court; et, quand les ouvriers essayaient de le couper à la longueur
voulue, ils s’apercevaient ensuite qu’ils l’avaient trop coupé: de telle
sorte que, impatientés, ils le jetèrent en travers d’un lac, pour servir
de pont. Or la reine de Saba, venant à Jérusalem pour consulter la
sagesse de Salomon, et ayant à traverser le susdit lac, vit en esprit
que le Sauveur du monde serait un jour attaché au bois de cet arbre.
Elle refusa donc de mettre le pied sur lui, et, au contraire,
s’agenouilla pour l’adorer. Une autre histoire veut que la reine de Saba
ait vu le bois miraculeux dans le temple même, et que de retour dans son
pays, elle ait écrit à Salomon qu’à ce bois serait un jour attaché
l’homme dont la mort mettrait fin au royaume des Juifs; sur quoi Salomon
aurait fait enlever l’arbre et aurait ordonné de l’enfouir profondément
sous terre. Et, à l’endroit où l’arbre était enfoui, se forma plus tard
la piscine probatique: si bien que ce n’était pas seulement la descente
d’un ange, mais aussi la vertu du bois caché sous terre, qui produisait,
dans cette piscine, la commotion de l’eau et guérissait les malades.
Enfin l’on raconte que, aux approches de la passion du Christ, le bois
sortit de terre, et que les Juifs, le voyant surnager à la surface de
l’eau, le prirent pour en faire la croix du Seigneur. Mais la tradition
affirme, d’autre part, que la croix du Christ fut faite de quatre bois
différents, à savoir de palmier, de cyprès, d’olivier et de cèdre,
chacune de ces espèces servant à l’une des quatre parties de la croix,
c’est-à-dire la poutre verticale, l’horizontale, la tablette placée au
sommet, et le tronc soutenant la croix, ou encore, selon Grégoire de
Tours, la tablette placée sous les pieds du Christ. Mais jusqu’à quel
point sont vraies les diverses légendes que nous venons de rapporter,
c’est ce dont le lecteur jugera par lui-même: car le fait est qu’on ne
les trouve mentionnées dans aucune chronique ni histoire authentique.
Après la passion du Christ, le bois précieux de la croix resta caché
sous terre pendant plus de deux cents ans; il fut enfin retrouvé par
Hélène, mère de l’empereur Constantin, dans les circonstances que nous
allons raconter.
En ce temps-là, une multitude innombrable de barbares se rassembla sur
la rive du Danube, s’apprêtant à traverser le fleuve afin de soumettre à
leur domination l’Occident tout entier. A cette nouvelle, l’empereur
Constantin se mit en marche avec son armée et vint camper sur l’autre
rive du Danube; mais, comme le nombre des barbares augmentait toujours,
et que déjà ils commençaient à traverser le fleuve, Constantin fut saisi
de frayeur à la pensée de la bataille qu’il aurait à livrer. Or la nuit,
un ange le réveilla et lui dit de lever la tête; et Constantin aperçut
au ciel l’image d’une croix faite d’une lumière éclatante; et au-dessus
de l’image était écrit, en lettres d’or: «Ce signe te donnera la
victoire!» Alors, réconforté par la vision céleste, il fit faire une
croix de bois, et la fit porter en avant de son armée: puis, fondant sur
l’ennemi, il l’extermina ou le mit en fuite. Après quoi il convoqua les
prêtres des divers temples, et leur demanda de quel dieu cette croix
était le signe. Les prêtres ne savaient que répondre, lorsque survinrent
des chrétiens, qui expliquèrent à l’empereur le mystère de la Sainte
Croix et le dogme de la Trinité. Et Constantin, les ayant entendus, crut
au Christ: il reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, ou, suivant
d’autres auteurs, de celles d’Eusèbe, évêque de Césarée.
Mais, ici encore, nous avons affaire à une légende qui se trouve
contredite par l’_Histoire tripartite_, par l’_Histoire ecclésiastique_,
par la vie de saint Sylvestre et par la chronique des papes. Aussi une
autre tradition affirme-t-elle que le Constantin en question n’était pas
le fameux empereur qui fut converti et baptisé par le saint pape
Sylvestre, mais que c’était un autre Constantin, père de celui-là. Et
cette tradition ajoute que, à la mort de son père, Constantin, se
rappelant la victoire que le défunt avait due à la vertu de la sainte
croix, envoya sa mère Hélène à Jérusalem pour y retrouver cette croix
miraculeuse.
L’_Histoire ecclésiastique_ nous donne, de la victoire de Constantin,
une autre version. Suivant elle, la bataille aurait eu lieu près du Pont
Albin, où Constantin se serait rencontré avec Maxence, qui voulait
envahir l’empire romain. Et comme l’empereur, anxieux, levait les yeux
au ciel pour en implorer du secours, il vit à l’orient, sur le ciel, le
signe resplendissant de la croix entouré d’anges, qui lui dirent:
«Constantin, ce signe te donnera la victoire!» Et comme Constantin se
demandait ce que cela signifiait, le Christ lui apparut la nuit, avec le
même signe, et lui ordonna d’en faire exécuter une image, qui lui
servirait d’aide dans la bataille. Alors Constantin, sûr désormais de la
victoire, fit sur son front le signe de la croix, et prit dans sa main
une croix d’or. Après quoi il pria Dieu que sa main, qui avait tenu le
signe de la croix, n’eût pas à être tachée de sang romain. Et en effet
Maxence, au moment où il traversait le fleuve, oublia qu’il avait fait
miner les ponts pour tromper Constantin, passa lui-même sur un pont
miné, et se noya dans le fleuve. Alors Constantin fut reconnu empereur
sans opposition; et une chronique, suffisamment autorisée, ajoute que,
cependant, il hésita quelque temps encore à se convertir tout à fait,
jusqu’au jour où, saint Pierre et saint Paul lui étant apparus, il fut
guéri de sa lèpre, et reçut enfin le baptême des mains du pape
Sylvestre. D’autre part saint Ambroise, dans sa lettre à Théodose, et
l’_Histoire tripartite_, affirment que, même alors, il ajourna son
baptême, afin d’être baptisé dans les flots du Jourdain. Et c’est aussi
ce que nous dit la chronique de saint Jérôme.
Mais, quoi qu’il en soit de cette question, le fait est que c’est la
mère de Constantin, Hélène, qui présida à l’Invention de la Sainte
Croix. Cette Hélène, suivant les uns, aurait été d’abord fille
d’auberge, et le père de Constantin l’aurait épousée pour sa beauté.
D’autres affirment qu’elle était fille unique de Coël, roi des Bretons,
que le père de Constantin l’avait épousée lorsqu’il était venu en
Bretagne, et que, ainsi, après la mort de Coël, il était devenu le
maître de l’île. C’est aussi ce qu’affirment les Bretons, bien qu’une
autre version veuille qu’Hélène ait été de Trèves.
Arrivée à Jérusalem, Hélène fit mander devant elle tous les savants
juifs de la région. Et ceux-ci, effrayés, se disaient l’un à l’autre:
«Pour quel motif la reine peut-elle bien nous avoir convoqués?»
Alors l’un d’eux, nommé Judas, dit: «Je sais qu’elle veut apprendre de
nous où se trouve le bois de la croix sur laquelle a été crucifié Jésus.
Or mon aïeul Zachée a dit à mon père Simon, qui me l’a répété en
mourant: «Mon fils, quand on t’interrogera sur la croix de Jésus, ne
manque pas à révéler où elle se trouve, faute de quoi on te fera subir
mille tourments; et cependant ce jour-là sera la fin du règne des Juifs,
et ceux-là régneront désormais qui adoreront la croix, car l’homme qu’on
a crucifié était le Fils de Dieu!» Et j’ai dit à mon père: «Mon père, si
nos aïeux ont su que Jésus était le fils de Dieu, pourquoi l’ont-ils
crucifié?» Et mon père m’a répondu: «Le Seigneur sait que mon père
Zachée s’est toujours refusé à approuver leur conduite. Ce sont les
Pharisiens qui ont fait crucifier Jésus, parce qu’il dénonçait leurs
vices. Et Jésus est ressuscité, le troisième jour, et est monté au ciel
en présence de ses disciples. Et mon oncle Etienne a cru en lui; ce
pourquoi les Juifs, dans leur folie, l’ont lapidé. Vois donc, mon fils,
à ne jamais blasphémer Jésus ni ses disciples!» Ainsi parla Judas; et
les Juifs lui dirent: «Jamais nous n’avons entendu rien de pareil.» Mais
lorsqu’ils se trouvèrent devant la reine, et que celle-ci leur demanda
en quel lieu Jésus avait été crucifié, tous refusèrent de la renseigner:
si bien qu’elle ordonna, qu’ils fussent jetés au feu. Alors les Juifs,
épouvantés, lui désignèrent Judas, en disant: «Princesse, cet homme-ci,
fils d’un prophète, sait toutes choses mieux que nous, et te révélera ce
que tu veux connaître!» Alors la reine les congédia tous à l’exception
de Judas, à qui elle dit: «Choisis entre la vie et la mort! Si tu veux
vivre, indique-moi le lieu qu’on appelle Golgotha, et dis-moi où je
pourrai découvrir la croix du Christ!» Judas lui répondit: «Comment le
saurais-je, puisque deux cents ans se sont écoulés depuis lors, et qu’à
ce moment je n’étais pas né?» Et la reine: «Je te ferai mourir de faim,
si tu ne veux pas me dire la vérité!» Sur quoi elle fit jeter Judas dans
un puits à sec, et défendit qu’on lui donnât aucune nourriture.
Le septième jour, Judas, épuisé par la faim, demanda à sortir du puits,
promettant de révéler où était la croix. Et comme il arrivait à
l’endroit où elle était cachée, il sentit dans l’air un merveilleux
parfum d’aromates; de telle sorte que, stupéfait, il s’écria: «En
vérité, Jésus, tu es le sauveur du monde!»
Or, il y avait en ce lieu un temple de Vénus qu’avait fait construire
l’empereur Adrien, de façon que quiconque y viendrait adorer le Christ
parût en même temps adorer Vénus. Et, pour ce motif, les chrétiens
avaient cessé de fréquenter ce lieu. Mais Hélène fit raser le temple;
après quoi Judas commença lui-même à fouiller le sol et découvrit, à
vingt pas sous terre, trois croix qu’il fit aussitôt porter à la reine.
Restait seulement à reconnaître celle de ces croix où avait été attaché
le Christ. On les posa toutes trois sur une grande place, et Judas,
voyant passer le cadavre d’un jeune homme qu’on allait enterrer, arrêta
le cortège, et mit sur le cadavre l’une des croix, puis une autre. Le
cadavre restait toujours immobile. Alors Judas mit sur lui la troisième
croix; et aussitôt le mort revint à la vie. D’autres historiens
racontent que c’est Macaire, évêque de Jérusalem, qui reconnut la vraie
croix, en ravivant par elle une femme déjà presque morte. Et saint
Ambroise affirme que Macaire reconnut la croix à l’inscription placée
jadis par Pilate au-dessus d’elle.
Judas se fit ensuite baptiser, prit le nom de Cyriaque, et, à la mort de
Macaire, fut ordonné évêque de Jérusalem. Or sainte Hélène, désirant
avoir les clous qui avaient transpercé Jésus, demanda à l’évêque de les
rechercher. Cyriaque se rendit de nouveau sur le Golgotha, et se mit en
prière; et aussitôt, étincelants comme de l’or, se montrèrent les clous,
qu’il s’empressa de porter à la reine. Et celle-ci, s’agenouillant et
baissant la tête, les adora pieusement.
Elle rapporta à son fils Constantin une partie de la croix, laissant
l’autre partie dans l’endroit où elle l’avait trouvée. Elle donna
également à son fils les clous, qui, d’après Grégoire de Tours, étaient
au nombre de quatre. Deux de ces clous furent placés dans les freins
dont Constantin se servait pour la guerre; un troisième fut placé sur la
statue de Constantin qui dominait la ville de Rome. Quant au quatrième,
Hélène le jeta elle-même dans la mer Adriatique, qui jusqu’alors avait
été un gouffre dangereux pour les navigateurs. Et c’est elle aussi qui
ordonna qu’on fêtât tous les ans, en grande solennité, l’anniversaire de
l’invention de la Sainte Croix.
Le saint évêque Cyriaque fut, plus tard, mis à mort par Julien
l’Apostat, qui s’efforçait de détruire en tous lieux le signe de la
croix. Julien, avant de partir pour la guerre contre les Perses, invita
Cyriaque à sacrifier aux idoles; et, sur son refus, il lui fit couper la
main droite, en disant: «Cette main a écrit bien des lettres qui ont
détourné plus d’une âme du culte des dieux!» Mais l’évêque lui répondit:
«Insensé, tu me rends là un précieux service; car cette main était un
scandale pour moi, ayant jadis écrit bien des lettres aux synagogues
pour détourner les Juifs du culte du Christ.» Alors Julien lui fit
verser dans la bouche du plomb fondu, et puis, l’ayant fait étendre sur
un lit de fer, il fit jeter sur lui des charbons ardents mêlés de sel et
de graisse. Cyriaque, cependant, restait inflexible. Et Julien lui dit:
«Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, proclame du moins que tu n’es
pas chrétien!» Sur le refus de Cyriaque, il le fit jeter parmi des
serpents venimeux; mais aussitôt les serpents périrent, sans faire aucun
mal à l’évêque. Julien le fit jeter dans une chaudière pleine d’huile
bouillante; et Cyriaque, au moment d’y entrer, pria Dieu de lui accorder
le second baptême du martyre. Sur quoi Julien, exaspéré, ordonna qu’on
lui perçât la poitrine à coups de glaive; et c’est ainsi que le saint
évêque rendit son âme à Dieu.
Quant à la vertu souveraine de la sainte Croix, elle nous est prouvée
par l’histoire d’un pieux intendant que certain magicien conduisit, par
ruse, dans un lieu où il avait évoqué les démons. L’intendant aperçut
dans ce lieu un grand Ethiopien, assis sur un trône élevé, et entouré
d’autres noirs portant des lances et des verges. L’Ethiopien, qui était
Lucifer lui-même, dit à l’intendant: «Si tu veux m’adorer et me servir,
et renier ton Christ, je te ferai asseoir à ma droite!» Mais l’intendant
déclara qu’il préférait rester le serviteur du Christ; et, au moment où
il faisait le signe de la croix, toute la foule des démons s’évanouit.
Plus tard, le même intendant entra, avec son maître, dans l’église de
Sainte-Sophie; et là, comme tous deux se tenaient debout devant une
image du Christ, le maître vit que cette image avait les yeux fixés sur
l’intendant. Il fit alors passer celui-ci à droite, puis à gauche: les
yeux de l’image suivaient ses mouvements, et restaient toujours fixés
sur lui. Le maître, émerveillé, demanda à son intendant par quoi il
s’était rendu digne d’un si grand honneur. Et l’intendant répondit qu’il
n’avait conscience d’aucun acte qui pût lui valoir cet honneur, à cela
près qu’un jour, en présence du diable, il avait refusé de renier le
Christ.