(29 avril)
I. Pierre le Nouveau, martyr, de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit
dans la ville de Vérone. De même qu’une lumière brillante jaillissant de
la fumée, ou qu’un lys blanc surgissant parmi des ronces, ou qu’une rose
s’épanouissant entre des épines, ce grand confesseur de la foi naquit de
parents aveuglés par l’erreur: car son père et sa mère appartenaient
tous deux à la secte hérétique, dont lui-même sut, dès l’enfance, se
tenir à l’écart.
Il avait sept ans, et revenait un jour de l’école, lorsque son oncle,
hérétique comme ses parents, lui demanda ce que ses maîtres lui
apprenaient. L’enfant répondit qu’ils lui apprenaient à dire: «Je crois
en Dieu, père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, etc.» Sur
quoi l’oncle: «Ne dis pas que Dieu est le créateur du ciel et de la
terre, car ce n’est pas Dieu, mais le diable, qui a créé toutes les
choses qui se voient!» Mais l’enfant répondit qu’il préférait dire comme
on le lui avait appris à l’école, et croire à ce qu’il avait lu dans les
livres saints. En vain son oncle s’efforçait de le convaincre, à grand
renfort d’autorités de sa secte: l’enfant, plein de l’Esprit-Saint,
retournait contre lui tous ses arguments, le frappant ainsi de son
propre glaive, sans lui laisser d’issue par où s’échapper. Et l’oncle,
furieux de se voir confondre par un enfant, se plaignit au père du petit
Pierre, insistant pour que celui-ci quittât aussitôt l’école qu’il
fréquentait. «Je crains, en effet, disait-il, que ce Pierrot, ses études
achevées, se rallie à l’odieuse église de Rome, et aide par là à
détruire notre foi!» En quoi cet hérétique, à son insu, se montra bon
prophète, car Pierre était en effet destiné à détruire la perfide
hérésie d’Arius. Mais Dieu fit en sorte que le père refusa de suivre le
conseil de son frère, se disant qu’il pourrait toujours ramener son fils
aux doctrines de sa secte lorsque l’enfant aurait achevé son éducation.
Or l’enfant, jugeant que c’était chose peu sûre d’habiter avec des
scorpions, et dédaignant le monde, et haïssant l’erreur de ses parents,
s’empressa, dès sa sortie de l’école, d’entrer dans l’ordre des Frères
Prêcheurs. Le pape Innocent nous dit à ce sujet, dans son épître:
«Renonçant de bonne heure aux mensonges du monde, le bienheureux Pierre
s’affilia à l’ordre des Prêcheurs. Il y passa près de trente ans et
lutta vaillamment pour la défense de sa foi, jusqu’au jour où ses
ennemis, exaspérés des coups qu’il leur portait, lui fournirent
l’occasion d’un enviable martyre. Et ainsi Pierre, s’appuyant sur la
pierre de la foi, s’éleva enfin jusqu’au trône du Christ. Toute sa vie,
aussi, il garda intacte la virginité de son corps et de son âme, et
jamais il n’éprouva l’atteinte d’aucun péché mortel, suivant ce qu’ont
attesté ses confesseurs. Et toute sa vie il mortifia sa chair en
s’abstenant de tout excès de nourriture ou de boisson. Et, de peur que,
durant son repos, il ne fût tenté de succomber aux pièges de l’ennemi,
il s’exerçait sans relâche à défendre sa foi. La nuit même, après un
court sommeil, il se levait, et étudiait les vérités du dogme. Quant à
ses journées, il les employait à prêcher contre les tentations du monde,
ou bien à recevoir des confessions, ou bien à réfuter par d’excellentes
raisons la doctrine empoisonnée des hérétiques, et l’on sait combien,
avec l’aide de Dieu, il parvint à briller dans ces réfutations. Pieux,
humble et doux, obéissant, patient, plein de charité et de compassion,
il attirait à lui tous les cœurs par le parfum même de ses vertus. Et
dans l’ardeur de sa foi, il suppliait le Seigneur de ne point l’ôter de
ce monde autrement qu’en l’autorisant à boire le calice de la passion:
et sa prière finit par être exaucée.»
II. Nombreux furent les miracles qu’il fit de son vivant. Comme, un
jour, à Milan, il interrogeait un évêque hérétique que les fidèles
avaient fait prisonnier, et comme nombre d’évêques, de prêtres et
d’habitants de la ville se trouvaient réunis autour de lui, et comme
cette foule souffrait d’une chaleur torride, l’hérétique s’écria en
présence de tous: «O Pierre, si tu es aussi saint que l’affirme ce
peuple stupide, pourquoi le laisses-tu étouffer de chaleur, et ne
demandes-tu pas à ton Dieu d’envoyer un nuage, qui rafraîchisse l’air?»
Et Pierre, lui répondit: «Si tu veux promettre de renoncer à ton hérésie
et de te convertir à la foi catholique, je prierai Dieu, et il fera ce
que tu demandes!» Alors tous les hérétiques, qui entouraient leur évêque
lui crièrent: «Promets, promets!» Ils croyaient, en effet, impossible le
miracle annoncé par Pierre, car on ne voyait pas au ciel l’ombre même du
moindre nuage. Et, au contraire, les catholiques s’affligeaient de la
proposition de Pierre, craignant qu’un échec ne nuisît aux intérêts de
leur foi. Et comme l’hérétique refusait de s’engager, Pierre lui dit,
d’un ton plein de confiance: «N’importe! Afin que le vrai Dieu, créateur
des choses visibles et invisibles, se montre ici pour la consolation des
fidèles et la confusion des hérétiques, je le prie de faire en sorte
qu’un nuage vienne se placer entre le soleil et cette foule!» Après quoi
il fit le signe de la croix, et aussitôt un nuage se déploya au ciel;
et, pendant une grande heure, ce nuage abrita la foule de la chaleur du
soleil, à la manière d’un pavillon.
III. On conduisit un jour vers saint Pierre, à Milan, un homme nommé
Asserbus, qui, depuis cinq ans, était paralysé au point de devoir être
traîné dans un petit chariot. Saint Pierre fit sur lui le signe de la
croix, et aussitôt le paralytique se releva guéri. Et le saint fit
encore, de son vivant, bien d’autres miracles, dont quelques-uns nous
sont rappelés par le pape Innocent dans l’épître déjà citée. Telle
l’histoire d’un jeune homme noble qui avait dans la gorge une horrible
tumeur, l’empêchant de parler comme de respirer: le saint fit sur lui le
signe de la croix et le couvrit de son propre manteau, et aussitôt il le
guérit. Et plus tard le même noble, souffrant de douleurs internes, et
se voyant menacé de mort, se fit apporter ce manteau, qu’il avait
conservé. A peine s’en fut-il couvert, qu’il vomit un ver à deux têtes
et tout noir de poils; et aussitôt il se sentit guéri. Une autre fois,
saint Pierre rendit la parole à un jeune homme muet, en lui introduisant
un doigt dans la bouche et en brisant le lien qui retenait sa langue.
IV. Or, comme la peste de l’hérésie sévissait en Lombardie, et que déjà
plusieurs villes en étaient contaminées, le souverain pontife délégua
dans les diverses parties de la province des inquisiteurs, tous
appartenant à l’ordre des Frères Prêcheurs, et leur confia le soin de
détruire cette peste diabolique. A Milan le nombre des hérétiques était
particulièrement grand, et l’hérésie y possédait des partisans qui
joignaient à leur influence politique une éloquence pleine de ruses et
un savoir malfaisant. Aussi le souverain pontife, connaissant
l’intrépide bravoure de Pierre, sa fermeté, et son éloquence, le choisit
pour mener la lutte à Milan et dans le Milanais, lui concédant à cet
effet autorité plénière. Et le saint, prenant à cœur sa mission,
harcelait les hérétiques sans leur laisser de repos; il confondait leurs
arguments, les réfutait, leur opposait la vérité divine, de telle sorte
que personne ne pouvait résister à sa sagesse et à l’Esprit qui parlait
par lui. Ce que voyant, les hérétiques, consternés, se mirent à méditer
sa mort, avec l’idée qu’ils retrouveraient la paix s’ils parvenaient à
se débarrasser d’un aussi vaillant adversaire. Et un jour, comme Pierre
revenait de Côme à Milan, il reçut en chemin la palme du martyre. Le
pape Innocent raconte que, sur la route, le saint fut assailli par un
hérétique qui, se jetant sur lui comme le loup sur l’agneau, lui porta à
la tête de cruelles blessures. Et le saint ne fit entendre ni plainte ni
murmure, mais plutôt s’offrit en victime à son assassin, et, souffrant
patiemment, se contenta de dire: «Seigneur, je remets mon âme entre tes
mains!» Après quoi il récita encore le symbole de la foi, ainsi que
l’ont rapporté son assassin lui-même,--qui tomba aux mains des fidèles
peu de temps après,--et un frère dominicain qui accompagnait Pierre, et
qui, frappé lui aussi, survécut quelques jours à ses blessures. Puis,
voyant que le martyr tardait à mourir, l’assassin tira son couteau et
lui transperça le flanc. Ainsi Pierre eut l’insigne bonheur de pouvoir
être à la fois, dans cette même journée, confesseur, martyr et aussi
prophète; car le matin, au moment de se mettre en route, comme ses
frères lui disaient que, fatigué et souffrant de la fièvre, il aurait
peine à aller d’une seule traite jusqu’à Milan, il leur avait répondu:
«Si je ne parviens pas jusqu’au couvent de mes frères, saint Simplicien
pourra toujours me donner un abri pour la nuit. Or, le soir, lorsque son
corps sacré fut ramené à Milan, les frères, en raison de la fréquence de
la foule, se trouvèrent empêchés de le conduire jusqu’à leur couvent, si
bien qu’ils le déposèrent dans l’église de saint Simplicien, où il resta
toute la nuit. Mais son assassin et ses complices furent trompés dans
leurs prévisions: car Pierre, par son martyre, contribua autant et plus
que par les actes de sa vie à convertir les hérétiques. Il y contribua
si puissamment, par le souvenir de ses mérites et par d’éclatants
miracles, que la plupart des hérétiques renoncèrent à leurs erreurs pour
rentrer dans le sein de l’église romaine. La ville et le comté de Milan
se trouvèrent, en quelques jours, purgés de l’hérésie. Et bon nombre des
plus influents et des plus fameux, parmi les prédicateurs de l’hérésie,
entrèrent dans l’ordre des Prêcheurs, ordre qui, aujourd’hui encore,
continue à lutter énergiquement contre l’hérésie. Ainsi notre Samson, en
mourant, tua plus de Philistins qu’il n’en aurait tués s’il fût resté en
vie[7].
[7] Le martyre de saint Pierre le Nouveau avait eu lieu en 1252, deux
ou trois ans à peine avant le temps où Jacques de Voragine écrivait
sa _Légende_.
V. Et, après sa mort, Dieu permit que son triomphe fût illustré par de
nombreux miracles, dont quelques-uns nous sont rapportés par le pape
Innocent. C’est ainsi que, plusieurs fois, les lampes suspendues
au-dessus de son tombeau, s’allumèrent d’elles-mêmes. Un homme qui,
étant à table, dépréciait la sainteté et les miracles de Pierre, sentit
soudain le morceau qu’il mangeait s’arrêter dans sa gorge de manière
qu’il ne pouvait ni l’avaler ni le rejeter. Déjà son visage avait changé
de couleur, déjà il devinait l’approche de la mort, lorsque, se
repentant, il fit vœu de ne plus jamais employer sa langue à mal parler
du saint: et aussitôt il rejeta la bouchée qui l’étranglait, et se
trouva délivré.
VI. Lorsque le pape Innocent IV inscrivit Pierre au nombre des saints,
les Frères Prêcheurs, réunis en chapitre à Milan, voulurent déterrer le
corps du saint pour le transporter sous un autel. Et, bien que plus
d’une année se fût écoulée depuis le martyre, le corps fut trouvé intact
comme s’il n’était enseveli que depuis la veille. Les frères
l’étendirent sur une estrade, où le peuple fût admis à le voir et à
l’honorer.
Certain jeune homme du nom de Guiffroy, de la ville de Côme, gardait un
fragment de la tunique de saint Pierre. Un hérétique, pour se moquer de
lui, lui conseilla de jeter au feu ce fragment, disant que, si les
flammes l’épargnaient, la sainteté de Pierre serait par là prouvée, et
que lui-même, dans ce cas, se convertirait. Guiffroy jeta donc le
fragment du manteau de saint Pierre sur des charbons enflammés; mais le
fragment se tint d’abord en l’air au-dessus du feu, puis, retombant sur
lui, l’éteignit du coup. Alors l’incrédule dit: «Un fragment de mon
manteau en fera tout autant!» On alluma d’autres charbons et on y plaça,
en face l’un de l’autre, les deux fragments de manteaux. Et le manteau
de l’hérétique fut, tout de suite, brûlé, tandis que celui de saint
Pierre éteignit le feu sans qu’un seul de ses poils fût endommagé. Ce
que voyant, l’hérétique revint à la vérité, et fit part à tous du
miracle dont il avait été témoin.
VII. On raconte que certain hérétique, dialecticien éloquent et
infatigable, discutant avec saint Pierre, le pressait d’arguments si
subtils que le saint, désolé, entra dans une église voisine, et pria
Dieu, avec des larmes, de défendre pour lui la cause de sa foi. Après
quoi, revenant vers l’hérétique, il lui dit d’exposer de nouveau ses
raisons. Mais l’hérétique était devenu muet, au point qu’il ne put
prononcer une seule parole: ce qui arriva à la grande confusion de son
parti, et les fidèles en rendirent de grandes grâces à Dieu.
VIII. Un hérétique nommé Opiso, étant un jour entré dans la chapelle des
frères, à Milan, et ayant aperçu deux deniers sur la tombe de saint
Pierre, s’empara de ces deniers en disant: «Voilà qui est bon pour
m’offrir à boire!» Et aussitôt il fut saisi d’un tremblement, et se
trouva incapable de faire un seul pas. Epouvanté, il restitua les deux
deniers et se convertit.
IX. Dans un couvent de Florence, une religieuse, étant en prière le jour
du martyre du saint, vit la Vierge Marie assise sur son trône de gloire
et faisant asseoir près d’elle deux frères de l’ordre des Prêcheurs.
Elle demanda qui étaient ces frères; et une voix lui répondit: «C’est le
frère Pierre et son compagnon, qui viennent de s’élever jusqu’au ciel
comme la fumée de l’encens.» Et, plus tard, cette religieuse, souffrant
d’une grave maladie, invoqua saint Pierre et fut aussitôt guérie.
X. Un clerc qui revenait de Maguelone à Montpellier, se fit un effort
dans l’aîne, en sautant; et il souffrait horriblement, et ne pouvait
marcher. Il entendit raconter qu’une femme atteinte d’un cancer avait
étendu sur sa plaie un peu de terre arrosée du sang de Saint Pierre, et
ainsi avait été guérie. Alors il dit: «Mon Dieu, je n’ai point de cette
terre; mais puisque, par les mérites du saint, tu as pu donner à cette
terre un tel pouvoir, tu peux bien le donner aussi à celle que j’ai sous
les pieds!» Et, ramassant une poignée de terre, après avoir invoqué le
martyr, il se frotta l’aîne et fut aussitôt guéri.
XI. L’an du Seigneur 1259[8], un habitant d’Apostelle, nommé Benoît,
avait les jambes enflées comme des outres, le ventre ballonné comme une
femme en couches, le visage dévoré d’une énorme tumeur, et chacun était
effrayé de lui comme d’un monstre. Or comme, un jour, il demandait
l’aumône à une vieille femme, celle-ci lui dit: «Tu aurais plutôt besoin
d’une fosse que de tout autre bien; mais suis mon conseil, va au couvent
des Frères Prêcheurs, confesse tes péchés, et invoque l’aide de saint
Pierre Martyr!» L’homme se rendit au couvent des Frères, mais en trouva
la porte encore fermée. Il s’étendit devant cette porte et s’endormit.
Et voici que lui apparut un Frère qui, le cachant sous sa cape,
l’introduisit dans l’église; et, en effet, quand Benoît s’éveilla, il se
trouvait dans l’église et complètement guéri. Ce qui fut une grande
source d’étonnement et d’admiration pour tous ceux qui, ayant vu la
veille cet homme presque mort, le retrouvèrent soudain rendu à la santé.
[8] Cette date ne peut malheureusement pas aider à connaître l’année
où fut écrite la _Légende Dorée_, car la plupart des miracles de
saint Pierre Martyr paraissent avoir été interpolés par des copistes
de l’ordre des Frères Prêcheurs. Certains manuscrits en énumèrent
ainsi plus de cent.